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Liberté de la presse

Informer, une tâche périlleuse pour les journalistes du monde entier

En Gambie, c'est à distance, avec un téléphone et les réseaux sociaux, que les journalistes peuvent faire leur travail.
En Gambie, c'est à distance, avec un téléphone et les réseaux sociaux, que les journalistes peuvent faire leur travail. REUTERS/Adrees Latif

Que serait un monde sans information ? RFI se pose la question à l’occasion de la Journée internationale contre l'impunité des crimes contre les journalistes. Des journalistes du monde entier nous disent comment ils font leur travail, au gré des contraintes imposées par les pouvoirs en place dans leur pays.

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Avec notre correspondant à New York, Karim Lebhour

Cette journée contre l’impunité trouve son origine dans un massacre aux Philippines en 2009, dans lequel 58 personnes dont 34 journalistes ont été tuées. Après l’assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, l’Assemblée générale de l’ONU a décidé - sur demande de la France - de fixer cette date dans le calendrier de l’ONU, au 2 novembre. Le texte demande aux Etats membres de ne pas laisser impunis les crimes contres des journalistes ou des bloggeurs.

La protection des journalistes est de plus en plus fréquemment abordée à l’ONU. Deux réunions ont été organisées ces quinze derniers mois au Conseil de sécurité. Le Conseil a également marqué d’une déclaration la mort des journalistes américains James Foley et Steven Sotloff, tués par le groupe Etat islamique.

Une attention critiquée par ceux qui remarquent que le Conseil n’a rendu le même hommage aux journalistes syriens ou irakiens tués de la même manière. Les diplomates répondent que le Conseil de sécurité agit sur proposition des pays concernés et que ni la Syrie, ni l’Irak, n’ont demandé à l’ONU de réagir à la mort de leurs journalistes.

Voici maintenant un tour d'horizon de la situation dans plusieurs pays autour de la planète...

Avec les correspondants de RFI

GAMBIE
Abdoulie John se définit comme un journaliste qui ne fait que son travail. Et au pays de Yayah Jammeh, cela suffit pour s’exposer à bien des dangers. Après avoir été brièvement arrêté, il se sent harcelé, menacé. En juin 2013, il quitte le pays, en catimini.

Depuis, il vit dans une petite ville au Sénégal. Il préfère ne pas dire laquelle mais il continue à couvrir l’actualité de son pays pour le journal en ligne jollofnews.com et pour l’agence Associated Press.

« On utilise des numéros masqués, pour protéger nos sources, explique Abdoulie John. C'est une méthode qui marche. En Gambie, il est très difficile d'avoir des sources. Mais lorsque les gens se sentent protégés, ils parlent. »

Avec d’autres confrères et des défenseurs des droits de l’homme, Abdoulie John fait partie de tout un réseau qui s’échine à faire remonter l’information. « Facebook et Twitter sont devenus des outils essentiels pour la presse, témoigne le journaliste. Ce n'est pas pour rien que le gouvernement a récemment bloqué Skype et Viber. Ils se sont rendus compte que c'est à travers ces outils de communication que les journalistes ont fait éclater les cloisons érigées par le gouvernement. »

Actuellement, Skype et Viber fonctionnent par intermittence et il faut parfois traverser la frontière pour échanger certaines informations. L’accès à certains sites d’information est également bloqué. « Des journaux en ligne sont bloqués parce qu'ils sont considérés comme subversifs, regrette Abdoulai John. Les gens utilisent des sites de contournement. Ils ne se laissent pas faire. Moi, je suis journaliste, je dois m'acquitter de mon devoir d'informer. » 

ALGÉRIE
À la fin des années 1980, la presse a connu une certaine ouverture en Algérie, avant d'être menacée pendant la décennie noire du terrorisme. Depuis, les journalistes ont retrouvé une certaine liberté de ton, mais ils savent aussi que certaines lignes rouges ne doivent pas être franchies. Pour Ihsane el-Kadi, directeur de la rédaction du site internet Maghreb Emergent, l'Algérie « n'est pas un modèle de presse libre » mais les journalistes ont néanmoins une certaine marge de manœuvre.

