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Entretien exclusif

Antonio Guterres: «Il faut 3000 milliards de dollars» pour le Sud contre le coronavirus

Antonio Guterres, vendred 27 mars, lors de son entretien pour RFI et France 24.
Antonio Guterres, vendred 27 mars, lors de son entretien pour RFI et France 24. RFI

Alors que la pandémie de coronavirus continue de gagner du terrain et que plus de 25 000 personnes sont mortes dans le monde, le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, lance un appel sur RFI et France 24 pour un sursaut dans la lutte contre le virus, car en Afrique, il est encore temps selon lui d’éviter « des millions de morts ».

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L’OMS annonce qu’un cap a été franchi ce vendredi. Plus d’un demi-million de personnes ont contracté le coronavirus, on parle de plus de 20.000 morts. Vous avez évoqué la possibilité de millions de victimes de cette pandémie. N’êtes-vous pas trop alarmiste ?

Antonio Guterres: C’est évident que nous sommes dans une courbe qui est encore exponentielle. Si on ne fait pas un effort coordonné, partout dans le monde, pour briser cette évolution – ce qui veut dire une stratégie de suppression de la transmission, partout de façon coordonnée et organisée –, le risque, c’est la propagation, surtout dans les pays les moins munis de systèmes de santé, c’est la propagation de ce virus sans limites – jusqu’à atteindre 60 à 70% de la population, qui engendre cette immunité collective dont on parle. Et cela veut dire des millions de personnes infectées et des millions de morts. Et c’est ce qu’il faut éviter à tout prix. Cela exige une concertation efficace entre tous les pays. Nous avons, eu ce jeudi, une réunion du G20, qui représente 80% de l’économie mondiale et 90% des infections. Il faut que ces pays travaillent, non d’une façon isolée, mais d’une façon absolument coordonnée, en collaboration avec l’OMS, non seulement pour briser cette évolution, mais aussi pour trouver ensemble les traitements et les vaccins, et ensuite pour les mettre au service de toute l’humanité.

Pour l’instant, l’Afrique est moins touchée que le reste du monde. Pensez-vous qu’elle peut échapper à ce virus. Sinon, quels sont les équipements médicaux dont les pays les plus démunis ont besoin ? Par quels moyens peut-on les acheminer, alors que les aéroports sont fermés ? Et quels sont, en Afrique, les pays prioritaires pour cette aide ?

Antonio Guterres: Premièrement, la maladie est en train de se développer rapidement aussi en Afrique. Cela a naturellement commencé en Chine. Après, il y a eu la Corée, l’Iran et l’Europe. Maintenant, il y a les Etats Unis. Mais ça va vers le Sud. Et ça va vers le Sud très rapidement. A la différence que, comme vous l’avez dit, dans les pays africains et dans les autres pays du Sud, il y a très peu de capacités de réponse du point de vue médical et du point de vue économique. Alors, comme le président Macron l’a dit pendant le G20, il faut absolument faire de l’Afrique une priorité de la communauté internationale. Cela veut dire un investissement massif. Et du point de vue de la capacité des équipements dont vous avez parlé, cela veut dire des tests, des respirateurs, des équipements pour que les médecins et les autres travailleurs de santé puissent être vêtus, des masques, etc…. Tout cela à un niveau gigantesque, il nous faut une mobilisation gigantesque, une priorité absolue, car il est encore temps, à mon avis, d’éviter le pire. Mais sans cette mobilisation gigantesque, je crains qu’on ait en Afrique des millions et des millions de personnes infectées. Et même si la population est plus jeune que dans les pays développés, il y aura nécessairement des millions de morts. Et après, dans une situation comme celle-là, où le virus se transmet sans limites, les risques de mutation sont plus grands. Et s’il y a une mutation, tout l’investissement qu’on est en train de faire pour les vaccins sera perdu. Et la maladie reviendra du Sud vers le Nord. Alors c’est dans l’intérêt des pays du Nord de faire cet investissement massif en Afrique. Et cela implique vraiment, du point de vue technique et du point de vue financier, un effort gigantesque. Et je suis absolument convaincu que les pays africains ouvriront leurs aéroports pour que ces équipements puissent être rapidement transmis. Mais cela nous oblige à une logistique que le G20, à mon avis, pourrait coordonner. C’est la proposition franco-allemande. Le G20 pourrait coordonner pour permettre ce mouvement massif d’équipements et de ressources financières.

