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Corée du Sud

La fabuleuse histoire du hanji, le papier traditionnel coréen

Des ouvrages anciens imprimés sur du «hanji», conservés au Musée de l’Université nationale de Chonbuk, à Jeonju, en Corée du Sud.
Des ouvrages anciens imprimés sur du «hanji», conservés au Musée de l’Université nationale de Chonbuk, à Jeonju, en Corée du Sud. Kèoprasith Souvannavong / RFI

Le hanji fait partie intégrante de la vie des Coréens depuis leur naissance jusqu’à leur mort. Fleuron de l’artisanat du Pays du matin calme, ce papier traditionnel à l’histoire millénaire, d’une qualité réputée exceptionnelle, reste pourtant quasiment inconnu à l’étranger. Afin de le promouvoir sur les cinq continents, un colloque international, qui a rassemblé plus de 300 personnes, s’est tenu à Séoul le 19 décembre 2014. Des spécialistes de la restauration et de la conservation d’archives, un domaine où l'on recourt surtout au papier traditionnel japonais, le kozo, étaient notamment présents. Découverte.

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La culture coréenne ne se résume pas qu’à la K-pop, ce style musical qui fait le bonheur des jeunes de la Corée du Sud à l’Occident, ou au succès planétaire de la chanson parodique Gangnam Style, dont le clip officiel est devenu le plus visionné de l’histoire de YouTube avec plus de 2 milliards de vues. Fort heureusement.

Le Pays du matin calme compte aussi parmi son riche patrimoine le hanji, papier traditionnel d’une qualité réputée exceptionnelle, fabriqué à la main avec les fibres de l’écorce du mûrier. Résistant, doux, lisse au toucher et de couleur blanc cassé, il est utilisé pour la calligraphie, la peinture et les emballages. Grâce à ses propriétés isothermes, il sert par ailleurs à tapisser les sols, les murs et les fenêtres des maisons traditionnelles. « Le hanji a même été utilisé pour fabriquer des armures capables de résister aux flèches ennemies du fait de sa solidité ! », atteste Heo Geena, chercheuse en chef à la Fondation coréenne pour l’artisanat et le design (KCDF).

Résistance du hanji

La résistance du papier traditionnel coréen s’explique par son procédé de fabrication qui nécessite de multiples étapes (voir notre diaporama plus bas). La matière première se compose de fibres de mûrier (broussonetia papyrifera, en latin), un arbre dont les branches sont récoltées en hiver. Ces branches sont épluchées, on en garde l’écorce, que l’on va cuire à la vapeur. S’ensuit une seconde cuisson, cette fois avec des cendres végétales, avant un lavage à l’eau de manière à blanchir les fibres. La pâte à papier obtenue, à laquelle on va ajouter des racines d’hibiscus, sera battue manuellement à l’aide de bâtons de bois, et c’est précisément là que réside le premier secret (de Polichinelle) de fabrication du hanji, puisque cette phase délicate permet de préserver la longueur et la qualité des fibres du mûrier. La pâte ramollie est déposée dans un bain. Intervient alors le stade crucial : le papetier, muni d’un panneau de bambou fin servant à tisser les fibres, va plonger ce panneau dans le bain, le remonter et tamiser en effectuant un mouvement de va-et-vient depuis son corps vers l’extérieur. Puis, seconde plongée et nouvelle remontée, en filtrant cette fois-ci de la gauche vers la droite et inversement. Un geste qui constitue le deuxième secret de fabrication, car il permet aux fibres de circuler dans toutes les directions, conférant ainsi au hanji sa solidité. Autre aspect important dans la fabrication : le papier est déposé sur un tapis, pressé et séché naturellement au soleil afin de ne pas en abîmer les fibres.

Une longévité millénaire

Cette méthode d’élaboration complexe contribue à la résistance du hanji, mais, aussi et surtout, à sa longévité. Il peut résister mille ans, alors que la durée maximale de conservation du papier classique ne serait que de deux cents ans. Une raison pour laquelle le hanji était utilisé pour les annales officielles. Notamment pour le Jikji, un ouvrage traitant du bouddhisme coréen, considéré par les spécialistes mondiaux comme le plus vieux livre imprimé à l’aide de caractères mobiles en métal (et que l’on peut admirer à la Bibliothèque nationale de France, à Paris). Pour mémoire, le Jikji date de 1377, soit… 78 ans avant la Bible à 42 lignes de Gutenberg, premier livre imprimé en Europe durant les années 1450-1455 !

Les Coréens sont si fiers de leur papier traditionnel, issu d’un savoir-faire millénaire transmis de génération en génération. Mais voilà, le hanji reste inconnu du grand public étranger et du milieu professionnel, en particulier celui de la restauration et de la conservation d’archives, un domaine où l’on recourt essentiellement à du papier traditionnel. Un secteur dans lequel les Japonais règnent en maîtres depuis plus de trente ans, suivis par les Chinois.

