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Invité Afrique

Mali: M.A Pérouse de Montclos pour «un calendrier de désengagement» de la France

Audio 04:55
Marc-Antoine Pérouse de Montclos, spécialiste du Nigeria et de l’Afrique de l’Ouest, enseignant à l’Institut français de géopolitique.
Marc-Antoine Pérouse de Montclos, spécialiste du Nigeria et de l’Afrique de l’Ouest, enseignant à l’Institut français de géopolitique. Source : http://www.chathamhouse.org

Sept ans après le début de l'intervention française au Mali, les forces françaises sont toujours déployées dans le Sahel. Dans le livre qu'il vient de publier « Une guerre perdue », le chercheur Marc Antoine Pérouse de Montclos s'interroge sur l'efficacité de cette intervention. Selon lui, le diagnostic sur lequel s'appuie la lutte contre le terrorisme dans le Sahel est incorrect et devrait être revu. Et Paris devrait envisager un calendrier de retrait de ses forces. Marc-Antoine Pérouse de Montclos est notre invité.

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RFI : Pourquoi estimez-vous que la France doit quitter le Mali ?

Marc-Antoine Pérouse de Montclos : Je suis favorable à une annonce publique d’un calendrier de désengagement qui devrait être négocié, évidemment, avec les partenaires du G5 Sahel, pour que ce soit un signal fort qui incite les États de la région à se prendre en main. Actuellement, ils sont, pour beaucoup d’entre eux, sous perfusion financière et militaire. Il n’y a donc aucune incitation à améliorer le type de réponse militaire qu’ils apportent sur la menace jihadiste. On a un vrai problème de fond qui est tout le temps masqué, parce qu’il y a une obsession sur les atrocités commises par les jihadistes -qui commettent des atrocités-, mais il y a aussi des atrocités commises par les forces armées et là, il est temps d’en parler.

Vous avez une expression assez forte. Vous dites qu’il y a une « guerre sale » qui se produit actuellement dans le Sahel.

Oui, il y a une « guerre sale ». Il y a de la torture, on a des rapports d’Amnesty International, de la Fédération internationale des droits de l’homme d’exécutions extrajudiciaires, avec un vrai risque, puisque le dernier sommet de Pau prévoit qu’il y aura un commandement conjoint (un rapprochement, en fait, de l’armée française et des armées africaines du G5 Sahel). Ce qui fait que les exactions commises par les armées africaines - cette guerre sale - vont rejaillir beaucoup plus directement en termes de responsabilité sur l’armée française. Je ne suis pas sûr qu’on en soit bien conscient, ni à l’Élysée ni au ministère de la Défense.

Qu’est-ce qui explique, selon vous, ce que vous décrivez comme « un usage immodéré de la violence » ?

D’abord, la mise en récit, uniquement sur le terrorisme, de la réponse militaire qui en fait favorise le tout sécuritaire en pleine impunité. Deuxièmement, dès qu’on parle d’islam, d’islam radical, de jihadisme, les esprits ont un peu tendance à se fermer et à se radicaliser eux-mêmes. Et troisième chose, il y a vraiment quand même une culture de fond, d’États coercitifs qui perçoivent leur réponse à des menaces comme étant forcément répressives et sanglantes, sans trop ménager les populations civiles. Là, il y a un vieux fond qui existait déjà dans une certaine mesure du temps de la colonisation, mais qui s’est largement amplifié depuis la période des indépendances. La disproportion de la réponse, finalement, est inscrite aussi dans les gènes de ces forces de sécurité.

Et elle fait partie du problème. C’est ce que vous expliquez dans ce livre…

Elle fait partie du problème, puisque quand vous tuez des civils, évidemment, la population locale ne vous soutient plus et certains vont même aller rejoindre les rangs des insurgés pour se venger. Leurs parents ont été tués, une sœur a été violée par un soldat, un policier… Il y a aussi des décennies de racket qui expliquent aussi la montée de la katiba du Macina, dans le centre du Mali, notamment avec des éleveurs peuls qui n’en pouvaient plus d’être rackettés par les agents de l’État. Donc une délégitimation de l’Etat, qui est perçu comme finalement un organe uniquement répressif et pas un organe qui permet d’arbitrer les conflits, prompt à assurer une croissance économique redistributive avec de la justice sociale… On n’est pas du tout dans ce schéma-là.

Ce que vous expliquez dans ce livre « Une guerre perdue », c’est donc que la réponse est d’abord à formuler en termes de gouvernance, d’amélioration de la gouvernance des États sahéliens ?

Tout à fait. Je pense que le cœur du problème est là. Et encore une fois, je pense que le jihadisme n’est jamais que le symptôme de la crise des États au Sahel. C’est un problème d’abord politique. On voit bien que derrière l’émergence de groupes jihadistes, que ce soit dans le nord du Mali, que ce soit aujourd’hui dans le centre ou le nord du Burkina Faso, il y a de très vieilles histoires de griefs profonds vis-à-vis du pouvoir central, d’une part… et d’autre part, des agents de l’État et de la façon dont ils fonctionnent dans le monde rural, où on les perçoit comme des agents prédateurs qui rackettent. Et ça, c’est le fond qui va expliquer ces dynamiques locales… Des groupes émergent, ils se saisissent finalement d’une idéologie jihadiste qui vient se surimposer à tout cela. Je crois que quelqu’un comme Iyad Ag Ghali, qui a d’abord fait ses premières armes presque au nom du marxisme et avec ce que l’on appelait la légion islamique du temps de Kadhafi, tout en étant dans des logiques beaucoup plus séparatistes, touarègues et -avec beaucoup de guillemets- « laïques » est aujourd’hui devenu jihadiste. On voit bien que c’est quelqu’un qui se saisit des idéologies révolutionnaires du moment, pour finalement avancer son agenda politique, qui est de négocier un espace politique pour les Touaregs dans le nord du Mali. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas du tout de dimension religieuse à ces conflits -j’insiste là-dessus-, mais cela veut dire que la dimension religieuse n’est pas aussi importante qu’on veut bien nous le dire.

Qu’est-ce qui vous semble guider la volonté de la France de rester engagée militairement au Sahel ?

Il y a toujours beaucoup de complotisme sur des ressources insoupçonnées, mais le pétrole au Niger est exploité par les Chinois. Au Tchad, ce sont les Chinois et les Américains. Au Mali, il y a les prospections faites par la compagnie algérienne Sonatrach. Ce ne sont pas les Français qui sont là-dedans, ce ne sont pas les intérêts économiques qui ont poussé la France à intervenir. C’est le besoin de démonstration de puissance. Ce discours qui est de dire : je fais le job pour les autres, y compris pour les pays de l’Union européenne. Je vous évite d’être envahis par la barbarie jihadiste et accessoirement –ce n’est pas dit officiellement–, je permets aussi de fermer le risque d’un exode migratoire vers la Méditerranée… cela permet à la France de justifier sa position importante au sein de l’Union européenne et également aux Nations unies de puissance moyenne. Avec aussi, une espèce de péché d’orgueil postcolonial qui est d’imaginer que l’ancienne puissance coloniale sait ce qui est bon pour les Africains et est capable de résoudre leurs problèmes. Je crois que ça, ça continue malgré tout d’imprégner certains esprits dans la classe politique française.

Soixante ans après les indépendances ?

Soixante ans après les indépendances des pays francophones.

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