« Nous nous retrouvons aujourd’hui avec un système un peu complexe, regrette-t-il, où il y a des marges de liberté qui ont été conquises il y a une vingtaine d’années qui ont été préservées. Et puis il y a des territoires journalistiques qui ont dû être rendus à l’autorité de l’État et qui font que nous ne sommes pas un modèle de presse libre ». 

« Les journalistes peuvent avoir accès aux informations mais c’est la diffusion de ces informations qui pose problème, renchérit-il. Parce que le directeur du journal ou l’éditeur va faire ses calculs. Et si on apprend qu’il n’aura plus de publicité venant du secteur public il peut en arriver à être bloqué jusqu'à niveau de l’imprimerie par des artifices de facturation et cetera.»

« Donc, notre vrai problème, c’est encore et toujours celui des représailles politiques quand on fait son métier. Tout simplement. Quand on veut rapporter des informations, si elles sont hostiles de facto au régime en place, l’éditeur est en difficulté.»

MAROC
Au Maroc, les journalistes décrivent un climat morose pour la presse. Pour travailler il faut avoir les reins solides face aux pressions, disent ceux avec qui nous avons discuté. De belles plumes marocaines ont d'ailleurs choisi l'exil ces dernières années. Ali Anouzla est journaliste pour le site internet Lakome. Arrêté le 17 septembre 2013 puis mis en liberté provisoire, il est poursuivi pour « assistance matérielle », « apologie du terrorisme » et « incitation à l'exécution d'actes terroristes » pour avoir publié, sur son site, le lien d’une vidéo d’Al-Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi).

« Le Maroc, c’est le pays des apparences, explique t-il. Et ces apparences, on les trouve même dans le domaine de l’information et des médias. Malheureusement, on a une presse privée mais pas une presse libre et indépendante. Il n’y a plus de presse d’investigation au Maroc. Il y a juste une petite marge pour une presse d’opinion que l'on trouve dans la presse numérique. Dans la loi malheureusement, il n’y a pas de ligne rouge. »

« Quand on travaille au Maroc, reprend Ali Anouzla, c’est comme si on était dans un champ de mines : on ne sait pas quand ça va sauter ! Chaque fois, il y a des lignes rouges qui se dressent devant nous et nous devons les éviter. Les principaux tabous sont : la monarchie, la question du Sahara, l’islam, et les libertés individuelles. Mais on ne sait jamais quand ça devient vraiment une ligne rouge et on ne sait pas où elles sont situées. Sincèrement, termine-t-il, ce n’est pas facile d’exercer notre métier au Maroc en tant que journaliste indépendant et professionnel ».

IRAK / SYRIE
Aujourd'hui couvrir librement et de façon complète les évènements d'Irak et de Syrie est impossible selon les témoignages que nous avons pu recueillir. L'État de guerre empêche d'une part l'accès à des zones où les combats sont féroces et les bombardements massifs. D'autre part, la propagande des belligérants bat son plein. Notamment celle de l'organisation État islamique. La région, qui est située à cheval entre la Syrie et l'Irak et où l'organisation fait régner la terreur, est devenue un « trou noir de l'information » selon l'ONG Reporters sans frontières.

Le 12 octobre dernier, un caméraman irakien Raad Al Azzawi a été décapité en public au nord de Bagdad. Il aurait refusé de travailler pour l'organisation Etat islamique. Une mort moins médiatisée que celle des journalistes américains James Foley et Steven Sotloff. Pourtant, selon RSF, dix-sept journalistes irakiens ont été assassinés ces dix derniers mois par l'organisation. Quand ils ne sont pas tués, les journalistes en Irak comme en Syrie sont menacés, enlevés, torturés.

Dans ces zones de non-droit, ils sont pris entre deux feux : les pressions des régimes en place et les menaces des jihadistes. Pour la Syrie, devenu le pays le plus dangereux pour les journalistes, la majorité des médias internationaux couvrent les évènements à distance, de manière indirecte, en se fiant à des témoins intermédiaires, comme l'OSDH, une ONG proche de l'opposition syrienne.

