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    France

    «Exhibitions» – ces zoos humains plein de «sauvages »

    media Chef Nyambi et sa troupe au Jardin zoologique d'Acclimatation de Paris, 1937. Photographie de Germain Douaze. Groupe de recherche Achac, Paris / coll. part / DR

    Plus d’un milliard de gens ont visité entre 1800 et 1940 des « zoos humains », peuplés de « sauvages » inventés de toutes pièces par l’Occident. Comment et surtout pourquoi ces hommes, femmes et enfants venus ou déportés d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et d’Amériques ont été instrumentalisés ? C’est la question à laquelle répond magistralement Exhibitions, l’invention du sauvage.

    Cette exposition inédite, parrainée par l’ex-footballeur Lilian Thuram, a ouvert ses portes le 29 novembre au musée du quai Branly. Elle rappelle aussi que chaque société crée son « sauvage ».

    Les affiches qui nous accueillent sont belles et racoleuses : Les femmes sauvages du Dahomey, Les Zoulous, L’homme chien… Cette imagerie était autrefois placardée dans toute l’Europe. Ironie de l’histoire : Exhibitions veut déconstruire le concept du « sauvage », mais pour cela il fallait remettre ces images en circulation. Avec l’exposition à Paris, elles s'imposent à nouveau dans les métros, les rues et les médias.

    Regarder aujourd'hui un spectacle de danse africaine, une exhibition ?
    Nanette Jacomijn Snoep, anthropologue et commissaire scientifique de l’exposition 24/11/2014 - par Siegfried Forster Écouter

    Le plus terrible, c'est que beaucoup de ces images montrées dans une sorte de cabinet de monstruosités au musée du quai Branly nous fascinent encore aujourd’hui : les Indiens Tupinamba du Brésil qui défilent en 1550 à Rouen, le Tahitien Omaï, habillé d’un gilet de soie et d’un pantalon de satin, ramené par Cook en 1774 à Londres, Les trois grâces tigrées en 1890 à l’Olympia à Paris, une troupe de Samoans dans le Jardin zoologique de Francfort en 1896 ou les Kanaks cannibales. « On a du mal à le croire aujourd'hui, explique l’ancienne star du football Lilian Thuram, le commissaire général de l’exposition qui s’engage avec sa fondation contre le racisme, mais l'arrière-grand-père de mon ami le footballeur Christian Karembeu a été montré dans une cage comme cannibale au Jardin d'acclimatation en 1931 »
     
    Kidnappé pour être exhibé
     
    C’est Christophe Colomb et d’autres explorateurs au 15e siècle qui ouvrent le bal des exhibitions quand ils reviennent de leurs voyages avec des autochtones qu'ils offrent aux rois comme

    L'estampe (1550) montre l'entrée royale d'Henri II à Rouen. Certains des Indiens Tupinamba du Brésil étaient des marins français déguisés. Collections Bibliotheque Municipale de Rouen / T. Ascencio-Parvy

    « cadeaux ». La fascination pour le « sauvage » exotique se transforme très vite en véritable industrie de spectacles. Selon les chercheurs qui travaillent depuis dix ans sur cette exposition, entre 1800 et 1940 plus de 35 000 « figurants » tournaient dans ces spectacles d’exhibitions qui étaient regardés par 1,4 milliard de personnes dans le monde entier. « On peut trouver tous les cas de figure, explique Nanette Jacomijn Snoep, commissaire scientifique de l’exposition.  Il y avait des figurants qui ont été kidnappés pour être exhibés. Il y en avait d’autres qui ont été invités et qui ont été peut-être surpris après parce qu’on leur demandait de jouer « le sauvage ». Il y en avait d’autres qui ont eu des véritables contrats et qui savaient très bien ce qui allait se passer. Il y a des histoires tragiques, des histoires plus ou moins « propres ».
     
    Personne n'a inventé le « sauvage »

    En France, en 1910, un Breton est un sauvage.
    Pascal Blanchard, historien et commissaire scientifique de l’exposition 24/11/2014 - par Siegfried Forster Écouter

    Cinq siècles d’exhibitions d’êtres humains défilent devant nos yeux dans ce parcours qui rassemble des centaines de photographies, cartes postales, films officiels ou amateurs, affiches de promotion, peintures, dessins ou articles de presse. Toute l’ampleur de cette industrie de spectacles ethniques devient visible. Mais qui a inventé le concept du « sauvage » ? « Il n'y a personne qui a inventé « le sauvage », assure l’anthropologue Nanette Jacomijn Snoep. On a tous inventé notre sauvage. Chacun a son sauvage. Dans l’exposition, on commence avec l’époque de la Renaissance, l’époque de la découverte du nouveau monde. C’est à partir de ce nouveau monde où l’homme exotique, l’homme d’autres continents, devient « le sauvage ». L’invention du « sauvage » dans le cadre de ces exhibitions ethniques a un lien extrêmement fort avec l’expansion européenne et la colonisation. »
     
    Une photo d’un camp de concentration suscite immédiatement la nausée, une image d’un esclave enchaîné provoque inévitablement le dégoût. En revanche, les affiches ou cartes postales montrant des « zoos humains » sous forme de spectacle passent toujours bien et titillent plutôt notre inconscience. D’où la conviction de l’historien et co-commissaire scientifique Pascal Blanchard d’une nécessité absolue de décoloniser notre inconscient : « Cette exposition sert à décoloniser le regard, à décoloniser ce qu’ont produit cinq siècles d’histoire et cinq siècles de regard. »
     
