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Invité Afrique

Akram Belkaïd (Journaliste): «Le pouvoir est sous pression» en Algérie

Audio 05:31
Des manifestants du Hirak brandissent des portraits du militant Ramdane Abane et demandent la libération des prisonniers du mouvement de contestation, à Alger, le 27 décembre 2019..
Des manifestants du Hirak brandissent des portraits du militant Ramdane Abane et demandent la libération des prisonniers du mouvement de contestation, à Alger, le 27 décembre 2019.. REUTERS/Ramzi Boudina

Il y a un an, les Algériens descendaient dans la rue pour dire « non » à un 5e mandat d’Abdelaziz Bouteflik et depuis ils n’ont cessé de réclamer un changement de système. Abdelaziz Bouteflika a démissionné, mais un an plus tard, les marcheurs du « Hirak » ont-ils finalement réussi à faire bouger vraiment les lignes politiques ? Notre invité, Akram Belkaïd, journaliste au Monde diplomatique et essayiste est l’auteur du livre « L’Algérie, un pays empêché » publié aux éditions Tallandier.

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RFI : Après un an de manifestations inédites, est-ce que les Algériens ont réussi à mettre réellement sous pression le pouvoir ?

Akram Belkaïd : En vérité, il y a deux manières de voir les choses. Effectivement, il y a une pression, elle est réelle, elle implique que le haut pouvoir s’adapte à chaque fois aux exigences de la population, prenne des dispositions, par exemple, pour empêcher que trop de gens ne convergent vers Alger pour manifester, usent d’une répression à l’encontre des manifestants… Là, la pression est réelle.

Mais en même temps, les manifestants n’ont pas réussi à obliger ce régime à faire des concessions politiques. Sur le plan politique, les Algériens ont réussi à empêcher un cinquième mandat. Ce qui est en soi déjà une victoire majeure, parce qu’il y a à peu près un an, le cinquième mandat était dans les tuyaux. Depuis cette date, le régime a refusé de s’engager dans une transition politique, a refusé de faire des concessions en matière de réformes et a même réussi, in fine, à imposer une élection présidentielle dont la majorité de la population ne voulait pas.

Au final, le pouvoir est passé en force, en décembre dernier, avec ce scrutin. Est-ce que cela veut dire qu’en profondeur, finalement, cela ne bouge pas ?

Si, ça bouge. Simplement, bien entendu, comme dans tout processus politique, les choses avancent lentement et on n’est pas dans une célérité qui pourrait correspondre à d’autres révolutions qui ont existé par le passé ou dans d’autres pays. Là, le régime essaie à tout prix de garder le statu quo, donc use de tous les artifices possibles et inimaginables. Mais dans le même temps, on sent bien que la société, elle, continue à faire pression.

L’année qui commence va être, à mon sens, très, très importante, vraiment, parce que c’est là où on va voir comment le rapport de force va évoluer. Le régime table sur le désenchantement et le découragement. Mais les gens, aujourd’hui, sont encore décidés à obtenir au moins un minimum de réformes économiques et politiques qui trancheraient avec ce qui a existé auparavant.

Mais qu’est-ce qui pourrait faire que le pouvoir s’ouvre aux demandes des manifestants, si la pression de deux millions de manifestants n’a pas suffi jusque-là ?

C’est une question de temps. Et surtout, c’est un régime qui peut tenir, parce qu’il a pour lui le fait que l’essentiel des recettes d’exportation viennent du pétrole. Les manifestants n’ont pas enrayé la machine économique exportatrice, donc l’argent continue de rentrer. Néanmoins, on voit bien que le pays est désorganisé. C’est un pays qui ne fonctionne pas, indépendamment de cela. Les ministres ne peuvent pas travailler sur le terrain, de nombreux projets sont au ralenti, il y a une contestation générale qui ne s’exprime pas simplement dans les villes, mais un peu partout, il y a des grèves qui éclatent ici et là… C’est-à-dire que c’est un pays qui bouillonne.

Autre chose : c’est un pays qui s’achemine lentement, mais surement, vers une crise économique, puisque les réserves de change sont en train de baisser et que l’Algérie vit au-dessus de ses moyens. Donc à un moment, ce régime va être obligé de prendre des mesures hautement impopulaires, notamment d’austérité. Et il ne pourra le faire que de deux manières. Soit il le fait par la force et la coercition, comme il l’a fait dans les années 1990. Ça, c’est une option. L’autre option, c’est vraiment de négocier une espèce de compromis avec la société, qui pourrait faire passer ses lois à venir, qui seront des lois d’austérité et auxquelles l’Algérie n’échappera pas.

Et là, cela veut dire lâcher du lest ?

Ne serait-ce que de lâcher du lest sur les libertés individuelles… Aujourd’hui, un an après le début du Hirak, les Algériens qui sont dans l’opposition n’ont pas la capacité de se réunir dans une salle. Le régime continue d’interdire les réunions publiques qui ne relèvent pas de son influence. Mais les gens ne sont pas dupes. C’est un vrai bras de fer, le régime a des moyens. Il n’empêche, on est dans une configuration qui est totalement différente par rapport à ce qui se passait il y a un an, où beaucoup de gens pensaient que les Algériens étaient résignés et que ce régime pourrait durer encore quelques décennies.

On a l’impression que ce qui a changé aussi, c’est que le pouvoir critique aujourd’hui les années Bouteflika, dénonce l’oligarchie qui a exercé sa mainmise sur l’État… Est-ce que ce genre de déclarations est cosmétique, pour vous, ou est-ce qu’il y a un début d’autocritique qui est en train de se faire en interne ?

Cela fait partie des concessions que ce régime s’est senti obligé de faire, même si cela lui permet aussi, pour ceux qui sont aux manettes, de régler des comptes entre clans rivaux. Il ne faut pas être dupe, il ne faut pas être naïf. Mais en même temps, cela ne serait jamais arrivé s’il n’y avait pas eu le Hirak. Le nombre de ministres qui sont en prison aujourd’hui, ces gens étaient quasiment intouchables à l’époque de Bouteflika.

Si on est pessimiste, on peut dire que le Hirak a échoué et que c’est terminé. Si on est optimiste, à moyen et long terme, on se rend compte que c’est un combat d’un peuple qui ne s’arrête pas, qui ne s’est jamais arrêté, en réalité, et qui, aujourd’hui, est en train de bousculer un système qui est totalement aux abois. C’est-à-dire qu’on voit, aujourd’hui, que c’est un système qui a perdu la main, même s’il a encore ses réflexes. La désignation de Abdelmadjid Tebboune en tant que président, qui aujourd’hui montre ses limites en tant que magistrat suprême du pays, démontre bien qu’aujourd’hui le système, vraiment, navigue à vue complètement.

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