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Inde

Inde: Kanhaiya Kumar, un leader politique est né

Kanhaiya Kumar, le dirigeant du syndicat étudiant de l'université Nehru, à New Delhi, le 3 mars 2016.
Kanhaiya Kumar, le dirigeant du syndicat étudiant de l'université Nehru, à New Delhi, le 3 mars 2016. REUTERS/Adnan Abidi

Kanhaiya Kumar : retenez ce nom. Accusé de « sédition », arrêté, puis libéré sous caution, ce jeune leader du mouvement étudiant indien défie les hindouistes au pouvoir  à New Delhi. Il redonne la voix à la gauche indienne, sans voix depuis l'élection du populiste Narendra Modi.

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« Ce n’est pas de l’Inde que nous voulons nous libérer. Nous voulons au contraire être libres en Inde, libérés de la corruption, de la pauvreté et de l’oppression du système des castes qui sévissent (dans ce pays). » Ces propos, prononcés par un leader étudiant de New Delhi le 3 mars dernier, ont électrifié les Indiens et ont propulsé Kanhaiya Kumar, 29 ans, au rang d’icône de la société civile indienne et de l’opposition libérale. Celle-ci est en manque d’un leader charismatique depuis l’arrivée au pouvoir à New Delhi il y a deux ans de l’extrême droite hindouiste, menée par le populiste Narendra Modi.

« Il est possible que nous ayons enfin trouvé l’homme qui pourrait tenir tête au Premier ministre », a proclamé Nayantara Sahgal, grande dame des lettres indiennes et nièce de Jawaharlal Nehru, père fondateur de l’Inde laïque et moderne. Sahgal n’est pas la seule à avoir été émue par l’allocution de Kanhaiya Kumar dont l’entrée en scène, dans le contexte de la rébellion universitaire qui secoue le pays depuis quelques mois, marque manifestement un tournant dans la vie politique indienne dominée par les fondamentalistes hindous.

Dans le collimateur du gouvernement qui l’accuse d’avoir tenu des propos « anti-patriotiques », Kanhaiya Kumar était pourtant inconnu du grand public il y a un mois. C’est en le jetant en prison, sur la base d’une vieille loi déterrée de l’époque coloniale, que les autorités ont paradoxalement contribué à le faire connaître. Calomnié, attaqué, il a dû être finalement libéré sous caution. Son allocution à sa sortie de prison, diffusée par la télévision nationale dans les quatre coins du pays, a fait le reste.

La guerre est déclarée

Tout a commencé le 9 février dernier, lorsque le syndicat des étudiants de l’université Jawaharlal Nehru (JNU) de New Delhi a organisé un rassemblement militant pour commémorer la pendaison il y a trois ans d’un séparatiste indien du Cachemire. Suite à des aveux obtenus sous la torture, Afzal Guru avait été condamné à mort par des tribunaux indiens pour sa participation en 2001 à un attentat-suicide visant le Parlement national. Cette exécution, critiquée en son temps par les partis de gauche, donne lieu tous les ans à des rassemblements réclamant la fin de la peine capitale. La manifestation, qui s’est déroulée cette année dans le campus de l’université Nehru, a fait l’objet d’une plainte policière de la part des étudiants affiliés au mouvement hindouiste. Ceux-ci ont le vent en poupe depuis que les leurs sont aux manettes à New Delhi et ils ont accusé leurs adversaires maoïstes d’avoir entonné des slogans anti-indiens et pro-pakistanais. C’est sur la base de cette plainte que Kanhaiya Kumar, président du syndicat étudiant de JNU depuis septembre 2015, a été accusé de sédition et arrêté, déclenchant des manifestations monstres à Delhi et dans une vingtaine de campus universitaires à travers le pays.