Le nerf de la guerre contre le virus, vous le savez, c’est l’argent. Vous avez lancé un plan de réponse humanitaire mondial et un appel aux dons à hauteur de deux milliards de dollars. Mais juste à titre d’exemple, le Premier ministre éthiopien réclame, lui, la somme de cent cinquante milliards de dollars d’aide, rien que pour l’Afrique. Or, les pays occidentaux sont préoccupés par les ravages de la pandémie chez eux. Ne pensez-vous pas qu’il faut un geste fort d’aide, voire d’annulation de la dette, par exemple, de ces pays les plus pauvres ?

Antonio Guterres: Non. Nous parlons de deux choses différentes. Ce qu’on a lancé, c’est un appel humanitaire pour les situations les plus vulnérables. Ce sont les camps de réfugiés, les camps de personnes déplacées et les pays où il y a encore un conflit. Cela ne correspond pas aux besoins d’aide aux pays du Sud en général, et à l’Afrique en particulier. Si on regarde le paquet approuvé par le Sénat américain, on parle d’à peu près dix pour cent du PIB américain. Et d’après les évaluations que nous faisons, il nous faut effectivement une mobilisation des ressources pour appuyer les personnes, pour appuyer les entreprises, parce que c’est une crise humaine, ce n’est pas une crise financière, comme la crise de 2008. Notre estimation, c’est qu’on a besoin de quelque chose comme dix pour cent du PIB au niveau des pays développés, mais aussi au niveau des pays en développement. Cela veut dire qu’il nous faudrait, vers le grand Sud, une mobilisation des ressources de trois mille milliards de dollars. C’est l’estimation que nous faisons. Le FMI a une capacité de prêter à peu près mille milliards. Je crois qu’on devrait faire une émission de droits de tirage spéciaux avec l’objectif d’appuyer les pays en développement. Dans les contacts qu’on a eus avec le FMI, on estime qu’on aurait des besoins d’à peu près cinq cent milliards de dollars. Et en même temps, il nous faut absolument avoir ce qu’on appelle en anglais les « swap » entre banques centrales, afin de permettre que les économies émergentes puissent avoir les liquidités nécessaires pour faire face à leurs besoins immédiats. Et il faut en plus renforcer la capacité de la Banque mondiale, d’autres institutions financières internationales et d’autres mécanismes d’aide coordonnés. Et notre estimation, c’est au moins dix pour cent du PIB global et dix pour cent du PIB dans le monde en développement.

A tous les pays en guerre, vous avez lancé un appel solennel au cessez-le-feu. Mais regardez. Au Sahel, et surtout en Libye, personne ne le respecte, puisque les combats continuent et redoublent même de violence, comme si certains voulaient profiter du focus international sur le coronavirus. Votre appel ne risque-t-il pas d’être un échec ?

Antonio Guterres: Oui, il risque d’être un échec, mais on est en train de tout faire pour l’éviter. Tous mes représentants spéciaux, tous les chefs des opérations de maintien de la paix sont activement engagés dans des négociations au Yémen, en Libye, en Syrie et dans d’autres endroits pour essayer de transformer cet appel dans l’acceptation du cessez-le-feu. Cette acceptation a été annoncée d’ailleurs par les deux côtés du Yémen, par quelques-uns des acteurs en Syrie, même en Libye, et tout récemment au Cameroun et aux Philippines. Alors, je vois qu’il y a un mouvement. Mais entre l’acceptation d’un principe de cessez-le-feu et l’application concrète, il y a tout un travail énorme à faire. Et là, il faut que tout le monde puisse s’associer à cet appel, il faut faire pression sur les acteurs de la guerre pour qu’ils comprennent que notre ennemi, c’est le virus, ce ne sont pas les autres hommes et femmes des pays qui sont en conflit.

► À lire aussi : Coronavirus: l'Afrique face à la pandémie le vendredi 27 mars

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