Accéder au contenu principal
Bolivie

Les nouveaux bourgeois de Bolivie

L'intérieur d'une salle des fêtes de chalet. El Alto, Bolivie.
L'intérieur d'une salle des fêtes de chalet. El Alto, Bolivie. RFI/Reza Nourmamode

C’est l’un des signes les plus visibles de la transformation de la Bolivie sous Evo Morales, réélu en octobre dernier pour un troisième mandat à la tête de ce pays autrefois le plus pauvre d’Amérique du Sud : le surgissement d’une nouvelle bourgeoisie indigène qui s’assume et s’affiche. Reportage.

Publicité

De notre correspondant à La Paz

Pour un peu, on ne reconnaîtrait plus la ville d’El Alto, cette immense cité étalée à perte de vue sur l’Altiplano avec vue plongeante sur La Paz. Bâtie à 4 000 mètres au-dessus du niveau de la mer par les migrants ruraux indigènes en quête d’un travail et d’un avenir meilleur, la ville n’avait toujours eu qu’une seule couleur à offrir aux yeux des passants, celle de la brique apparente. La couleur de ceux pour qui l’esthétisme est un luxe.

Or, depuis quelques années, les avenues d’El Alto se voient parsemées d’édifices multicolores luxueux. Des couleurs vives, allant du vert pomme au rouge ocre en passant par le bleu marine, prennent place sans discrétion dans le paysage urbain.

Plus qu’un simple ravalement de façade, il s’agit de l’un des signes de la bonne santé économique de la Bolivie, dont le PIB par habitant a triplé en huit ans, passant d’environ 800 à plus de 2 000 euros.

Car ces immeubles ne sont pas donnés. Ils se négocient entre 200 000 et 800 000 euros. Une véritable fortune dans l’un des pays les plus pauvres d’Amérique du Sud. Le nouveau contexte économique incite même certains Boliviens qui s’étaient exilés à revenir au pays. « L’Argentine ne va pas très bien en ce moment », raconte Rosalio Vera, un commerçant bolivien ayant vécu vingt ans à Buenos Aires et qui est en train de se faire construire un immeuble de six étages à El Alto.

« Ici, en revanche, l’économie est stable, c’est pour cela que je suis revenu, ajoute-t-il. Ici, on peut faire des affaires dans plein de domaines différents. En plus, depuis tout petit, j’ai rêvé d’avoir une grande maison comme ça, pour toute la famille ».

Les édifices comme celui de Rosalio sont communément appelés ici « cholets », jeu de mots racistes entre « chalet » et « cholo », un terme péjoratif désignant les paysans indigènes ayant migré à la ville. Freddy Mamani préfère, lui, parler de « nouvelle architecture andine ». Avec plus de 60 bâtiments de ce style construits sous sa direction, cet ancien maçon est le principal artisan de la transformation d’El Alto.

« Etoile d’Or », « Le Train Diamant » ou « Roi Alexander »

Ses clients sont tous de riches indigènes revendiquant leurs racines et séduits par les motifs architecturaux inspirés de la culture des Indiens aymaras. Les noms dont ils baptisent leurs immeubles sont évocateurs : « Etoile d’Or », « Le Train Diamant » ou encore « Roi Alexander ».

« Avant l’arrivée de notre président Evo Morales, nous étions humiliés et discriminés, nous avions peur de montrer notre culture, de montrer ce que nous sommes, explique Freddy Mamani. Aujourd’hui, nous avons perdu cette peur et nous n’avons plus honte d’afficher notre réussite économique. C’est une révolution. L’objectif de cette architecture, c’est aussi de montrer au monde que notre culture est toujours vivante. »

Les nouveaux édifices, qui connaissent un succès fulgurant, sont toujours construits sur le même principe, visant à la fois à rentabiliser l’investissement et à vivre de façon plus luxueuse : le rez-de-chaussée est réservé à une galerie commerciale, le 1er étage à une salle de fête, les étages suivants sont aménagés en appartements à louer et, enfin, construit sur le toit de l’immeuble, se pose le fameux « chalet », la maison où vit le propriétaire. Parfois, un terrain de squash ou même de futsal est inclus. Quant aux salles de fête, elles sont louées pour des mariages ou encore des festivités traditionnelles aymaras qui durent au moins trois jours et pour lesquelles on n’hésite pas à payer 6 000 euros un groupe de musiciens venu du Pérou voisin pour un set de quatre heures.

Dirigeant et fondateur de la banque Banco Sol, née avec le microcrédit, Kurt Koenigsfest est témoin de l’évolution des pratiques de ses clients : « Je crois que, récemment, la mentalité aymara, qui était de toujours épargner, a changé. Il y a désormais le désir de vivre mieux, la disposition à dépenser plus, acheter des voitures, de meilleures maisons, de s’offrir des luxes qu’ils s’interdisaient auparavant. » Une nouvelle Bolivie qui a surfé sur une croissance à plus de 5% de moyenne ces huit dernières années.

Au pouvoir depuis 2006, Evo Morales a placé les secteurs traditionnellement marginalisés au cœur de sa politique économique et sociale. Le président indigène a ainsi facilité l’émergence d’une nouvelle bourgeoisie, distincte de la vieille élite blanche et métisse, analyse Carlos Toranzo, économiste et politologue. « Avec ce boom économique a surgi une nouvelle classe d’entrepreneurs issus des milieux populaires, issus de la population aymara. Une bourgeoisie indigène qui est un mélange du passé et du présent », explique-t-il. Forte de son nouveau pouvoir économique et de sa fierté retrouvée, la population indigène de Bolivie s’émancipe à grande allure et se construit un futur plus coloré.

Façade de chalet à El Alto. Bolivie.
Façade de chalet à El Alto. Bolivie. RFI/Reza Nourmamode

NewsletterAvec la Newsletter Quotidienne, retrouvez les infos à la une directement dans votre boite mail

Page non trouvée

Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.