C’est le début d’un bras de fer entre le gouvernement hindouiste et les étudiants qui craignaient que l’arrestation de leur président ne fasse partie d’une campagne de répression contre la JNU, considérée depuis sa création dans les années 1970 comme bastion de l’intelligentsia de gauche fière de son indépendance. Il est vrai que l’arrestation de Kumar s’inscrit dans une tendance générale de répression des voix dissidente, qui s’est traduite ces derniers mois par des attaques parfois meurtrières contre des intellectuels laïcs et des minorités. Une série d’incidents est également survenue dans les campus, notamment à l’université d’Hyderabad, dans le sud de l’Inde, où un étudiant de basse caste pris à partie par le syndicat étudiant nationaliste hindou affilié au gouvernement, s’est donné la mort en janvier pour dénoncer les pressions intolérables exercées contre lui et les siens par les hautes castes.

Pour les analystes politiques indiens, il ne fait pas de doute que les agressions contre les militants étudiants constituent une attaque visant les libertés fondamentales, dont la liberté d’expression. Selon Prem Shankar Jha, politologue vétéran et respecté, ce qui se dessine en creux, c’est la lutte pour redéfinir « l’âme de l’Inde ». « Au cours des soixante-neuf années écoulées, écrit Jha dans les colonnes du site d’information The Wire.in, l’Inde s’est définie comme un pays pluraliste, laïc et ethniquement hétérogène où la construction nationale s’est faite en tenant compte de la diversité. » C’est à cette conception ouverte de la nation que le parti conservateur au pouvoir à New Delhi a déclaré la guerre afin de pouvoir imposer sa vision d’une Inde hindouiste et homogène. Et si les attaques se sont accélérées ces derniers mois, c’est parce que, explique le commentateur, « après des élections régionales importantes perdues l’année dernière, le parti hindouiste que dirige Narendra Modi n’est plus certain de remporter les législatives de 2019 ».

« Une foi indéfectible en la Constitution »

Ces circonstances expliquent en partie pourquoi l’affaire de l’arrestation du leader étudiant de JNU s’est envenimée, avec le gouvernement refusant de céder, malgré l’absence de preuves du comportement « anti-national » de Kanhaiya Kumar. Le tweet révélant son lien avec un groupe terroriste pakistanais, sur la base duquel le ministre de l'Intérieur a envoyé la police dans le campus pour l'arrêter, s'est révélé être un faux. Kanhaiya Kumar a, pour sa part, toujours nié avoir entonné des slogans anti-indiens. « Je me dissocie des slogans proférés pendant la manifestation. J'ai une foi indéfectible en la Constitution de notre pays », a-t-il déclaré lors d'une conférence de presse improptue organisée par les étudiants, le lendemain de sa sortie de prison. Les journalistes présents à cette rencontre auraient été particulièrement impressionnés par les réponses spontanées et intelligentes du jeune leader aux questions délicates sur les relations indo-pakistanaises et sur le nationalisme majoritaire prôné par les hindouistes.

Doctorant en études africaines à l'université Nehru, Kanhaiya Kumar s'est imposé au cours des dernières années comme une figure du mouvement étudiant de la capitale. Il est originaire de l'Etat du Bihar, l'une des provinces les plus pauvres de l'Inde, où son père est petit agriculteur et sa mère travaille dans une crèche. Le village de Bihat où le jeune Kumar a grandi est un bastion du parti communiste, d'obédience maoïste. C'est sans doute la fréquentation des maoïstes depuis son plus jeune âge qui explique les succès du jeune dirigeant en tant qu'orateur et sa percée rapide dans la vie politique universitaire.

Kanhaiya Kumar est une révélation du mouvement étudiant indien 2016 que certains commentateurs ont rebaptisé le « printemps de New Delhi ». Ses admirateurs voient en lui un futur leader de la gauche indienne dont il défend les valeurs avec passion. Il n'est pas sûr toutefois que les hindouistes dont il a révélé les contradiction et les « secret agenda » (programme caché) le laissent tranquille. Dèjà, des affiches font florès sur les murs du campus mettant à prix sa tête. Les accusations de « mauvais Indien », portées contre lui par la justice, n'ont pas été abandonnées.

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