    La « Vénus hottentote » change la donne

    "Olympia. Les Trois Graces Tigrées", Paris Musée du Quai Branly

    L’exposition se regarde comme un cabinet de curiosité avec des images-vestiges. En 1644, des Groenlandais sont kidnappés pour être exhibés au roi Frederik III de Danemark. Les ambassadeurs siamois sont exhibés sous Louis XIV, des rois iroquois et algonquien à Londres en 1710... Le spectacle de la Sud-Africaine Saartje Baartman, nommée la Vénus hottentote et exhibée à Londres et à Paris entre 1810 et 1815, marque un véritable tournant. « Avant 1800 ces 'sauvages' sont montrés comme des gens insolites, des curiosités vivantes, mais sans hiérarchie, explique Nanette Jacomijn Snoep. Lorsque la Vénus hottentote arrive au Muséum d’Histoire naturelle, elle va être étudiée, classée, observée. Petit à petit, on va la comparer à un singe. C’est là, où commence vraiment l’idée d’une hiérarchie et « le sauvage » va donc devenir monstrueux et on va le mettre au plus bas de l’échelle de l’humanité. La Venus hottentote ouvre donc l’époque du 19e siècle où naissent toutes les grandes théories raciales. »
     
    « Le Blanc a fait du Noir un homme »
     
    Après les croisades et la chasse aux sorcières et avant le génocide perpétré par les nazis, les « savants » et la « science » étaient appelés au service du colonialisme, de l’esclavage et du racisme : « L’idéologie de l’époque, les prétendues races, c’est une idéologie des scientifiques ! La caution morale portée par les scientifiques est d’un poids extrêmement fort, explique Lilian Thuram. Vous pouvez avoir des gens comme Jules Ferry qui dit : ‘La race supérieure a le devoir de civiliser la race inférieure.’ Il y a des gens comme Victor Hugo qui peut dire : ‘Le Blanc a fait du Noir un homme et l’Europe fera de l’Afrique un monde.’ C’est quelque chose qui est extrêmement ancré. Ce discours a formé notre culture. »

    Les « exhibitions » sont-elles un chapitre clos ?
    Lilian Thuram, commissaire général de l'exposition «Exhibitions» au Musée du quai Branly RFI/Siegfried Forster
    Lilian Thuram, ex-footballeur et président de la fondation "Education contre le racisme" 24/11/2014 - par Siegfried Forster Écouter

    Le « Céphalomètre de Dumoutier », un outil inventé en 1842 pour mesurer les crânes, témoigne de cette folie scientifique qui voulait hiérarchiser les différentes « races » : l’homme de couleur blanche est ainsi porté au sommet par les scientifiques, l’homme de couleur noire condamné en bas de cette échelle. La science transforme ainsi l’homme de couleur noire en sauvage voire en animal. « Vous ne pouvez pas comprendre pourquoi l’opinion a légitimé l’entreprise coloniale si vous ne comprenez pas qu’au même moment où l’on colonisait on fabriquait ici en Occident une légitimation de cette colonisation, une légitimation de la domination sur ces races, détaille l’historien Pascal Blanchard. Cela est passé dans l’enclos du Jardin d’acclimatation où les gens allaient se distraire le week-end avec les enfants pour pique-niquer. Ces exhibitions sont une des clefs d’explication pour comprendre comment le racisme scientifique a pu devenir un racisme populaire en si peu de temps. »
     
    La fin des exhibitions ?
     

    Après la Seconde Guerre mondiale, les « zoos humains » s’arrêtent, mais ce n’est pas une prise de conscience ou une interdiction après les atrocités des nazis contre les juifs, les homosexuels, les handicapés, les hommes « dégénérés » qui ont stoppé le concept des « exhibitions », mais un public qui s’ennuie. « La date de la fin est en 1958, explique Nanette Jacomijn Snoep. Lors de l’exposition universelle à Bruxelles on va créer encore un village africain. Mais à la fois, des Congolais qu’on exhibait et les visiteurs se sentent mal à l’aise. Donc on va fermer les villages congolais. C’est cet événement qui représente la clôture d’une certaine époque, même si on peut après trouver encore des exemples, mais cette industrie de spectacle, cette reconstitution monumentale de « sauvages » se termine vraiment en 1958. »
     
    En revanche, les stéréotypes continuent à vivre. « Ce qui est extraordinaire, c’est que la grande majorité des gens n’ont jamais entendu parler de ces histoires, mais en même temps, la société a intégré cette histoire, parce qu’elle l’a vécue. Revenir à cette histoire, c’est comprendre la société dans laquelle nous vivons. »

    Pour cela l’exposition est truffée de petits miroirs qui nous renvoient notre propre visage au plein milieu de cette histoire incroyable. Et Exhibitions s'achève avec une installation vidéo de l’artiste contemporain Vincent Elka qui pose la question : « Aujourd’hui, qui est notre sauvage ? ». Il interroge plusieurs populations stigmatisées. Des homosexuels, transsexuels, nains, trisomiques témoignent du regard des autres : un regard lourd posé sur eux.

    Vue de l'installation de Vincent Elka, artiste vidéaste, dans l'exposition "Exhibitions, l'invention du sauvage". Siegfried Forster / RFI

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    Exhibitions, l'invention du sauvage, jusqu'au 3 juin au musée du quai Branly à Paris.
     
    Le catalogue: Exhibitions, l'invention du sauvage, coédition musée du quai Branly / Actes Sud, 384 pages, 500 illustrations, 70 auteurs.
     
    Le livre: Zoos humains et exhibitions coloniales : 150 ans d’invention de l’autre, N. Bancel, P. Blanchard, G. Goëtsch, E. Deroo, S. Lemaire, Novembre 2011, La Découverte.
    Fondation Lilian Thuram - Education contre le racisme

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