Sans surprise, l'organisation Etat islamique a supprimé tout germe de média indépendant dans les territoires qu'elle contrôle. Pour imposer sa machine de propagande et maîtriser son image, elle s'est emparée de sept chaînes de télévision à Raqqa en Syrie et à Mossoul en Irak. Et aux journalistes qui songeraient malgré tout à se rendre à Deir Ezzor, l’un des fiefs jihadistes en Syrie, l'organisation impose onze règles non négociables, dont celle de prêter allégeance au chef de l'organisation.

VIETNAM
La bauxite ne sert pas seulement à fabriquer de l’aluminium, son exploitation produit aussi des « boues rouges » dévastatrices pour les cours d’eau et les sols des hauts plateaux vietnamiens. Depuis 2009, des intellectuels se mobilisent pour dénoncer les dégâts causés par ces gisements à ciel ouvert. Le blog Bauxite Vietnam connait immédiatement le succès avec plus de 17 millions de pages lues, un an après sa création. Pour Pham Toan, son co-fondateur, l’exploitation du minerai va jusqu’à détruire les cultures des minorités ethniques de la région des mines, les provinces de Dak Nong et de Lam Dong.

« Les minorités ethnique dépendent de la forêt et surtout de la jungle, se désole-t-il. L’habitation des animaux comme l’éléphant demande un environnement stable. Avec l’exploitation du bauxite, ça devient très dangereux pour la faune et la flore ».

Les gisements de Bauxite rendent également les éléphants malades et détruisent la forêt. Pour le Parti communiste vietnamien, cet argument ne fait pas le poids face aux bénéfices espérés de ces immenses réserves, les 3e au monde. L’exploitation a été relancée en 2007, suite à un accord de coopération avec Pékin, la Chine étant alors bien contente de fermer ses propres mines jugées trop polluantes. Cet impératif politique musèle la presse officielle selon Benjamin Ismail du bureau Asie de Reporter Sans frontière.

« Ce serait dramatique aujourd’hui si les blogueurs vietnamiens n’informaient pas leurs concitoyens parce que la presse traditionnelle est aux ordres du Parti communiste vietnamien », prévient-il. « Ce genre d’information sensible ne peut être traité librement par la presse traditionnelle. Donc le rôle de ces blogueurs est vital ». « Pour ce genre d’informations, accuse-t-il, les bloggeurs vietnamiens sont arrêtés et parfois condamnés à de lourdes peines de prison. »  

HONG KONG
Chen Ping ne se laisse pas réduire au silence. Pourtant, le propriétaire de l’hebdomadaire iSun Affairs a payé cher ses critiques vis-à-vis du régime chinois. En été 2013, deux inconnus l’ont violemment battu, à coup de bâtons, en bas de son bureau. Chen Ping passé à tabac, le journaliste Kevin Lau poignardé, des rédacteurs en chef trop indociles renvoyés, le quotidien Apple Daily régulièrement assiégé par des groupes pro-Pékin, la réputation de Hongkong comme un îlot de la liberté au sein de la Chine est mise à mal.

 

«Je fais plus attention depuis », dit-il. « Mais certains ici n’osent plus dire la vérité à cause de ce genre de pressions. Moi, poursuit-il, je subis les conséquences : je ne peux plus mener mes affaires en Chine continentale. La pression s’exerce non seulement contre moi et contre mon entreprise, mais cible également ma famille. Le service des impôts a mené une enquête contre l’entreprise de ma fille à Shanghai, ils n’ont rien trouvé. Elle a dû fermer quand même ».

« Mais nous ne pouvons pas cesser de dire la vérité, insiste Chen Ping, de lutter pour la liberté d'expression et la démocratie, malgré les attaques. Il n'y aura pas d'avenir ni dans ce pays ni pour le peuple chinois si l'on cesse de se battre. Si les journalistes et les éditeurs pratiquent l’autocensure, par peur du gouvernement chinois ou pour préserver des avantages économiques ou simplement pour leur propre sécurité, cela entrave forcément la liberté d'expression. »

ÉTATS-UNIS
La lutte pour la liberté d'information est un combat de tous les jours, même aux Etats-Unis. Exemple: Le journaliste d'investigation James Risen du New York Times risque d'aller en prison parce qu'il ne veut pas révéler ses sources. Dans le cadre d'un procès contre un ancien agent de la CIA (accusé d'avoir divulgué des informations au journaliste), la justice demande à James Risen de témoigner. Mais le reporter refuse: il préfère aller en prison plutôt que de donner le nom de sa source.

