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Arménie / Turquie

Génocide arménien: quatre Arméniens, quatre mémoires

Des femmes allument des cierges en mémoire des victimes du génocide, à Etchmiadzin près d'Erevan le 23 avril.
Des femmes allument des cierges en mémoire des victimes du génocide, à Etchmiadzin près d'Erevan le 23 avril. REUTERS/David Mdzinarishvili

Depuis une cinquantaine d’années, la mémoire du génocide s’est imposée au cœur de l’identité des Arméniens. Pourtant, depuis un siècle, les Arméniens ont vécu des histoires différentes, où le récit du génocide varie fortement d’un pays à l’autre. Rencontre avec quatre Arméniens : d’Arménie, de Turquie, de France et d’Iran.

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A Erevan et Diyarbakir, Régis Genté

Il y a trois mois, Sevana Tchakerian, 24 ans, a quitté la région parisienne, où elle est née et a grandi, pour s’installer à Erevan. « Depuis toujours, j’assiste aux commémorations du 24 avril, je milite pour la reconnaissance du génocide, et en même temps je ne savais rien de notre histoire familiale. On ne me la cachait pas, mais on ne la savait pas. C’est moi qui ai voulu savoir, ai posé des questions et redécouvert notre histoire. Mon installation à Erevan relève d’une sorte de quête d’identité. Et puis, j’avais envie de découvrir ces régions d’où sont originaires mes ancêtres. Alors, moi qui suis musicologue et musicienne, j’ai décidé de m’installer en Arménie avec pour idée de mettre en œuvre un projet autour des musiques de la région », explique la jeune femme.

Gafour Turkay, un agent d’assurance de 49 ans, lui aussi est en quête de son identité. Mais c’est bien plus compliqué, socialement. Lui vit à Diyarbakir, la capitale du Kurdistan turc. « Trois membres seulement de notre famille, dont mon grand-père, ont survécu au génocide. Notre famille était riche, semble-t-il. Alors, pour vivre, les restes de l’épée qu’ils étaient, comme on dit ici, ont dû se convertir à l’Islam et oublier leur langue, leurs traditions. Toute leur vie, ils l’ont passé au sein d’une culture qui ne leur appartenait pas. Moi je parle le kurde, puis à 6 ans j’ai appris le turc à l’école et je ne parle toujours pas l’arménien », regrette-t-il.

Se convertir pour résister

La vie que raconte Gafour est celle de gens qui passent leur temps à cacher, voire à oublier, leurs origines. « Nous, nous avons toujours su que nous étions Arméniens. A vrai dire, les musulmans nous le rappelaient, nous traitant de mécréants, d’impurs etc. lorsqu’il y avait des disputes. Certains se vantaient même de la façon dont ils avaient éventré tel ou tel. C’est pour cela que les nôtres ont vécu dans la terreur. Je connais encore beaucoup d’Arméniens qui sont complètement assimilés et qui préfèrent nier avec vigueur qu’ils sont Arméniens. Chez nous, il n’y a pas eu de transmission directe de notre histoire. On a tout appris par l’environnement, par petites touches », précise Gafour. Pas facile d’être Arménien, et de se revendiquer tel, à Diyarbakir. Gafour préside l’association qui gère l’église arménienne de la ville, restaurée il y a cinq ans. Au début, ils n’étaient qu’une poignée dans l’association. Ils sont aujourd’hui une centaine, dont moins d’un quart se sont convertis au christianisme. Gafour, le socialiste, lui aussi s’est converti. « Pas par croyance, mais par résistance, puisqu’on nous a convertis de force il y a un siècle », explique-t-il.

La mémoire aussi a été étouffée dans la République d’Arménie, soviétique puis devenue indépendante en 1991. Ainsi en a décidé le pouvoir soviétique, pour préserver de bonnes relations avec la Turquie kémaliste et pour ne pas encourager le nationalisme arménien. « Nous n’avions pas peur de parler du génocide. En famille, on en parlait tout le temps. Ma grand-mère me préparait des plats épicés pour que je sois fort et puisse reprendre un jour le lac de Van aux Turcs. Car mes quatre grands-parents venaient tous de Van où ils avaient participé à la résistance dont cette ville fut le théâtre. Mais Moscou interdisait d’en parler en public, à l’école. On devait tout garder pour nous, ne pas dire notre désir de justice sur la place publique, haut et fort », se souvient Vazguen Petrossyan, 73 ans, un ancien professeur de chimie.

« Nos terres, nos terres ! »

En 1965, année du cinquantenaire du génocide, le jeune Vazguen a été l’un des étudiants qui ont participé à la manifestation, du 24 avril, dans les rues d’Erevan. Un rassemblement de plusieurs milliers d’étudiants en pleine époque soviétique, réclamant « nos terres, nos terres ! » La répression a été sévère. Mais l’audace de cette jeunesse a changé foncièrement les choses, la longue marche de la demande de reconnaissance des massacres de 1915 en tant que « génocide » était entamée. « Je crois que le pouvoir soviétique, ou une partie de celui-ci du moins, a voulu cela et nous a laissé faire », estime M. Petrossyan, qui s’engagera plus tard en politique, notamment au moment de la guerre du Haut-Karabagh, entre 1988 et 1994, province reprise à l’Azerbaïdjan voisine, musulmane et turcophone, et dont la victoire a été vécue en Arménie comme une revanche sur les Turcs.

L’étouffoir imposé par le pouvoir soviétique aurait-il comme contenu la haine des Turcs ? C’est le sentiment de Sevana, après quelques mois passés en Arménie. « Mon sentiment est que le regard porté sur la Turquie est moins violent que parfois dans la diaspora, en France par exemple. D’ailleurs, lors des concerts que nous avons donnés avec le groupe que j’ai constitué, avec des musiciens turcs, le seul incident que nous déplorons s’est produit avec la diaspora. En Arménie, leur présence n’a suscité que curiosité et intérêt jusqu’à présent », note-t-elle.

Récits et mémoire

Serge Melik Hovsepian, 71 ans, a plutôt vu les choses de façon opposée lorsqu’en 2004 il a décidé de passer une partie de sa vie à Erevan. Il faut dire que ce metteur en scène est né en Iran, que ses ancêtres n’ont donc pas connu le génocide. La plupart des Arméniens d’Iran y ont émigré au cours des siècles précédents. Medz Yerem, la grande catastrophe, ne fait pas partie de la mémoire familiale. «  Ce qui m’a choqué au début en Arménie, c’était la violence des récits que les descendants du génocide avaient pu faire à leurs enfants. Ils racontaient par le détail les égorgements, les viols, les sexes coupés. Je me disais qu’ils fabriquaient des gens qui ne pouvaient pas penser autrement qu’en termes de haine du Turc, comme si les Turcs ne pouvaient être que des bourreaux, tout le temps », explique l’homme de théâtre.

Au fil des ans, Serge Melik Hovsepian a laissé le génocide s’inviter dans sa mémoire. « Au début, pour moi, venant d’Iran, le génocide était une affaire très théorique », dit-il. Puis, à force de vivre à Erevan, de prendre part aux commémorations du 24 avril, lui le communiste, détestant le nationalisme, dit « avoir davantage ressenti la réalité de l’injustice et le sentiment d’appartenir à ce peuple ». « Au début, lorsque je parlais à mes nouveaux amis d’Arménie et que je disais “vous” et “nous”, ils se mettaient en colère. Ils me disaient que nous sommes tous les mêmes, appartenant au même peuple. Je le ressens plus aujourd’hui, c’est vrai, malgré les vies différentes que les Arméniens ont eu aux quatre coins du monde », admet-il.

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