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Coronavirus: la distribution alimentaire s'organise à Paris, les associations sous pression

Eglise Sainte-Ambroise, le 24 mars. Première journée de distribution alimentaire. On compte les sacs restants.
Eglise Sainte-Ambroise, le 24 mars. Première journée de distribution alimentaire. On compte les sacs restants. GBD/RFI

Alors que les Français vivent leur deuxième semaine de confinement, la question des personnes de la rue demeure cruciale, au-delà du seul problème du logement. Distributions massives de repas, maraudes téléphoniques, cours de fitness par webcam... Les associations sont à pied d'oeuvre et s'adaptent dans l'urgence à une situation complexe.

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13 heures mardi 24 mars, sur le parvis de l'église Saint-Ambroise (XIe arrondissement). Deux files de tréteaux se dessinent de part et d'autres du jardinet circulaire et se rejoignent devant la table de distribution où repose une kyrielle de petits sacs blancs. À l'intérieur, une salade de lentilles et petits pois, un morceau de pain et de fromage, une crème dessert, une pomme et un biscuit.

Emilie, une bénévole assidue de la paroisse, a pris sur son temps de télétravail pour venir donner un coup de main. « Il y a eu un peu de monde au début, puis d'autres sont arrivés au compte-goutte », a-t-elle remarqué. Sur les 370 sacs livrés dans la matinée par camion, seuls 145 ont été donnés, souvent deux par personne. « Le mot n'a pas encore commencé à circuler », reprend la bénévole pour expliquer l'affluence limitée, qui devrait très largement grossir d'ici à la fin de la semaine.

L'opération de distribution alimentaire a été lancée simultanément dans de nombreux points de la capitale, ce mardi. Initiée par la Ville de Paris, financée pour moitié par celle-ci et pour l'autre par l'État. En amont de la chaîne, la production est assurée par l'association Aurore, qui a point voilà 150 ans. Elle se charge de récupérer les vivres auprès de la société Dupont Restauration « qui a rouvert et rappelé ses employés », précise François Morillon, responsable de l'ONG. Aurore confectionne les paniers sur trois sites : Barbès (18e), les Grands Voisins (14e), le Carreau du Temple (3e). Au total, 5500 sacs par jour, pour l'instant, sont préparés. Ils sont ensuite répartis dans tous les points de distribution des partenaires, dont 500 à Aulnay (Seine-Saint-Denis).

Fort de son réseau de paroisses, le diocèse a mis en place une distribution de 1 300 repas dans une vingtaine d'entre elles. Saint-Ambroise est le plus gros site. Cela s'explique par le fait que les 200 repas quotidiens distribués en temps normal par les Soeurs de la Charité, rue Oberkampf, ne le sont plus, la congrégation ayant dû fermer provisoirement ses portes, faute de pouvoir suivre le rythme. Au moyen d'une affiche, ses habituels bénéficiaires ont été redirigés vers l'église voisine. Pour peu qu'ils sachent lire.

C'est le cas de Joachim, qui repart avec son panier repas. Ce Belge de 45 ans résidait à Marseille il y a encore huit mois. Il y tenait un petit restaurant de poissons. Défauts de commandes, faillite, séparation. Sa femme a gardé leur enfant. Lui est monté à Paris « pour repartir à zéro ». « C'est mon 243e jour de rue », dit-il, l'esprit vif mais l'air abattu. Le virus ne l'inquiète pas tellement. Il note d'ailleurs qu'autour de lui, notamment dans son « groupe de 23 amis soudés », aucun n'est malade. Son hypothèse, pour l'expliquer, il la tire d'un constat : « les gens nous fuient, bien plus qu'avant, ils ont peur. » « On vous dira tous la même chose : on pense plutôt à où on va dormir », reprend-t-il. L'accès aux gares est restreinte. « Avant-hier, les policiers m'ont levé à coups de pieds, à la gare de l'Est ». Les bureaux du centre d'accueil de jour de Massy-Palaiseau, où il est postalement rattaché, ont fermé ; les maraudes se sont évaporées avec l'exode urbain et l'âge trop avancé de la majorité des bénévoles. « On est livré à nous-mêmes. Avant, je rencontrais six maraudes par jour, maintenant c'est plutôt une », conclut-il avant de tourner les talons.

