Sondages politiques: «De précieux outils d'information mais...»

Les sondages, publiés ces derniers jours, donnant Marine Le Pen, la présidente du Front national, en tête en tête des intentions de vote pour la prochaine élection présidentielle ont fait couler beaucoup d’encre en France. Mais à plus d’un an de l’échéance électorale, prévue en 2012, ces sondages sont-ils une donnée fiable ? Eléments de réponse avec le politologue Olivier Rouquan, auteur notamment de Régulations et stratégies présidentialisées sous la Ve République.
RFI: Le sondage de l’institut Harris a placé Marine Le Pen en tête du premier tour de la présidentielle. Ce sondage dérange, faut-il s’y fier ?
Olivier Rouquan : Les sondages sont des outils précieux d’information à condition de les interpréter avec prudence et savoir faire. D’abord, il faut les prendre en compte dans la durée, surtout s’il s’agit de baromètres de popularité. L’effet des popularités est renforcé lors de la sélection des futurs candidats. La tendance à réduire la vie politique à une course de chevaux est alimentée par la médiatisation à outrance des estimations de vote. Dans le cas présent – les derniers sondages portant sur M. Le Pen -, à 14 mois de la prochaine échéance, l’enquête ne donne aucune idée précise du résultat du premier tour. Elle nous renseigne sur un « capital d’opinions », qui est devenu déterminant pour savoir si la figure est apte à être candidate officielle. Les sondages sont devenus des éléments permettant de sélectionner les candidatures ; le filtre de la communication politique n’est pas neutre dans la démocratie d’opinion de masse.
Il faut assumer et ne pas crier au cynisme lorsqu’un sondage déplaît ; dans ce jeu, beaucoup de « coups » sont permis ; ce n’est pas vraiment le scoop de l’année ! En 2002, certains sondages donnaient très peu de temps avant le premier tour, Le Pen en passe de rattraper les deux candidats « majors » ; compte tenu du taux d’incertitude, cela signifiait qu’il pouvait être au second tour, d’autant que Lionel Jospin est donné à 16,5% au premier tour par IFOP au 18/04/2002. Les médias et les stratèges - à quelques exceptions près -, ont décidé qu’il ne fallait pas communiquer là-dessus. Il faut donc dire que la communication politique n’est pas neutre.
RFI : Alors finalement, haro ou pas haro sur les sondeurs ?
O.R. : Non, pas du tout. D’abord par définition, les lois statistiques indiquent que les résultats ne sont pas sûrs. Ensuite, le travail est devenu difficile. Une partie du public n’est pas dupe et devient tactique. Les réponses peuvent être tronquées, consciemment ou non. La mémoire des comportements passés est incertaine, la prévisibilité des comportements et des opinions déclaratives, faible. Enfin, en fonction des campagnes, le taux d’incertitude sur le choix d’aller voter ou de pour qui voter, est désormais plus élevé – en 2002, 30% de l’électorat hésite sur le candidat jusqu’aux derniers jours.
Interpréter les enquêtes relève de l’expertise, celle notamment des patrons d’instituts, dont les figures sont identifiées. On peut, peut-être, regretter que les grands médias ne disposent pas d’experts internes, afin de garder une liberté éditoriale par rapport aux sondeurs.
RFI : Les sondés sont-ils rémunérés ?
O.R. : S’il s’agit d’une enquête de terrain, non, la population interrogée n’est pas payée. En revanche, les personnes qui participent à des panels sont rémunérées. Parfois, il peut s’agir d’un « échantillon d’individus » qu’on va tester pendant toute la durée de la campagne électorale.
RFI : Donc, comment utiliser les sondages ?
O.R. : L’outil est complexe. L’amalgame doit être évité. Les termes choisis dans les questions sont importants : demander « d’évaluer » - connotation objective -, n’équivaut pas à demander de « juger » - connotation morale - ; etc. Ainsi, les deux baromètres sur la confiance – CSA et SOFRES –, pour les mêmes personnes en situation, ne donnent pas les mêmes résultats : entre la question du CSA - « confiance pour affronter les problèmes… » - et celle de la SOFRES – « confiance pour résoudre les problèmes… » -, l’écart peut être de 10 points dans les réponses au même moment, pour une même personne. Chaque baromètre délivre donc un indice, soit une information globale, assez précise qu’il ne faut pas confondre.
Il faut ensuite entrer dans la complexité des sondages : pour les analystes importe la ventilation par catégories – âge, sexe, proximité partisane et surtout catégorie socio-prefessionnelle (CSP). Cette lecture affinée des enquêtes apprend toujours, sur les attitudes et comportements, mais n’a pas de rapport direct avec une actualité que l’on veut brûlante. Il faut encore prendre certaines questions plus au sérieux : la perception de la politique ou du politique, le sentiment que les dirigeants s’occupent ou non des préoccupations des français, l’intérêt pour la politique, etc., sont des indicateurs qui livrent une information riche, à interpréter dans la durée et en comparant. Il y aussi les enquêtes peu rendues publiques – 10% le sont seulement - qui sont qualitativement pertinentes. Il convient surtout de relativiser la portée des estimations de vote.

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