Olivier Rouquan analyse « le sarkozisme » comme annonciateur de la VIe République

Dans le contexte de la valorisation actuelle de l’action internationale du président – Libye, G8 –, mais aussi de la sortie du film de Denis Podalydès La conquête, nous avons demandé au politologue Olivier Rouquan, à un an de la présidentielle, quelle analyse peut être établie de la pratique « sarkozyste » de la Constitution, qui selon lui, pose au moins six problèmes.
RFI : Comment appréhender la relation entre le président actuel et son Premier ministre, au miroir des autres pratiques sous la Ve République ?
Olivier Rouquan : Par rapport aux usages, un premier problème apparaît tôt : le chef de l’État a voulu, du fait du quinquennat, assumer directement la responsabilité des décisions face à l’opinion. Le résultat ne s’est pas fait attendre : dès 2009, l’évaluation du bilan est largement négative - 28%, pour tomber à 17% aujourd’hui selon la Sofres. En outre, la confiance pour résoudre les problèmes de la France est désormais de 20% seulement, et elle est négative depuis janvier 2008, soit six mois après son élection. Or, ce baromètre est intéressant, car il est en adéquation avec le profil dynamique et la pratique présidentialiste de Nicolas Sarkozy : il évalue la responsabilité décisionnelle – résoudre les problèmes – et il donne une idée du potentiel pour l’avenir – confiance –. Les résultats n’étant pas bons, il livre une information signifiante sur un point clé pour le président actuel. La récente valorisation de l’action internationale pourrait doper cet indice, mais dans la durée, l’analyse précédente est peu contestable.
Le second problème est que Nicolas Sarkozy, du fait de sa pratique interventionniste revendiquée face à l’opinion en politique intérieure, a d’emblée modifié les perceptions communes de la distribution des rôles entre président et Premier ministre. La visibilité de François Fillon a longtemps été faible. Il reste en retrait dès les premiers mois de gouvernement. Les commentateurs glosent sur sa difficulté à exister politiquement. Le Premier ministre a cependant tenu et maintenu le cap ; sa discrétion l’a servi. Il est donc rapidement plus « populaire » que Nicolas Sarkozy. Moins exposé, il suscite moins le rejet. Ainsi, face à l’opinion, le Premier ministre n’est pas le « fusible » du président ; c’est presque l’inverse ! Il y a là une inversion de la règle observée sous la Ve République, qui veut que le Premier ministre doit protéger la popularité du président.
RFI : Par rapport aux parlementaires et aux partis, Nicolas Sarkozy a-t-il perdu la main ?
O. R. : Clivant moins l’opinion, François Fillon rassure les députés. Dès lors, au-delà du jeu médiatique, l’équilibre institutionnel est progressivement bouleversé. Le troisième problème est en effet que Nicolas Sarkozy n’a pas pu pour relancer son mandat, s’appuyer sur une fraction de la majorité afin de remplacer François Fillon ; d’où l’épisode du remaniement qui a laissé pendant des mois les politiciens tester leurs égo, les commentateurs faire des hypothèses, les Français se lasser,… pour aboutir à une reconduction du Premier ministre. Nicolas Sarkozy a alors ouvertement concédé qu’il était piégé et que François Fillon lui est indispensable. Depuis, son autorité en pâtit.
L’entrée des ex-chiraquiens au gouvernement, la prise de l’UMP par Jean-François Copé, enfin, les résultats des cantonales et le renouveau du Front national, sont une succession de faits qui illustrent que Nicolas Sarkozy contrôle directement de moins en moins le jeu parlementaire et partisan. La récente fronde parlementaire au sujet des panneaux routiers indique cependant que le Premier ministre peut être lui aussi confronté à des difficultés.
Concédons d’ailleurs qu’en se ralliant les anciens chiraquiens, Nicolas Sarkozy diversifie ses soutiens et entretient sa majorité présidentielle. Quelles sont néanmoins pour les intéressés, les arrière-pensées de cette réconciliation tardive ; en conséquence, quelle en sera la solidité ? Car surgit un quatrième problème : si Sarkozy a confirmé sa stratégie droitière impliquant peut-être à moyen terme une possible alliance avec le FN, quel en sera le prix à payer vis-à-vis des courants de pensée de la droite libérale et sociale ? Au sein de l’UMP les ex-chiraquiens d’une part, les centristes en quête d’autonomie d’autre part, ne se détourneront-ils pas d’un tel choix ? Un remaniement et un ajustement social de dernière heure suffiront-ils à éviter la dispersion ?
Résumons : le président a inauguré avec son Premier ministre une incarnation inversé des rôles institutionnels. Avec le remaniement, il a développé une pratique atypique de son pouvoir de nomination du Premier ministre. Ceci impacte son leadership sur l’univers politique.
RFI : La légitimité relève avant tout du peuple, non ?
O. R. : A cet égard, un cinquième problème apparaît : Nicolas Sarkozy n’a pas pu ou voulu utiliser le référendum pour restaurer sa légitimité de seconde partie de mandat. Il va donc sans doute le terminer, en étant usé. Il a longtemps compensé par un trop plein de communication, une relation finalement très lointaine avec le peuple ; le subterfuge a ses limites. Messieurs Mitterrand et Chirac ont eu des législatives qui les ont obligés à rebondir en fin de leurs premiers mandats ; ils ont pris lors du second, un vrai risque référendaire sur l’Europe. Sans législatives mid-term, soit dissolution il est vrai assez improbable, Nicolas Sarkozy eût du s’imposer un test de confiance via le référendum. Il abordait en cas de réussite, la présidentielle suivante avec un capital renouvelé. Il s’en est abstenu sans doute du fait du contexte trop risqué, mais il a ainsi renforcé le déséquilibre de son quinquennat : un hyperprésidentialisme dont au fil des mois, les soutiens s’érodaient…
Finalement, du fait de ce cumul de pratiques, que reste-t-il de la coutume constitutionnelle propre à la Ve République ? Certes, il y a continuité du fait de l’interventionnisme présidentiel et de son autorité en matière de politique internationale et de défense. Pour le reste, Messieurs Fillon et Sarkozy, nous ont peut-être mis de concert et sans mot dire, sur la voie d’une sixième République, qui à l’opposé des souhaits d’une partie de la gauche, serait présidentielle. Il n’y aurait plus de responsabilité du gouvernement devant l’Assemblée nationale, ni de droit de dissolution. Le Premier ministre, s’il survit, deviendrait un vice-président à l’américaine, politiquement assez faible. Ainsi le sixième problème qui sera peut-être une solution, est celui d’une pratique globale qui par son atypisme, pourrait devenir intenable dans le cadre de la Constitution actuelle. En cas de réélection, ne faudrait-il pas changer de régime ?

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