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France

Front national et «Rivarol»: le baroud d'honneur de Jean-Marie Le Pen

Jean-Marie Le Pen en meeting, le 20 mai 2014 avant les élections européennes.
Jean-Marie Le Pen en meeting, le 20 mai 2014 avant les élections européennes. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Du haut de ses 60 ans de vie politique, il parvient encore à créer des controverses. Celle-là lui sera-t-elle fatale ? L’interview accordée au journal d’extrême droite Rivarol par Jean-Marie Le Pen, plus vieil homme politique de la Ve République, notamment sur l’action du maréchal Pétain, les origines espagnoles de Manuel Valls et les influences idéologiques des proches de sa fille Marine, ont fait sortir cette dernière de ses gonds. Le fondateur du FN, actuel président d’honneur du parti, pourrait perdre son investiture pour les régionales de décembre.

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A 86 ans, le « menhir » chancelle. Ses progénitures lui échappent : sa fille veut lui porter le coup fatal, et son propre parti, qu'il avait fondé en 1972 en réunifiant l'extrême droite, pourrait le quitter avec elle. Depuis dix ans, les tensions entre les deux figures du parti étaient récurrentes. Mais jamais leurs relations n’avaient atteint un tel degré d’hostilité. Le point de non-retour ? En cause : cette interview dans laquelle Jean-Marie Le Pen dit ce qu’il a plus ou moins toujours dit et pensé sur les chambres à gaz, Philippe Pétain, « l’immigré » Manuel Valls, les chevènementistes qui peuplent selon lui désormais les instances dirigeantes du FN, etc. Dans cet entretien-choc, M. Le Pen innove même, assurant vouloir « sauver l’Europe boréale et le monde blanc ».

Le tout dans un hebdomadaire d’extrême droite, Rivarol - « un torchon antisémite », selon Louis Aliot, le conjoint de Marine Le Pen - et qui n’a de cesse d’attaquer la présidente du parti depuis des années. Mme Le Pen y a donc vu une déclaration de guerre, une nouvelle provocation qu’elle pouvait difficilement laisser passer, et elle a réagi, d'autant que son père n'en était déjà pas à sa première polémique du mois. Lors du prochain bureau politique du parti, le 17 avril, la patronne du mouvement frontiste pourrait donc annoncer qu'elle s'oppose à la candidature paternelle à la tête de la liste FN aux régionales de décembre en Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA).

« Action concertée pour garder la base militante extrémiste du FN »

A première vue, cette rupture sert la stratégie de « dédiabolisation » de Marine Le Pen, entamée à son arrivée à la présidence du FN en janvier 2011. En rompant avec Jean-Marie Le Pen, elle pourra désormais démontrer aisément qu’elle ne cautionne pas les propos de son père, puisqu’on sollicite régulièrement ses réactions sur la question. Par ses déclarations-choc, le président d’honneur du Front national porte en effet des coups récurrents à la façade respectable que s'efforcent de construire les dirigeants actuels du FN. A chaque polémique suscitée par le vieil homme, une partie des députés français s’engouffrent d'ailleurs dans la brèche, insistant sur un fait : Jean-Marie Le Pen, c’est la vraie voix du FN derrière le vernis.

D’ailleurs, la polémique Rivarol n'a pas fait exception : « Les propos de Jean-Marie Le Pen sont le socle de ce que sont les principaux dirigeants du Front national », a réagi le patron des députés socialistes Bruno Leroux. « Je suis très heureux que M. Le Pen montre sa vraie figure, et par là, la vraie figure du Front national », a fait part le député UMP Bernard Debré. « Marine Le Pen et Jean-Marie Le Pen sont dans une forme d’action concertée pour faire en sorte qu’à la fois le Front national garde sa base militante extrémiste », résumait Olivier Falorni (divers gauche). Un schéma dans lequel Jean-Marie Le Pen jouerait au fond - de bon ou de mauvais gré - le rôle du diable.

« Il va mourir sur scène, laissons-lui sa dernière élection »

Le choix de mettre à l’écart Jean-Marie Le Pen serait sans précédent, et pourrait néanmoins avoir un coût pour la présidente du Front national, notamment sur un plan électoral et militant. Jusqu’ici, bien qu’orientant le parti sur des thèses moins libérales économiquement et dénuées d'antisémitisme, Marine Le Pen a toujours dit assumer l’intégralité de l’héritage de son père. Et les électeurs frontistes, très attachés à la figure du président d’honneur du Front national, pourraient se sentir quelque peu désarçonnés. D’autant qu’en PACA, Jean-Marie Le Pen est toujours très apprécié de l’électorat pied-noir, dont une partie se retrouve sur ses positions concernant la guerre d'Algérie. Si une candidature dissidente survenait pour le scrutin de décembre dans la région, elle pourrait ainsi avoir un effet désastreux.

Que pensent justement les militants et sympathisants frontistes de Marseille de la polémique Rivarol ? Ceux que RFI a interrogés sont quasi unanimes : à leurs yeux, Jean-Marie Le Pen est bien conscient de ses propos, et souhaiterait en quelque sorte casser son jouet. « Pourquoi le nier ? Pourquoi finasser ? Il a un ego peut-être un peu trop développé et il cherche à torpiller tout ce qui ne vient pas de lui », analyse un homme. « A l’âge qu’il a, il exagère un petit peu », regrette un autre. Mais très vite, des voix se font entendre pour ménager le fondateur du parti : « Jean-Marie Le Pen est indétrônable, confie un partisan. C’est celui qui a œuvré pour le Front national pendant tant d’années et qui l’a amené aussi haut. Il va mourir sur scène, donc laissons-lui sa dernière élection et se faire élire. Ce serait une absence très remarquée s’il n’était pas là. »

« Mon père a toujours été un punk »

Sanctionner Jean-Marie Le Pen ? Ce choix pourrait aussi coûter cher à Marine Le Pen sur un plan financier. Car M. Le Pen, via la Cotelec, finance encore en partie le Front national. Alors, autant le dire : en passant à l’offensive contre la figure paternelle, la présidente du FN prend un vrai risque. L’avenir nous dira s’il a été payant. En attendant, l'interview donnée au journal Rivarol sonne comme le bouquet final d'une longue carrière remplie de polémiques et de condamnations judiciaires : du « détail de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale » (les chambres à gaz) jusqu'à la « fournée » promise à un chanteur juif, en passant par « l'inégalité des races » et la justification de la torture pendant la guerre d'Algérie, Jean-Marie Le Pen a toujours manifesté un goût prononcé pour la provocation et les idées à contre-courant - souvent à relents antisémites d'ailleurs.

A la faculté de droit, dans les hémicycles (il fut plus jeune député de France en 1956) et sur les plateaux télévisés, le leader très fort en gueule de l'extrême droite française, ancien  « para », a passé sa vie à vouloir bousculer ce qu'il appelle « l'établissement » auquel Marine Le Pen veut s'intégrer pour devenir, un jour, présidente de la République. « Mon père a toujours été un punk », disait-elle récemment de cet homme qui, au fond, a amené l'extrême droite au second tour de la présidentielle (en 2002) mais n'a jamais voulu du pouvoir. Et cette crise, autant politique que familiale, n'est-elle pas finalement aussi l'histoire d'une fille qui veut faire mieux que son père, et d'un père ne le supporte pas ?

Écouter l'entretien de Nicolas Bay, secrétaire général FN, sur RFI

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