Pour l’anecdote, on retiendra que ce sont ces derniers qui ont inventé le papier au IIe siècle avant Jésus-Christ. Ce matériau aurait ensuite été introduit en Corée en l'an 600, avant d’arriver dix ans plus tard au Japon, depuis le Pays du matin calme. Le papier n’est parvenu en Europe qu’après le VIIIe siècle grâce aux Arabes, qui avaient enlevé des Chinois pour les forcer à leur transmettre leur technique à l’issue d’une fameuse bataille remportée en 751 contre les troupes de la dynastie Tang à Talas, ville située dans l’actuel Kirghizistan. Une victoire qui va permettre à Samarcande de devenir le premier centre de production de papier du monde musulman.

Faire connaître le hanji à l’étranger et inverser les courbes des ventes

Pour faire connaître leur papier traditionnel hors de leurs frontières, avec l’espoir un jour d’inverser les courbes des ventes sur le marché mondial, les Sud-Coréens ont voulu frapper fort. Un colloque international, le premier du genre, s’est donc tenu le 19 décembre 2014 à Séoul, organisé par la Fondation coréenne pour l’artisanat et le design (Korea Craft & Desigh Foundation, KCDF), sous le patronage du ministère de la Culture, des Sports et du Tourisme. Un événement intitulé « Un hanji millénaire à la rencontre du monde ». Tout un programme. Et aussitôt une douche froide pour les Coréens dès les premières interventions des spécialistes étrangers : cette grand-messe a confirmé que le hanji était quasiment inconnu à l’extérieur de la Corée, notamment dans le monde de la préservation des archives.

« Avec mes collègues, nous restaurons des documents endommagés par leurs histoires, leurs manipulations et tous les agents extérieurs qui peuvent les détériorer : les insectes, les moisissures, les mauvaises conditions de conservation comme la température et les inondations », explique Laurent Martin, conservateur en chef aux Archives nationales de France (Lire notre interview).

En Occident, on utilise plutôt le papier japonais pour restaurer les vieux documents

« Pour ces restaurations, nous utilisons énormément le papier japonais, parce qu’il a une caractéristique originale par rapport au papier européen. De par son mode de fabrication, le papier japonais conserve les fibres très longues, ce qui lui assure une vraie souplesse et une grande solidité par rapport aux papiers que l’on peut fabriquer en Occident, poursuit Laurent Martin. Et surtout, le gros avantage est que les Japonais peuvent fabriquer des papiers pouvant aller jusqu’à 3 ou 5 grammes au mètre carré, qui sont littéralement des voiles presque invisibles que l’on peut coller sur une page sur laquelle on peut continuer à lire à travers. Ce qui, nous, nous intéresse, puisque pour renforcer un document moisi ou qui a subi une inondation, un des seuls moyens de le renforcer est de coller un autre papier dessus. Du coup, la transparence de ce papier japonais correspond vraiment à nos besoins. […] Grâce à sa souplesse et sa solidité, il a une facilité d’utilisation bien meilleure que le papier français, par exemple. C’est pour cela qu’il est plus largement répandu. »

 
« Nous, nous n’utilisons que du papier japonais pour la restauration », dit aussi Yunsun Choi, responsable de la conservation à la Tate Gallery de Londres, qui comprend deux musées regroupant la collection nationale d'art moderne et contemporain britannique et international. « Le hanji n’est pas utilisé par les conservateurs en Grande-Bretagne, car ils ne peuvent pas en trouver. Il n’y est pas disponible et pas connu du tout », précise cette spécialiste d’origine coréenne.

« Le hanji est tout nouveau pour nous, nous commençons à peine à l’utiliser en Italie », indique de son côté Alessandro Sidoti, chargé de la conservation des livres à la Bibliothèque nationale de Florence. « Jusqu’à présent, nous n’employions que du papier japonais, en particulier depuis la fameuse inondation de notre ville en 1966. »

Même constat outre-Atlantique : « Nous nous servons principalement du papier japonais pour la restauration. Nous recourons au hanji seulement depuis 2006 », martèle Claire Dekle, responsable de la conservation des livres rares à la Bibliothèque du Congrès, considérée comme la bibliothèque nationale des Etats-Unis.

Les raisons du leadership japonais

Comment expliquer dès lors la domination nipponne ? « A cause de la colonisation japonaise et de la guerre de Corée [1950-1953, ndlr], nous n’avons pas pu accorder une vraie importance à la culture, puisque la priorité était de reconstruire l’économie de notre pays », analyse Bokyung Kim, courtière en hanji. Ce n’est qu’après le rétablissement de notre économie, vers la fin des années 1980, que nous avons fait connaître nos produits culturels. Nous avons commencé à introduire le hanji sur le marché international trop tardivement, vers l’année 2000. C’est pour cela qu’il n’est pas très connu. A la différence du papier japonais qui, lui, est arrivé en France dès le début des années 1900. »

