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    France

    Comment les autres écrivent leur histoire

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    « Comment écrit-on l’histoire en dehors du monde occidental ? » C’est la question principale d’un cycle qui analyse les historiographies de tous les continents pour en débattre. Nathalie Kouamé, maître de conférences à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), organise Historiographies d’ici, historiographies d’ailleurs qui commence ce 24 novembre au musée du quai Branly à Paris. Entretien.

    RFI : Pourquoi avez-vous lancé ce cycle aujourd’hui ? L’Occident, a-t-il perdu le monopole de l’écriture de l’histoire ?

    Nathalie Kouamé : Oui, bien sûr, tout en ayant quand même impulsé à tous les peuples de la terre à partir du 19e siècle les manières de faire de l’histoire. L’Occident a perdu ce monopole, mais il est à l’origine quand même d’une bonne partie de l’écriture contemporaine.
     
    RFI : Vous ouvrez le colloque par l’Afrique. C’est en Afrique où la réflexion sur l’historiographie bouge le plus ?
     
    Ibrahima Thioub, historien à l’Université Cheikh Anta Diop, Dakar (Sénégal) 10/10/2013 - par Siegfried Forster Écouter
    N. K. :
    Non, je ne dirais pas cela, parce que l’Afrique me semble partir d’une image historiographique insuffisante. Pour mon projet concernant toutes les historiographies du monde et pour des raisons d’efficacité, mieux vaut commencer par les plus faibles - en termes d’image, pas en termes de pratiques historiographiques ! Mieux vaut commencer par là pour que cela soit clair pour tout le monde, que l’Afrique compte aussi quand on parle d’historiographie.
     
    RFI : Il y a quelques années, on a entendu en boucle la phrase prononcée par le président Sarkozy en 2007 lors du discours de Dakar: « L’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. » C’était l’orgueil d’une historiographie occidentale ?
     
    N.K. : Le président Sarkozy parlait d’histoire, ce n’est pas mon propos. Ce cycle de conférences sur l’historiographie concerne les manières d’écrire l’histoire et non pas les histoires. Ces propos de Sarkozy concernent l’histoire tout court, donc ils n’ont rien à voir avec l’historiographie.
     
    RFI : Quelle est la différence entre un historien indien, chinois ou japonais et un historien français ou européen dans la façon d’écrire l’histoire ?
     
    N.K. : Il y a d’une part le fait que tous aujourd’hui s’inspirent d’un modèle occidental, même dans le fait de le contester. Mais il y a aussi le fait qu’ils ont tous leur propre écriture de l’histoire qui leur vient de loin. Je pense par exemple au Japon et à la Chine qui font que, à ce modèle occidental, s’ajoute leur propre tradition historiographique. Concernant la différence, il faudrait prendre historiographie par historiographie pour pouvoir comptabiliser et rendre compte de ces différences. Pour ce qui est du Japon, ce qui est certain c’est qu’il apporte à leur pratique historiographique un regard d’érudition et puis une curiosité et des tentatives pour essayer de s’inspirer de toutes sortes d’historiographies qui en font une spécificité.
     
    RFI : Est-ce que ces historiographes consultent d’autres sources, il y a une écriture ou une transmission spécifiquement non-occidentale ?
     
    N.K. : Il faudrait comparer toutes ces historiographies en connaissance de cause. C’est le but de mon projet qui vient de commencer. Ce qui est certain, pour le Japon, leur érudition est sans doute leur marque spécifique. Une certaine pratique érudite et une forte conscience nationale qu’on ne retrouve pas ailleurs explique l’extraordinaire richesse de leur historiographie actuelle.
     
    RFI : En quoi la différence entre les historiographies intervient dans ce monde mondialisé d’aujourd’hui dans notre vie quotidienne ou dans la politique actuelle ?
     
