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Fréquence Asie

Entretien avec Saif ul-Malook, l'avocat qui a sauvé Asia Bibi de la pendaison

Audio 03:33
Saif ul-Malook, avocat de la chrétienne Asia Bibi, condamnée à mort pour blasphème et acquittée grâce à lui.
Saif ul-Malook, avocat de la chrétienne Asia Bibi, condamnée à mort pour blasphème et acquittée grâce à lui. Piroschka van de Wouw/ANP/AFP

Être avocat au Pakistan n’est pas un métier de tout repos, particulièrement lorsque des sujets sensibles comme la religion ou les minorités sont abordés. Saif ul-Malook peut en témoigner. Le mois dernier, il était invité en France par le barreau de Paris à l’occasion de la journée internationale de l’avocat en danger.

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C’est lui qui a défendu la chrétienne Asia Bibi, accusée de blasphème, et qui l'a sauvée de la pendaison en janvier 2019. Mais il a dû faire face à de nombreuses pressions et menaces, qui l’ont forcé à quitter son pays pour se réfugier un temps aux Pays-Bas avant de revenir au Pakistan.

Lorsque vous avez décidé de défendre Asia Bibi, saviez-vous que vous vous mettiez en danger ?

Saif ul-Malook : Bien sûr. J’avais déjà poursuivi le meurtrier du gouverneur Salman Taseer, qui avait été tué parce qu’il soutenait Asia Bibi. Donc lorsque j’ai décidé de m’occuper de son dossier, je l’ai fait en toute connaissance de cause, en sachant que j’allais recevoir de nombreuses menaces. Elle avait besoin d’un des meilleurs avocats du pays, et pour ce genre de cas ayant trait au blasphème, les bons avocats ne proposent pas leurs services. C’est pour cela qu’elle avait été condamnée à mort, dans un procès mal dirigé, et que son appel avait été rejeté par la Haute Cour de Lahore. J'ai pensé que c’était mon devoir d’être humain, et même mon devoir de Pakistanais, d’aider cette femme sans défense.

Comment vos collègues ont-ils réagi ?

De manière très négative. Au barreau où j’exerce, personne n’avait plus envie de s’assoir et discuter avec moi comme nous le faisions auparavant. Tout le monde pensait que j’allais être tué très rapidement. Tout le monde essayait de me décourager. À tel point que je suis allé voir un ami qui était le juge en chef de la Haute Cour, en pensant que lui, il allait me parler. J’ai ouvert sa porte, et il m’a dit : « Tu es devenu fou ! Tu dois être interné ! Tu veux tuer ta famille ? Tu veux te tuer ? » Je dirais que ça a été la réaction habituelle, au niveau national. Quand j’ai poursuivi le meurtrier de Salman Taseer, c’était encore pire, car tout le monde le considérait comme un héros. Les gens lui jetaient des fleurs, alors qu’il avait tué le gouverneur de la plus grande province du Pakistan. Chaque jour du procès, qui a eu lieu dans une prison, nous pensions que notre dernier jour était arrivé. Dehors, il y avait 5 à 6 000 religieux musulmans qui chantaient des slogans en sa faveur. Mais le procès a continué, et j’ai obtenu la peine de mort.

Et quand vous l’avez poursuivi et que vous avez défendu Asia Bibi, vous avez reçu des menaces ?

« Menaces » est un bien faible mot. Quand la Cour Suprême du Pakistan a rendu son jugement et déclaré que les charges visant Asia Bibi étaient fausses, et que la sentence était suspendue, en dix minutes tout le pays a été bloqué. J’ai été mis dans un avion en direction d’Amsterdam, le 3 novembre. Ils nous ont donné le statut de résident permanent, à ma famille et à moi. Mais quand je leur ai dit que je voulais retourner au Pakistan pour défendre Asia Bibi devant la Cour suprême, ils m’ont répondu que ce n’était pas possible : pendant cinq ans je ne pouvais pas aller dans un pays où j’étais en danger. Ma demande a été soumise aux plus hautes autorités, le ministre de l’Intérieur, celui des Affaires étrangères, mais elle a été rejetée. J’ai alors dit : « Pour la vie d’une femme innocente, ce statut de résident permanent, ce passeport, n’ont aucune valeur pour moi ». J’ai tout abandonné, je suis parti pour le Pakistan le 27 janvier, et j’ai finalement obtenu l’acquittement d’Asia Bibi devant la Cour suprême. Et maintenant je défends une autre chrétienne et son mari, eux aussi condamnés à mort pour blasphème, je m’occupe de leur appel. Donc maintenant je suis très exposé, je ne sais pas quand je vais être attaqué. Pour être tout à fait clair, quelqu’un ne va pas me passer un coup de fil pour me menacer. Ils font de leur mieux pour me trouver, je fais de mon mieux pour sauver ma vie, et lorsqu’il y a une « rencontre », je pars.

Quelle est la situation des avocats aujourd’hui au Pakistan ? Est-ce qu’ils sont menacés lorsqu’ils défendent des gens appartenant à des minorités, ou lorsqu’ils s’occupent des cas de terroristes ?

