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France

Visa pour l'image: Adriana Loureiro Fernandez et «l'effondrement» du Venezuela

La photographe vénézuélienne Adriana Loureiro Fernandez
La photographe vénézuélienne Adriana Loureiro Fernandez RFI

Elle est vénézuélienne et photographie la déliquescence de son pays depuis sept ans. Elle a remporté cette année le prix Rémi Ochlik, du nom de notre jeune confrère photojournaliste tué en Syrie l'année où elle débutait dans le métier. Le travail d'Adriana Loureiro Fernandez est exposé à Perpignan jusqu'au 15 septembre dans le cadre du festival Visa pour l'image. Entretien.

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De notre envoyée spéciale à Perpignan, dans le sud de la France,

RFI : Vous exposez à Perpignan cette année une série de photographies consacrée à votre pays, le Venezuela, et intitulée « Paradis perdu ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

Adriana Loureiro Fernandez: C'est un projet très personnel, centré sur l'effondrement du Venezuela. J'ai commencé en 2012 à couvrir la situation dans mon pays, et je continue. Je crois que c'est le projet de ma vie. Je fais de la photo d'actualité, je couvre cette crise au jour le jour, mais j'y mets une grande partie de moi, le sujet me touche personnellement. J'essaie d'être les yeux du monde, d'utiliser la photo pour raconter ce qu'on vit. C'est mon expérience à moi de notre effondrement, et je dis bien « notre » effondrement, parce que cela nous touche tous. Même si je dois dire qu'énormément de gens là-bas vivent une situation bien plus dramatique que la mienne.

Vous travaillez sur cette crise protéiforme depuis 2012. Vers quels aspects de la situation votre regard de photojournaliste se porte-t-il en priorité ?

C'est en effet une réalité mouvante. Chaque jour est différent et génère énormément d'histoires à raconter. Au début, mon regard se portait plutôt sur toute cette violence diffuse dans le pays. En 2014 et 2015, le taux d'homicide était particulièrement élevé au Venezuela ; toute la presse s'est intéressée à la question. Mais depuis, ça a encore évolué. Il ne s'agit plus seulement de violences de rue : à un moment donné, la violence politique a pris le dessus. Il y a plusieurs niveaux, les Vénézuéliens subissent différents types de brutalités. Cette série essaie d'en rendre compte. C'est un ensemble d'histoires qui, réunies, constituent le panorama d'un pays en proie à la violence.

Vous dîtes que cela vous touche personnellement. C'est difficile ?

Le plus difficile pour moi, c'est cette proximité, oui. Les violences que je photographie, elles pourraient s'abattre aussi sur moi. Je rencontre des gens, j'écoute leurs histoires, je vois des choses qui peuvent m'arriver. Je ressens parfois la souffrance d'autrui comme si c'était la mienne. Rester impartiale me demande donc beaucoup d'efforts. J'y mets de l'empathie, du respect pour la dignité des personnes. J'essaie de donner à voir toute leur humanité. Je suis privilégiée en tant que photographe : j'ai cette porte d'entrée sur un sujet où la presse étrangère n'a pas tous les accès.

Encore une fois, à n'importe quel instant, je peux moi-même devenir la victime. Les problèmes de pénuries, les coupures d'électricité, d'eau, on les vit, je ne suis pas épargnée. Mais je ne suis pas dans la pire des situations. J'ai développé un immense respect pour le courage de toutes ces femmes et tous ces hommes qui continuent de s'accrocher à la vie malgré tout ce qui leur arrive. C'est une situation tellement critique que des fois, je ne comprends pas comment ils parviennent à garder la force de se battre.

Dans votre série, on voit beaucoup de femmes. Pourquoi ?

Je me suis intéressée à elles un peu tard. Ce n'était pas mon idée initiale, je l'avoue et je le regrette. Au début, je m'intéressais plutôt aux hommes, parce que dans les conflits sociaux, dans les violences, ce sont plutôt eux les protagonistes. Dans la rue, l'agresseur comme la victime, traditionnellement, ce sont des hommes. Mais j'ai fini par comprendre que les femmes avaient un rôle central. Au fond, le Venezuela est une société matriarcale : toute la vie d'une famille tourne autour de la mère.

Ce sont toujours les femmes qui recollent les morceaux. Ce sont elles qui enterrent leur mari ou leurs fils ; ce sont elles qui font la queue pendant des heures pour aller chercher la nourriture qui, parfois, manque cruellement ; ce sont elles qui essaient de faire vivre la famille, qui se privent pour que les autres puissent manger à leur faim. J'ai mis du temps à le comprendre : leur rôle n'est pas visible à première vue. Mais elles sont là tout le temps. J'ai voulu montrer ça dans mes photos : leur crise à elles.

Fin juin, des directeurs photo de magazines internationaux vous ont remis le prix Rémi Ochlik, en partenariat avec la ville de Perpignan. Vous êtes la jeune photojournaliste de l’année, Adriana.

Je suis très émue, c'est incroyable. Je n'aurais jamais imaginé que ces photos, ce projet si personnel, soient un jour vus dans un lieu aussi important que le festival Visa pour l'image à Perpignan. On n'est qu'une poignée à faire ce travail au Venezuela. On prend beaucoup de risques pour que toutes ces histoires soient connues hors de nos frontières. Moi-même, je ne comprends pas très bien comment je me suis retrouvée là. Je suis émue que ces photos que j'ai prises au fond des bidonvilles de mon pays, dans l'intimité des foyers, soient exposées de cette manière. J'aimerais que ces personnes soient aujourd'hui avec moi. Peut-être ne savent-elles même pas qu'elles sont exposées en France.

Y a-t-il beaucoup de femmes photographes au Venezuela ?

En 2012, quand j'ai commencé, j'étais la seule à me rendre dans des zones de conflit. C'était très compliqué, non seulement par rapport aux risques que je prenais, parce que j'étais très jeune, mais aussi parce que les médias avec lesquels je travaille avaient beaucoup d'appréhensions à l'idée de me laisser me rendre sur tous ces terrains meurtriers. J'ai eu beaucoup de mal à convaincre mes interlocuteurs de me laisser partir à la frontière, par exemple. J'ai pris mes risques, ça a été dur, mais désormais j'ai l'expérience de ce type de terrains.

Après toutes ces années, pour vous, c'est quoi la photo parfaite ?

C'est une très bonne question ! Les photos que je préfère, pas forcément les miennes, c'est lorsqu'il y a une composition solide, plusieurs couches de lecture, et beaucoup d'émotion. Je privilégie les sentiments à l'action. Il y a quelques années, on parlait beaucoup d'action en photographie : il fallait que quelque chose se passe nécessairement pour faire une bonne photo. Pour moi, il peut ne rien se passer : certaines choses en disent plus que l'action. Ça peut être un geste, un regard. Pour moi, c'est ça la magie.

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