    N.K. : Justement, cela n’intervient pas du tout, d’où la raison d’être de ce projet. Tout le monde reste en fait absolument ignorant des pratiques historiographiques qui sont hors Occident. Le problème est que cela n’a strictement aucun effet et dans ce contexte de « mondialisation », nous autres historiens occidentaux, on aurait bien intérêt à voir un peu ce qui se passe ailleurs et d’apprendre sur la manière comment les autres écrivent leur histoire.
     
    RFI : Dans la sphère des médias, il y a la chaîne al-Jazira qui vient de fêter ses 15 ans, qui a mis fin à une lecture du monde purement occidentale. Dans le champ de l’historiographie, quel est le livre, école ou mouvement qui a changé la grille de lecture.
     
    N.K. : On ne peut pas parler d’une école. Les subaltern studies indiennes sont très connues, mais elles n’ont pas modifié les pratiques occidentales des historiens. Et puis, même parmi les choses les plus modernes, comme les connected histories (l’histoire connectée) ou le world history (l’histoire globale), ces pratiques viennent aussi de l’Occident. Les subaltern studies commes les autres modes de réaction sont en grande partie des mouvements de réaction. On ne se dégage pas de l’Occident avant le 19e siècle. Le projet de ce programme c’est de regarder les manières non-occidentales, de voir un peu ce qui se fait complètement en dehors de l’Occident.
     
    RFI : Dans chaque historiographie il y a cette lutte entre l’histoire nationale et l’histoire connectée ou l’histoire globale ?
     
    Le métier de l’historien est devenu une sorte de pratique « métisse ».
    Nathalie Kouamé, maître de conférences à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), organisatrice de « Historiographies d’ici, historiographies d’ailleurs » 10/10/2013 - par Siegfried Forster Écouter
    N.K. :
    D’abord, l’histoire nationale ce n’est pas quelque chose d’évident partout. Par exemple, pour le Japon, l’histoire est forcément nationale, puisque –même en imitant très fortement le modèle chinois- les Japonais ont toujours fait l’histoire de leur territoire avec un seul peuple, une seule langue etc. Si vous parlez de l’histoire nationale dans l’Afrique contemporaine, c’est beaucoup moins évident. L’histoire nationale est quelque chose extrêmement récent en Afrique. Alors quel rapport entre histoire nationale et histoire connectée ? Il faut tout simplement savoir de quelle historiographie on parle. Pour le Japon on commence à faire de l’histoire connectée beaucoup plus facilement qu’avant. En Chine, il y avait toujours plusieurs peuples, plusieurs langues, donc plusieurs histoires, et faire l’histoire de la Chine, ce n’est pas forcément faire une histoire nationale.
     
    RFI : Votre cycle « Historiographies » est en pluriel. Est-ce que c’est souhaitable d’avoir un jour seulement une historiographie universelle ?
     
    N.K. : Elle existe déjà en quelque sorte. A partir du moment où nos institutions, les musées, les universités du monde entier, les formations que l’on offre à nos historiens, sont plus ou moins standardisées et fondées sur le model occidental, elle existe déjà cette historiographie mondiale et uniforme.
     
    RFI : Est-ce qu’elle est souhaitable ?
     
    N.K. : Ce n’est pas à moi de le dire. En tout cas, elle existe déjà. Mais si on gratte un peu derrière on peut trouver à la fois des thématiques, des notions, des préoccupations, des méthodes, et puis des sources, des traitements complètement différents. C’est cela que je voudrais mettre en valeur.

     

    Le cycle commence ce 24 novembre à 17h30 au musée du quai Branly avec la conférence de Ibrahima Thioub, professeur à l’Université Cheikh Anta Diop, Dakar : Afrique, esclavage et traites esclavagistes : productions mémorielles et écriture historienne.
     
    24 novembre : Afrique
    8 décembre : Amérique latine
    26 janvier : Japon
    2 février : Sri Lanka
    22 mars : Madagaskar
    29 mars : Empire byzantin
    12 avril : Empire ottoman
    3 mai : Vietnam
    10 mai : Inde
     

     

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