France Soir, La Tribune... le crépuscule de la presse papier ?
Remous dans la presse écrite. Le quotidien économique La Tribune est en redressement judiciaire avant que le tribunal de commerce ne se prononce sur le choix d’une repreneur. Autre journal en difficulté, peut-être à l’agonie, France Soir, un titre phare de la presse française (créé en 1944) qui a sorti sa dernière édition le 13 décembre. Son propriétaire, le milliardaire russe Alexandre Pougatchev a annoncé l’arrêt de l’édition papier. Désormais, France Soir ne devrait plus être qu’un site internet d’informations gratuites avec, au passage, la suppression de 89 emplois sur 127.
Le plan d’Alexandre Pougachev est très clair : il veut arrêter la version papier pour poursuivre l’activité du journal sur internet. Jusqu’au 23 janvier, toutes les dettes du journal sont gelées. Passée cette date, le tribunal de commerce décidera si la trésorerie dont dispose Alexandre Pougatchev lui permet -ou pas- de continuer l’activité.
De leur côté, les syndicats sont montés au créneau. Ils pensent qu’une version 100% internet n’est pas viable. Pour Romain Altmann, le porte parole du comité interCGT- France Soir : « Comment peut-on espérer que le titre vive en version numérique alors que le lectorat de France Soir est vieillissant et peu connecté à internet. Il y a de gros doutes du côté des ministères et du syndicat patronal de la branche, qui se demande si ce n’est pas un pari fou, alors que le chiffre publicitaire du web est encore très limité ».
De son côté, Christiane Vulvert, l’ancienne directrice générale de France Soir, prépare une offre de reprise. Pour le secrétaire du comité d’entreprise du quotidien, Stéphane Paturey, ce n’est pas si simple : « Le projet Vulvert doit être expertisé par le SPQN (Syndicat de la presse quotidienne nationale), qui nous dira s’il est viable. Sachant que pour l’instant, Alexandre Pougatchev ne souhaite pas céder le titre. La seule possibilité de reprise serait donc une mise en liquidation. Ensuite seulement, Christiane Vulvert pourrait reprendre le journal. »
La Tribune placé en redressement judiciaire
Autre quotidien en crise, La Tribune. Le quotidien économique a été placé en redressement judiciaire. Le journal se cherche un repreneur. Les candidats à la reprise du titre avaient jusqu’au16 décembre pour déposer leurs offres.
La disparition de La Tribune porterait aussi un coup redoutable à la pluralité de la presse économique. Pour Aline Robert, présidente de la Société des journalistes de La Tribune : « Ca arrange bien Les Echos que La Tribune disparaisse. Nous aurions souhaité que le gouvernement s’intéresse un peu plus à la liberté et au pluralisme de la presse. »
Jean-Jacques Cheval : « Le journalisme ne survivra pas uniquement sur la Toile »
Jean-Jacques Cheval est maître de conférence à l’université Bordeaux-III. Historien des médias, il met en corrélation la crise de la presse avec l’évolution de la société.
RFI: Que symbolisait France Soir dans le panorama de la presse française ?
Jean-Jacques Cheval : France Soir a surtout existé à travers la figure de Pierre Lazareff, son fondateur. Il incarnait un journalisme des années 1950-60, populaire, un peu racoleur et démagogique, avec beaucoup de faits-divers mais peu de reportages. C’est le fleuron d’une presse qui a disparu dans les années 1960-70 car elle n’était plus en phase avec la société qui avait évolué. Lazareff, l’âme de ce journal, disparaît en 1972, au bon moment si l’on peut dire.
La radio a joué un rôle dans les évènements de mai 1968. Mais elle n’a pas tué la presse, qui était toujours très lue. Encore une fois, cette période marque un basculement social. Les classes populaires changent. Le journalisme n’est plus en adéquation avec le lectorat.
RFI : Comment interpréter la disparition définitive d’un journal comme France Soir ?
J.J.Ch. : C’est un moment historique. Mais c’est une disparition annoncée depuis quelques temps, et je ne vais pas la pleurer. Ce journal n’était plus que l’ombre de lui-même depuis une douzaine d’années. Si la survie de France Soir devait le changer en un journal de caniveau -ce qu’il n’a jamais été-, alors mieux valait qu’il disparaisse. Ce qui est triste, c’est que la presse, en général, se réduise de plus en plus. En revanche, il est curieux qu’une presse de ce type subsiste ailleurs, en Allemagne et en Angleterre par exemple.
RFI : Doit-on craindre la disparition d’autres titres ? La Tribune est menacée…
J.J.Ch. : Rappelons que la presse écrite se porte bien en France. C’est les quotidiens, parisiens surtout, qui traversent une crise profonde, dû en partie au fait des restrictions publicitaires. Les magazines généralistes ou spécialisés se vendent bien. Le problème vient du fait qu’en France, on n’aime pas beaucoup le pluralisme : la presse économique quotidienne se résume aux Echos et à La Tribune, effectivement en danger ; la presse sportive est circonscrite à L’Equipe, alors qu’en Espagne vous avez trois ou quatre grands titres…
RFI : Le responsable d’un tel bouleversement, c’est internet ?
J.J.Ch. : Il ne faut pas tout mettre sur le dos d’internet. Il est illusoire de penser que le journalisme va survivre uniquement sur la Toile. France Soir va effectivement basculer en contenu électronique. Si c’est juste une transposition de ce que faisait l’édition papier, cela ne sert pas à grand-chose. Si en revanche, c’est le début de quelque chose de complètement nouveau, alors pourquoi pas. Le problème est le même que pour le papier finalement, c’est celui de la rentabilité. A tel point que l’on observe une progression vers l’internet payant.
Ignacio Ramonet, l’ancien directeur du Monde diplomatique, tient un propos nuancé : « Ce choc, cette révolution de l'internet, c’est à la fois une grande catastrophe pour la presse traditionnelle, qui risque l'extinction, et beaucoup d’opportunités pour les jeunes journalistes. »
Propos recueillis par Géraud Bosman-Delzons

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