Joachim, 47 ans, vit à Paris depuis six mois et dors dans les bus de nuit. L'épidémie de coronavirus ne l'inquiète pas tellement.
Joachim, 47 ans, vit à Paris depuis six mois et dors dans les bus de nuit. L'épidémie de coronavirus ne l'inquiète pas tellement. GBD/RFI

Si le problème du logement a logiquement été pointé assez vite, le toit n'est qu'une partie de la préoccupation. La fermeture des nombreux centres d'accueil disséminés dans la capitale a stoppé net l'alimentation des 3 600 à 6 000 personnes à la rue. « À Paris, on meurt de froid, de solitude, de manque d'hygiène, mais pas de faim. Mais avec les fermetures soudaines des lieux de convivialité, on s'est dit qu'il fallait intervenir », explique François Déprez, chargé de la solidarité auprès de l'archevêque de Paris. Cela signifie un changement dans la relation à l'autre : « Pour respecter les règles sanitaires, ne sommes plus dans le relationnel et le convivial, mais dans le distributif. Chacun prend son panier et repart », reconnaît-il avec regret. 

L'annonce par le chef de l'État des « restrictions de déplacements », lundi 16 mars à 20h, a laissé place à « une période de flottement » pendant toute une semaine, à cause de la « gradualité de la gravité », reprend François Déprez. Un autre acteur bien introduit se dit lui franchement « attéré par le manque de réactivité et de préparation » des pouvoirs publics, renvoyant préfecture et mairie dos à dos. « On le devinait dès le vendredi [13 mars, au lendemain de la première intervention d'Emmanuel Macron] que le confinement allait tomber. On aurait dû être opérationnel en 48h. Les gens ont galéré pendant une semaine. » Et d'admettre qu'au sein même des associations, dépourvues de leurs bénévoles, « les choses prennent beaucoup plus de temps ».

« Si on regarde nos pays voisins, on sait que le plus dur est devant nous, il faut que l'on se réorganise au mieux », prévoit François Morillon qui s'agace par ailleurs de manquer de stock de masques et de gels, alors que « c'est de première nécessité, au même titre que les Ehpad ».

Toute cette logistique requiert des forces vives pour tenir... jusqu'au 31 mai. Elle mobilise déjà des centaines de bénévoles et salariés chez les différents opérateurs. Là encore, l'Église est armée. « Nous n'avons plus nos bénévoles habituels, mais un rééquilibrage s'est opéré : des tas de jeunes sont sans activité », positive François Déprez. Le respect du confinement ? « Le président de la République a été clair : on ne met pas les plus vulnérables de côté. Donc tous nos bénévoles ont des autorisations. » Avec, à nouveau, un équilibre complexe à trouver : faire tourner les bénévoles sans pour autant les multiplier afin d'éviter la propagation.

Paroisse Sainte-Ambroise, le 24 mars.
Paroisse Sainte-Ambroise, le 24 mars. GBD/RFI

Cette opération n'est qu'un exemple de ce qui est fait par ailleurs en terme de distribution alimentaire. La Croix-Rouge, les Restos du coeur, le Secours populaire, le Secours catholique, l'Armée du Salut, Emmaüs Solidarité et bien d'autres, partenaires ou non de cette opération, poursuivent leurs propres actions. Le Samu social de Paris, par exemple, a déjà lancé un appel à dons de tickets restaurants, continue la distribution de colis alimentaires SNCF et ouvrira, à la demande de la Ville, un centre d'accueil de jour au Carreau du Temple la semaine prochaine.

« Nous faisons face à deux urgences, explique la communication du Samu social de Paris, qui apprend lui aussi à s'adapter aux contraintes internes, à faire plus avec moins. La première, c'est l'accès aux sanitaires : beaucoup de toilettes et bains-douches publics ont fermé. La deuxième, c'est l'alimentation. Or, les sans-abris ne sont pas la seule catégorie touchée : il y a toutes les familles hébergées dans les hôtels sociaux. Cela représente 46 000 personnes en Ile-de-France. »

Les sans-abris étaient estimés en janvier à 142 000 personnes en France. Dans la réalité, ils seraient 250 à 300 000.


