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Israël / Palestine / Entretien

«Le conflit israélo-palestinien déstabilise profondément le Moyen-Orient»

Trois points sont importants dans le début des discussions, si début il doit vraiment y avoir : la question des prisonniers, la référence à 67 et la colonisation (photo, quartier de colonisation de Har Homa).
Trois points sont importants dans le début des discussions, si début il doit vraiment y avoir : la question des prisonniers, la référence à 67 et la colonisation (photo, quartier de colonisation de Har Homa). (Photo : Reuters)

Après trois ans d'impasse, de blocage total, Israéliens et Palestiniens vont reprendre la semaine prochaine à Washington les pourparlers de paix. Ce sera une première depuis l'automne 2010. Les enjeux sont énormes pour la région toute entière. Explications de Jean-Paul Chagnollaud, professeur de sciences politiques à l'université de Cergy-Pontoise et rédacteur en chef de la revue Confluences méditerranées.

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Jean-Paul Chagnollaud
Jean-Paul Chagnollaud Confluences-mediterranee.com

RFI : Etes-vous surpris par l’annonce faite hier soir, le 19 juillet, par John Kerry ?

Jean-Paul Chagnollaud : Oui. J’étais franchement surpris qu’il réussisse au moins cette première phase, parce que les conditions sont vraiment extrêmement difficiles : les Palestiniens sont divisés, n’ont pas de gouvernement, et le Hamas est hostile - il l’a répété encore hier - à toutes négociations sans conditions. Et puis, du côté du gouvernement israélien, c’est la même chose : on a vraiment une majorité constituée d’hommes qui sont contre de véritables négociations avec les Palestiniens, même s'ils prétendent le contraire. Ainsi, les conditions politiques sont particulièrement difficiles. Qu’il y ait un petit pas de fait est tout de même une bonne nouvelle. Maintenant, il reste un très long chemin à parcourir si, toutefois, ça démarre vraiment à Washington, comme évoqué par John Kerry.

C’est une surprise, dites-vous. Quels sont donc les facteurs qui amènent aujourd’hui les deux parties à revenir à la table des négociations ?

On peut être cynique en disant que, au fond, les deux parties n’y vont que parce que les Américains insistent et qu’ils vont chacun essayer de faire en sorte que ce soit l’adversaire, l’autre, qui portera la responsabilité de l’échec. Ca peut être une formulation, c’est ce qui s’est passé à l’automne 2010 finalement. On n’avait pas été très loin. Et puis, peut-être qu’il y a des raisons plus fondamentales, que la communauté internationale se rend compte à quel point la question israélo-palestinienne est centrale. On l’a complètement oubliée ces dernières années, en raison du printemps arabe, en raison de la tragédie syrienne, alors que c’est tout de même une question absolument décisive.

Il y a eu, ces dernières semaines, une chose nouvelle dont on a peu parlé : la position de l’Europe, qui vient pour la première fois de donner une concrétisation de sa position. Elle a toujours estimé que la Cisjordanie et Gaza étaient des territoires occupés et que, par conséquent, les produits des colonies devaient être considérés comme venant des territoires occupés. Là, il y a une décision européenne qui fait que, désormais, ce sera officiellement reconnu. C'est-à-dire qu’Israël ne pourra plus faire passer les produits venant des colonies comme pour des produits venants du territoire israélien. On a donc là une configuration qui est malgré tout fragile mais qui montrent que les Américains et les Européens se soucient de la question israélo-palestinienne.

Question centrale, dites-vous, au regard peut-être des bouleversements que connaît le monde arabe...

C’est vrai aujourd’hui. Mais c’était aussi vrai hier et avant-hier. On ne veut pas mesurer à quel point la question israélo-palestinienne déstabilise profondément le Moyen-Orient. Aujourd’hui, il y a malheureusement bien d’autres raisons de déstabilisation, mais ça reste tout de même un facteur majeur dont on n’a pas fini de mesurer l’importance. D’ailleurs, il faut essayer de réfléchir à ce que pourrait être un Moyen-Orient avec un Etat palestinien à côté de l’Etat d’Israël, afin de se rendre compte des modifications profondes que cela pourrait avoir. Mais malheureusement, je crois que nous sommes encore très loin, et qu’il faut d’abord attendre - avec beaucoup de prudence - ce qui va se passer à Washington et dans les semaines qui suivront. Je le répète : c’est un pas important, comme l’a dit John Kerry, mais les difficultés sont immenses.