Je pense que les avocats qui gèrent les cas « normaux » (civils, criminels) sont libres : ils ne rencontrent pas de problèmes pour mener à bien leur travail. Le problème se pose seulement lorsqu’il s’agit de blasphème. Les gens sont très sensibles pour tout ce qui a trait à la religion, au prophète Mohammed (la paix soit sur lui). Là, même les gens les plus instruits deviennent des fondamentalistes, très intenses. Le problème, c’est qu’ils ne font pas la différence entre l’accusé et son avocat. Ils disent : « Lorsque vous les défendez, vous encouragez d’autres à faires la même chose. » Ce n’est pas du tout le cas : le travail d’un avocat, ce n’est pas de dire à quelqu’un de commettre un crime ! C’est simplement de donner toute l’aide légale possible à son client, l’accusé, lorsqu’un crime est rapporté. Mais en général, les gens pensent qu’en fait vous encouragez le blasphème, et donc que vous en commettez un vous aussi. Un avocat, Rashid Rehman, défendait dans la ville de Multan Junaid Hafeez, un professeur d’anglais qui avait étudié aux États-Unis. Des fondamentalistes l’avaient menacé, lui ordonnant d’abandonner son client. Il ne l’a pas fait : ils sont venus à son bureau et ils l’ont tué. Pour les avocats comme moi, les menaces sont persistantes et constantes. Ils continueront jusqu’à ce que je ne sois plus là.

Pourquoi assimilent-ils l’avocat à son client ?

Pour moi, ils ne comprennent même pas le Coran, et les enseignements du prophète Mohammed. Parce que le Coran dit qu’il est bien mieux de libérer 99 coupables que de condamner un innocent. Ces gens ne comprennent pas ce que leur dit la religion, ils ne fonctionnent que sur les émotions. Et puis je dirai que c’est devenu un véritable business, des deux côtés : pour des cas comme celui d’Asia Bibi, les gens récoltent des millions de roupies, les ONG en collectent dans le monde entier, les ONG occidentales elles-mêmes ont récolté des millions de dollars, supposément pour le procès, mais je ne sais pas où cet argent est allé. Des groupes d’intérêts ont été créés, du côté des religieux pour les musulmans au Pakistan et du côté chrétien de petites ONG au Pakistan, en contact avec des donateurs occidentaux. Donc ces accusations de blasphème et la défense des accusés, ça devient un business.

Le gouvernement pakistanais fait-il quelque chose pour protéger les avocats comme vous ?

Je pense que le gouvernement pakistanais subit une pression de ces religieux, parce qu’ils votent, et le gouvernement ne veut contrarier personne. Donc les avocats comme moi ne sont pas sa priorité : sa priorité ce sont les votes. Et il y a beaucoup de partis religieux : ils ont des députés au Parlement. Dans l’ensemble, les mosquées sont utilisées par les membres de ces partis religieux. Donc tous les vendredis, au lieu de parler de ce que Dieu a dit, de ce que le prophète a dit, de ce qu’on doit faire dans nos vies, ils soutiennent leurs propres partis politiques et ces congrégations religieuses. Donc ils sont assez influents. Et quand l’appel d’Asia Bibi était en court, le 8 octobre, et que le jugement était attendu pour le 21 octobre, pendant ces trois semaines, dans tout le pays, les partis religieux ont tenu des meetings, des conférences de presse, parlé à la télévision, disant qu’ils allaient tuer les juges de la Cour suprême et les avocats si Asia Bibi était libérée.

J’ai 64 ans, je n’ai entendu parler nulle part dans le monde d’une situation où une organisation ose menacer la Cour suprême de son pays. Et même là, le gouvernement n’a pas arrêté ces gens. S’ils les avaient arrêtés, jugés pour sédition – parce que menacer les juges de la Cour suprême, qu’est-ce d’autre que de la sédition ? – et condamnés à de longues peines d’emprisonnements, je crois que les choses se seraient passées différemment. La Constitution, la loi, le Coran, tous disent qu’un accusé, quel qu’il soit, a un droit fondamental à un procès équitable. Alors pourquoi ces religieux le refusent-ils ? Cela signifie qu’ils salissent la Constitution, la loi, le Coran, et le gouvernement ne fait rien contre, et ne fait rien pour protéger les gens comme moi.

Qu’est-ce qui devrait être fait dans le pays pour changer cette atmosphère ?

Le gouvernement peut faire beaucoup de choses : accorder une protection de très haut niveau aux avocats qui comme moi se sont occupés de cas extrêmement important. Cela donnerait du courage aux autres avocats pour eux aussi s’en saisir. Ou la communauté internationale aurait pu me donner un prix prestigieux, comme le prix Nobel : cela m’aurait incroyablement protégé, personne n’aurait osé s’en prendre à moi. Mais je le dis avec tristesse : même le monde occidental, le monde chrétien, n’a pas pensé une seconde à ma protection en me donnant un prix des droits humains. Cela aurait complètement changé tout le système qui fonctionne autour du blasphème. Je demande à la communauté internationale, car le moment est arrivé, d’y penser, et d’accorder ce genre de prix. Je suis sûr que cela apporterait un grand changement, d’autant que le gouvernement pakistanais saurait que dorénavant, il s’expose aux critiques du monde entier s’il arrive quelque chose à cet homme.

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