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Reportage

Guyane: les collèges de Saint-Laurent-du-Maroni face aux violences

Le parvis tagué du collège Léodate Volmar de Saint-Laurent-du-Maroni, Guyane, le 22 janvier 2020.
Le parvis tagué du collège Léodate Volmar de Saint-Laurent-du-Maroni, Guyane, le 22 janvier 2020. Samuel Zralos/RFI

Le 20 janvier 2020, un élève de 3e du collège Paul-Jean-Louis à Saint-Laurent-du-Maroni en Guyane a été poignardé par un autre collégien. Face à cette violence devenue monnaie courante, deux collèges de la ville ont exercé leur droit de retrait. Reportage.

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De notre correspondant à Saint-Laurent-du-Maroni,

Mercredi 22 janvier, dans la salle des profs du collège Léodate-Volmar, enseignants et surveillants débattent des demandes qu’ils vont envoyer au rectorat. Ce matin, ils ont fait jouer leur droit de retrait « pour danger grave et imminent ». Face aux batailles de cailloux entre élèves, avec leur lot quotidien de projectiles perdus dans les classes, face au racket pratiqué à la sortie de l’établissement, face aux problèmes de drogue, et parce qu’une bonne partie de leurs élèves vient en cours avec une arme blanche souvent improvisée.

La veille, les personnels du collège Paul-Jean-Louis avaient fait de même, après qu’un collégien a poignardé un de ses camarades en classe. La mairie a promis de « renforcer la présence de la police municipale » autour de l’établissement, tandis que le rectorat annonce la mise en place de fouilles régulières. Pas de quoi rassurer les divers enseignants de Saint-Laurent-du-Maroni. Unanimement, ils estiment que « la gravité des événements » qui touchent les établissements de la ville « résulte du développement de la violence » à l’extérieur, comme l’indiquent les personnels du collège Léodate-Volmar dans une lettre au sous-préfet du territoire.

« La violence n’est pas nouvelle, mais il y en a de plus en plus. Il y a beaucoup plus d’armes blanches, les élèves sont beaucoup plus violents, verbalement et physiquement. Ils nous poussent, nous balancent des cailloux ». Yannic Bodo, surveillant de 25 ans, a vécu ici, vu sa ville grandir et changer. « En 2018, par exemple, un élève de 6e est rentré [dans le collège] avec un canon scié », témoigne-t-il. « Des membres de gangs ont toujours été là, mais à présent ils s’affichent dans l’enceinte scolaire », renchérit son collègue Grégory Iremepo. « Et ce, dès la 6e ».

Difficile de savoir avec précision le nombre d’incidents graves survenus. Malgré la promesse du ministre de l’Éducation nationale de « publier les chiffres de la violence scolaire département par département », le rectorat de Guyane n’a pas été en mesure de les fournir à RFI. De toute façon, nous confient plusieurs responsables, rares sont les chefs d’établissement à tenir un décompte des « incidents graves ».

Une banalisation de la violence

Sur la dernière décennie « il y a eu le passage à l’urbain », avec une accélération des constructions. Ainsi qu’une explosion démographique toujours en cours « qui joue » dans la banalisation de la violence, explique un enseignant spécialisé*, présent depuis vingt ans dans l’Ouest guyanais. Comme la plupart des observateurs, il estime que la transformation rapide de Saint-Laurent en ville densément peuplée a favorisé la situation actuelle.

« Nous, nous avons une vie de village plutôt apaisée, on ne connaît pas le niveau de violence scolaire de Saint-Laurent », confirme Mathurin Levis, CPE du collège d’Apatou, à 50 kilomètres de la capitale de l’Ouest. Dans celle-ci, la violence scolaire ne serait - pour beaucoup - qu’un reflet de la violence extérieure. « La violence se généralise à SLM [ndlr : surnom de la ville], au-delà du milieu scolaire », constate Gwendall Tallec, qui y vit depuis 19 ans. « Il y a beaucoup de pauvreté, beaucoup de jeunes, qui sont en plus influencés par le système du Surinam, où on tape sur les enfants ».

Pour lui, les collégiens « n’ont pas forcément la volonté de faire mal », mais grandissent dans un climat où les actes violents sont « légitimes ». De nombreuses vidéos, tournées tant en Guyane qu’au Surinam et que RFI a pu visionner en partie, circulent par exemple très largement dans la jeunesse saint-laurentaise. On peut y voir des voleurs, adolescents, humiliés et battus, ou des mules [ ndlr : passeurs de drogue ] ayant égaré leur marchandise, tabassés. Avec, à chaque fois, l’idée véhiculée que les victimes l’ont bien mérité. « Ça déplace beaucoup les lignes de transgression », témoigne l’enseignant spécialisé. Plus généralement, cette « violence des gamins n'est pas pire que ce qu’ils vivent quotidiennement ».

« On gère la masse, on gère la galère »

Témoins et parfois victimes de ce climat, les personnels de l’Éducation nationale s’avouent souvent dépassés. « On gère la masse, on gère la galère », lâche, mi-énervée mi-fataliste, Marie Bauer, CPE au lycée Bertène Juminer. Mi-fataliste, parce qu’elle sait bien que les moyens pour lutter ne sont pas là,  et ce à tous les niveaux. Le chantier du sixième collège, qui devait être achevé en 2021 est à l’abandon. Alors même que tous les établissements actuels sont surpeuplés et manquent tant de salles de cours que de permanences, sans même parler de foyers.

Majoritairement contractuels, les enseignants se retrouvent souvent seuls, en raison du manque – dénoncé de toutes parts – de CPE et de surveillants en nombre suffisant. Et si la violence semble diminuer au lycée, c’est sur un constat d’échec. « S’il y a moins de bagarres, c’est que 10 à 20% des élèves ont disparu après le collège », s’esclaffe sans joie Sébastien Elbeze, CPE au lycée Bertène-Juminer. « Il n’y a pas de solution miracle, on ne peut que limiter la casse » soupire, comme en écho, Gwendall Tallec.

Ce mardi 28 janvier, le collège Léodate-Volmar va rouvrir ses portes. La pelleteuse qui devait enlever les cailloux jetés par les élèves est arrivée avec 24 heures de retard. Les nouveaux postes réclamés ont été refusés par le rectorat – des profs croient savoir que ce « non » viendrait « de plus haut » – et le bureau de la vie scolaire va organiser elle-même des fouilles, à la recherche d’armes. Comme un symbole, des tags d’une bande voisine ornent le parvis de l’établissement.

* Ce professeur préfère conserver l’anonymat, pour ne pas compromettre la relation de confiance avec des élèves et anciens élèves concernés.

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