Prudence, d’autant qu’il y a encore beaucoup d’inconnues. Quelle sera la base de ces négociations ? Sur ce point là, John Kerry est resté totalement muet. Concrètement, sur quel point les choses sont-elles susceptibles d’avancer ?

Avancer, je ne sais pas. Mais il faudrait au moins qu’il y ait un minimum d’accords sur, disons, trois points fondamentaux. Le premier, c’est l’idée que la base des négociations doit quelque part faire référence aux lignes de 1967, à ce qu’on appelle la « Ligne verte ». C’est un enjeu majeur, déjà pris en compte au moment des négociations entre Ehud Olmert et Mahmoud Abbas en 2008-2009. Ensuite, Benyamin Netanyahou ne voulait pas revenir à cette base-là parce que depuis, il y a eu la colonisation, très intense. Cette question de la ligne de 1967 est majeure. C’est la position de Barack Obama, et c'est la position des Européens. C’est aussi la position du droit international. C’est ça qui est fondamental, le droit international.

Le deuxième point que j'évoquais, c’est évidemment la colonisation, qui est liée au premier point. Il faut l'arrêter, tout le monde le dit et c’est absolument essentiel, alors qu’elle a augmenté ces derniers mois et ces dernières années. La troisième question, qui est symboliquement très forte même si elle n’est pas au cœur du débat, ce sont les prisonniers. Les Palestiniens sont très attachés à ce que des prisonniers, notamment ceux qui datent de l’époque d’Oslo, c'est-à-dire il y a 20 ans, soient libérés. Je suis convaincu qu’il y a eu une négociation là-dessus, je n’en connais pas le résultat, on ne le sait pas encore. Mais ce sont vraiment les trois points qui sont importants dans le début de ces discussions, si début il doit vraiment y avoir : la question des prisonniers, la référence à 1967 et la colonisation.

Il y a quelques jours, certaines sources palestiniennes évoquaient le fait que ces négociations reprendraient sans l’exigence d’un gel de la colonisation. Est-ce que ça vous paraît crédible ?

A partir du moment où l’on veut avancer, on doit forcément faire des compromis. Ca veut dire que les uns ou les autres doivent faire des gestes. On a eu comme information ce samedi matin 20 juillet - mais ça reste tout de même assez vague - qu’il y aurait une libération de prisonniers. Alors, est-ce que c’est l’un des compromis qui a été fait au préalable ? On est dans cet espèce de débat, et c’est de ça dont ils doivent parler en ce moment. C’est à partir de là que pourront - ou ne pourront pas - commencer véritablement les négociations. On verra ça à Washington. D’ailleurs, John Kerry a été extrêmement prudent dans sa conférence de presse, en disant qu’il ne pouvait pas dévoiler le contenu de cet accord, qui n’est d’ailleurs pas vraiment tout à fait finalisé. On est encore au bord de plein de choses, et peut-être aussi au bord de l’échec du début. On est vraiment dans une situation confuse.

Les deux négociateurs, Saëb Erakat côté palestinien, Tzipi Livni, ministre de la Justice, côté israélien, ne passent ni l’un ni l’autre pour des faucons. Ce choix est-il aujourd’hui soutenu par les opinions publiques israélienne et palestinienne ?

Livni n’a pas de majorité au sein de son gouvernement, elle est très minoritaire. Mais c’est malgré tout elle qui a essayé de défendre, notamment dans la campagne électorale, le thème d’une reprise des négociations avec les Palestiniens, ce que les autres ne voulaient pas faire. Donc, c’est plutôt positif. Quant à Saëb Erakat, c’est l’éternel négociateur. Il y en a peut-être d’autres, je suis pas sûr que ce soit le mieux placé, mais en tout cas c’est lui qui connaît le mieux tous les dédales et toute l’histoire des négociations. Il était déjà à Oslo, dont on va « fêter », si j’ose dire, les 20 ans au mois de septembre prochain.

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