Au delà de son cas personnel, James Risen défend avant tout le journalisme d'investigation. Un journalisme qui n'existerait pas sans les fuites d'information, notamment quand il s'agit des dossiers sensibles relevant de la sécurité nationale. Pour lui, le gouvernement actuel est devenu champion dans le contrôle de type d'information. « L’administration Obama a réprimé la presse et les lanceurs d’alerte d’une manière beaucoup plus sévère que n’importe quel autre gouvernement dans l’histoire américaine, s’indigne-t-il. Cela fait partie de la guerre contre le terrorisme. Une guerre lancée par le président George W. Bush et que le président Barack Obama a poursuivie. Et à mon avis, Obama a non seulement approuvé la politique de sécurité de prédécesseur mais il l’a même renforcée ! »

Depuis l'arrivée de Barack Obama au pouvoir, huit lanceurs d'alertes ont été poursuivis par la justice. Ils étaient trois sous le gouvernement de son prédécesseur George W. Bush. En 2013, le président a déclaré qu'aucun journaliste ne devrait encourir des risques judiciaires dans l’exercice de son métier. Une déclaration qui sonne terriblement faux aux oreilles de James Risen pour qui les États-Unis sont devenus un « État orwellien ».

MEXIQUE
Au Mexique, la profession de journaliste est devenue un métier à haut risque. A tel point qu’une centaine de journalistes ont été assassinés durant les deux dernières décennies. Et qu’ils continuent à l’être ! Rien que cette année, six d’entre eux ont déjà été tués dans l’exercice de leur profession.

Le 11 octobre dernier, l’assassinat d’Atilano Roman était vécu en direct par les auditeurs de Radio ABC, de Mazatlan. Ce dirigeant d’un mouvement paysan de l’Etat de Sinaloa, au nord du Mexique, était en train de conduire l’émission « Voilà ma terre », lorsque deux hommes armés ont fait irruption dans la cabine d’où il transmettait en direct et l’ont abattu de trois coups de feu. Le meurtre de cet animateur radio s’ajoute à la liste déjà longue des journalistes mexicains assassinés dans l’exercice de leur profession, comme le déplore Dario Ramirez, directeur d’Article 19, une organisation de défense de la liberté d’expression.

«Durant les vingt dernières années, se remémore-t-il, le Mexique a enregistré l’assassinat de quatre-vingt deux journalistes. Il n’y a pas de chiffres comparables en Amérique latine et même dans le monde, c’est-à-dire dans des pays où il n’y a pas de conflits armés. En même temps, reprend-il, le Mexique se distingue par le fait qu’il est le seul pays qui compte dix-sept journalistes disparus entre 2003 et aujourd’hui. En plus, actuellement, on enregistre chaque 29 heures une agression contre un journaliste. Tous ces chiffes questionnent véritablement la démocratie dans notre pays. »

Le travail des journalistes, on le voit, est devenu une profession à haut risque, pour les raisons que donnaient à RFI le secrétaire général de Reporters sans Frontières, Christophe Deloire, lors d’un récent séjour au Mexique : « Les assassinats de journalistes sont essentiellement perpétrés par le crime organisé : les cartels de la drogue et ceux qui ont d’autres activités criminelles », déclarait-il. « Les menaces, elles, parviennent assez souvent des autorités. On est dans une situation où beaucoup de journalistes se trouvent d’une certaine manière pris en étau entre le crime organisé d’un côté et les autorités locales qui veulent exercer des pressions. Et pas simplement des pressions légères, parfois des pressions extrêmement violentes sur des journalistes .»

« Donc, concluait-il, c’est très difficile dans ce pays d’exercer son métier, d’essayer simplement d’aller collecter des informations, avec des sources, en gardant le secret sur ces sources et puis d’aller porter ces informations à la connaissance du public. » Cette situation explique pourquoi, sur 180 pays pris en compte, le Mexique se retrouve cette année à la 152e place dans le classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans Frontières.

 

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