Un sursaut d’orgueil et une réactivité immédiate des Coréens

Quoi qu’il en soit, ce constat de la méconaissance du hanji à l'extérieur n’est pas de nature à ébranler la fierté des Coréens. Bien au contraire, elle a suscité un sursaut d’orgueil et une réactivité immédiate, à l’instar de Park Youngkyu, président du conseil d’administration de la Fondation coréenne pour l’artisanat et le design (KCDF). « Ce colloque a pour but de relancer le hanji en sondant l’opinion générale et le point de vue des spécialistes étrangers, car nous les Coréens, obsédés par la gloire du hanji, nous sommes parfois trop subjectifs (Lire aussi notre entretien). Nous voulions également, à travers ce colloque que nous avons organisé, évaluer l’utilisation du hanji dans la restauration et la conservation des archives papiers », rappelle-t-il, avant d’annoncer des consignes directes : « J’ai transmis, sans perdre de temps, des recommandations aux représentants de notre ministère de la Culture, des Sports et du Tourisme, qui patronne notre colloque. Comme, par exemple, d’envoyer dès à présent différentes sortes de hanji à plusieurs universités étrangères, destinées aux professeurs d’art afin que ceux-ci s’en servent dans leurs travaux. Puis on leur demandera leur avis. Nous aiderons ensuite ces enseignants et leurs étudiants à exposer leurs œuvres. Ils verront ainsi comment la qualité du hanji peut être bénéfique pour leurs créations. »

Autre suggestion émise par M. Park : « Nous allons faire parvenir des hanji spécifiquement conçus pour la restauration et la conservation des archives en France, en Italie, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis pour que les restaurateurs l’essaient. C’est en ce sens que ce colloque constitue pour nous un point de départ au niveau international. Nous en organiserons d’autres l’année prochaine afin d’assurer la continuité de notre action, car l’opération ne doit absolument pas s’arrêter à ce premier stade. »

« Promouvoir davantage le hanji », en misant sur la créativité

« Il ne faut pas baisser les bras mais promouvoir davantage le hanji, sans forcément l’opposer au papier traditionnel japonais, le kozo, car ils sont complémentaires. Tout dépend de l’usage qu’on en fait », tempère Kim Byeong Gi, calligraphe et professeur de langue et de littérature chinoise à l’Université nationale de Chonbuk.

Cet enseignant n’est pas le seul à ne jurer que par le hanji pour exprimer au mieux son art. Un autre homme croit, lui aussi, en l’avenir du papier traditionnel coréen, et pas n’importe lequel : il s’agit de Kim Seung Su, maire de Jeonju, l’une des trois plus grosses villes productrices de hanji  avec Wonju et Eurirung. Agé de 46 ans, le plus jeune maire de Corée veut ériger sa ville en capitale du hanji et, par la même occasion, en capitale culturelle du pays. Pour atteindre cet objectif, il mise sur le papier traditionnel, avec pour maître mot la créativité (Lire également notre interview). Une créativité qui passe par la diversification des usages du hanji, qui n’est plus seulement cantonné à la calligraphie, la peinture et les emballages, ses fonctions premières. Car il est de nos jours utilisé pour fabriquer des objets décoratifs : des abat-jour, des rideaux, des coffrets, mais aussi dans la mode où il entre dans la composition de sacs, de vêtements. Comme le hanji est formé de longues fibres qui s’entrecroisent, il devient très résistant une fois mélangé à de l’eau. « Le hanji représente l’esprit et l’identité coréenne. Il représente notre culture. Mais on ne veut pas que cette culture reste au musée. Il faut par conséquent promouvoir la qualité du hanji en fabriquant avec ce papier des objets utiles dans notre vie quotidienne […] », souligne Kim Seung Su. Et d’insister : « En exportant du hanji et des objets fabriqués avec ou à partir du hanji de Jeonju, on exporte aussi la culture coréenne ».

Le hanji, symbole de la ténacité

En somme, ce colloque international, qui s’apparentait au départ à une déconvenue pour les Coréens, s’avère être une douche froide bienfaisante, riche d’enseignements et prometteur pour le hanji, un héritage millénaire, symbole de la ténacité et qui reflète bien la persévérance des Coréens.

« Cette rencontre de haut niveau est pour nous une première étape importante. Nous allons nous en servir comme un tremplin pour conquérir l’Europe et le reste du monde […], assure Park Youngkyu, le président du conseil d’administration de la Fondation coréenne pour l’artisanat et le design (KCDF). Parallèlement, nous allons soutenir financièrement et moralement les papetiers en province afin qu’ils produisent des hanji de qualité toujours meilleure, dans le but de rendre efficaces nos efforts. » Le ton est donné et la concurrence n’a qu’à bien se tenir…

« Je pense que les Coréens ont raison de se " réveiller " et de montrer la qualité de leur papier. De ce que j’ai pu voir, il est très bien en termes de conservation, de longévité, d’acidité, de résistance dans le temps. Maintenant, il faudra vraiment lui trouver une application qui fera qu’il va supplanter ou suppléer le papier japonais en restauration », estime Laurent Martin.

POUR ALLER PLUS LOIN :

- «Les Coréens ont raison de montrer la qualité de leur papier»
- «La qualité du hanji a été reconnue comme la meilleure au monde»
- Corée: le maire de Jeonju veut faire de sa ville la capitale du hanji
- Fondation coréenne pour l’artisanat et le design (Korea Craft & Desigh Foundation, KCDF)

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