Prostitution: le quotidien bouleversé des femmes nigérianes

Dans les carrés de l'écran, des silhouettes se déhanchent au rythme d'American Boy, d'Estelle. Certaines soulèvent de petites altères ou des bouteilles de boisson gazeuse, quand d'autres font des squats, un enfant sautille. D'autres montrent simplement leur visage, souvent souriant, et s'interpellent joyeusement, dans un mélange de français et d'anglais. Elles sont une bonne dizaine chaque jour à se connecter sur l'application House. « Le rendez-vous de 16h est un moment important pour elles », explique Louise de Carrere, responsable de l'antenne Sainte-Rita, de l'association Aux Captifs, la libération, une association d'aide aux gens de la rue créée il y a 40 ans. « Cela dure une heure, mais ce n'est pas très structuré : elles viennent quand elles veulent, repartent quand elles le souhaitent. Elles sont hyper connectées entre elles, toute la journée. »

Elles, ce sont les Nigérianes. Âgées de 18 à 35 ans, elles sont généralement arrivées en France par des réseaux de traites des êtres humains. Avec le temps, à force de tournées vespérales dans les bois périphériques de Paris, sur les boulevards et aux abords des gares, l'association en fidélise chaque semaine. Près d'une quinzaine de nouvelles têtes passent la porte de la permanence du IXe arrondissement. Les Captifs appliquent un principe-clé : l'accueil inconditionnel. « Cela veut dire qu'on accueille tout le monde, sans demander d'où la personne vient, ni comment elle est arrivée là », développe la travailleuse sociale. Avec le temps, un certain nombre parviennent à sortir du « bord du monde ». « Certaines ont été régularisées, ont trouvé un travail ou une formation complétés par des aides de l'État, d'autres sont en demande. Parmi elles, une vingtaine chaque jour nous demande d'être orientées vers des lieux de distribution alimentaire. D'habitude, dans nos tournées, on ne pourvoit pas à ce genre de besoin. »

Résilience hors norme

Car pour ces femmes aussi, les activités se sont arrêtées du jour au lendemain. Les bois ont été désertés par les hommes, « souvent des maris, qui y passent après leur travail. Ils ne peuvent plus le faire ». Mais surtout, ces filles sont d'elles-mêmes rentrées au bercail : à l'hôtel, chez des tiers, en sous-location, en centre d'hébergement. « Elles accordent un soin très particulier à leur hygiène. Elles ont tout de suite pris les consignes au sérieux. » Aucune femme accompagnée par l'antenne n'a, à leur connaissance, été contaminée à ce jour.

Pour ne pas rompre le liens de confiance tissé lors des accueils et des ateliers d'art-thérapie, pour ne pas non plus laisser un sentiment d'abandon envahir ces personnes hyper vulnérables, Louise et les deux travailleuses sociales redoublent d'imagination et de présence : cours de fitness donc, atelier de sculptures éphémère à partir d'objet du domicile, et surtout la maraude téléphonique. « Nous avons un listing de 250 numéros. L'idée est de parvenir à les appeler toutes au moins une fois sur une semaine. Pour les plus fragiles, c'est tous les jours. Ce coup de téléphone leur fait particulièrement plaisir », a constaté la responsable. 

« Ce qui me frappe le plus c'est leur énorme faculté de résilience. Certaines appellent même pour prendre de vos nouvelles. Elles ont développé une capacité à encaisser les traumatismes les unes après les autres. » La misère, la violence, la Libye... le virus ne semble guère les effrayer.

Les conséquences, en revanche, sont pénalisantes. Louise de Carrere redoute avant tout le post-confinement : « Il faudra être vigilant à la santé mentale de ces femmes. Elles ne se plaignent jamais et n'expriment jamais leurs besoins. C'est bluffant ». Et difficile à la fois, car les besoins sont parfois des nécessités. Alors cette sortie forcée de la rue pour le confinement pourrait-elle être un tremplin vers une sortie définitive? « Nous nous interrogeons effectivement sur les effets à longs termes. Nous savons que toutes souffrent à chaque fois qu’elles vont au bois. Le retour au bois sera particulièrement douloureux voire impossible pour certaine, j’en suis convaincue. Nous nous efforcerons de les accompagner au mieux. »

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