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    France

    Les romanciers japonais tiennent salon à Paris

    media Des lecteurs au pavillon japonais lors du Salon du livre de Paris. REUTERS/Charles Platiau

    Avec vingt auteurs invités, dont le prix Nobel 1994 Kenzaburô Oé, la littérature japonaise était à l’honneur au 32e Salon du livre de Paris qui s’est tenu du 16 au 19 mars. La France a une longue histoire d’estimes réciproques avec cette littérature dont les premières traductions remontent au tout début du 20e siècle, sous l’égide des orientalistes tels que Pierre Loti et Paul Claudel. Depuis, le courant d’échanges s’est amplifié et l’intérêt s’est transformé en passion, comme le confirme la réception enthousiaste des plus grands auteurs comme des moins grands dans l’Hexagone au cours des dernières décennies. Le statut du pays invité au Salon du livre de Paris dont le Japon a bénéficié à deux reprises en l’espace de 15 ans témoigne de la puissance des liens entre les écrivains nippons et leurs lecteurs francophones. Rencontre avec Anne Bayard-Sakai, directrice du Centre d’études japonaises et grande spécialiste des lettres japonaises.

    RFI : Le Japon est l’un des rares pays à avoir été mis à l’honneur deux fois au Salon du livre de Paris. La première invitation datait de 1997. Il semblerait que ce sont les événements dramatiques dont le Japon a été victime après le 11 mars 2011 qui ont décidé les autorités françaises à lui rendre hommage cette année. 

    Anne Bayard-Sakai : Cette invitation est la réponse de l’édition française aux catastrophes subies par le Japon il y a à peine un an. Il faut l’interpréter comme un geste de solidarité de la France avec le monde culturel japonais. Elle montre que le livre n’est pas un banal objet de consommation, qu’il est aussi un objet symboliquement investi de beaucoup d’autres valeurs !
     
    RFI : C’est ce que rappelle un livre comme L’Archipel des séismes (Edition Picquier) qui réunit les écrits du Japon après le 11 mars 2011.
     
    A.B.-S. : Ce livre est d’autant plus important qu’il a fait entendre pour la première fois au public francophone la parole des victimes. Depuis le cataclysme du 11 mars, dans le monde entier on a beaucoup parlé au nom des Japonais. Certes, avec beaucoup d’empathie, mais le vécu était absent de ces propos. L’ouvrage édité par Corinne Quentin et Cécile Sakai réunissant les témoignages des artistes et écrivains japonais sur les événements du 11 mars, répare ce manque. On voit aussi à travers ce livre que les hommes de culture japonais ne se sont pas contentés de prêter leur notoriété aux divers mouvements de la société civile mettant en cause l’indigence de la réponse de la classe politique. Ils ont aussi écrit des textes qui disent avec les armes de l’ironie, de l’humour et de l’imaginaire les doutes et les espoirs du peuple japonais à un moment historique de son destin.
     
    RFI : Diriez-vous que cette proximité que vous soulignez entre les écrits littéraires post-11 mars et les espoirs populaires est la marque de fabrique de la littérature japonaise contemporaine ?
     
    A.B.-S. : Non. L’engagement est l’un des aspects de cette littérature. Sa principale caractéristique est sa diversité. Une diversité de genres, de sensibilités, de thématiques dont le corpus d’œuvres traduites en langues étrangères ne peut rendre compte car les éditeurs ne traduisent que ce qu’ils croient être recevables par les lecteurs de leur pays. Des pans entiers de la littérature japonaise ne seront jamais traduits en français ou en anglais, mais ils n’en restent pas moins importants pour le lectorat local. Je pense au dynamisme des genres mineurs tels que le roman policier, le roman d’aventures ou le roman historique. Pour mineures qu’elles soient, des productions dans ces domaines occupent des rayonnages entiers dans les librairies de Tokyo ou d’Osaka. Je pense aussi à la vogue des romans sur téléphone portable, souvent écrits par de très jeunes femmes pour des jeunes femmes comme elles. Cette sensibilité s’est développée depuis le tournant du nouveau millénaire. Il n’est pas rare de croiser dans les transports en commun des jeunes femmes en train de lire les textes de ce qu’on appelle le ketai shosetu sur leurs portables de seconde génération. L’intérêt de ces textes réside dans leur structure qui a su s’adapter avec brio aux contraintes liées au support. L’écran du téléphone portable sert d’unité de page.
     
    RFI : Peut-on dire que la prise de la parole par les femmes est un aspect majeur de la littérature japonaise d’aujourd’hui ?
     
    A.B.-S. : On peut effectivement dire que la fiction littéraire s’est progressivement féminisée depuis la fin des années 1940, lorsqu’à la faveur de la fin de la guerre et de l’occupation américaine les femmes japonaises ont eu accès à l’enseignement supérieur. Il a fallu ensuite à peine une génération pour voir émerger des voix féminines majeures qui ont pris d’assaut le champ littéraire. De nos jours, dans la liste des lauréats des prix littéraires, les femmes sont plus nombreuses que les hommes. Elles s’appellent Yoko Ogawa, Banana Yoshimoto ou Hiromi Kawakami, pour ne citer que les plus connues.
     
    RFI : Comme dans la plupart des pays d’Asie, l’émergence d’une littérature moderne japonaise est le résultat de la rencontre avec des modèles littéraires occidentaux. Quel rapport entretiennent aujourd’hui les écrivains de l’archipel avec l’Occident ?
     
    A.B.-S. : Un rapport complexe et ambivalent, fait d’admiration et de mises en cause. Vous avez raison de rappeler que la modernisation des lettres japonaises s’est effectuée sous l’influence de la littérature occidentale dont les modèles se sont imposés sur les esprits dès la fin du 19e siècle. Chemin faisant, les écrivains japonais ont toutefois pris leur distance par rapport à l’écriture occidentale. Ils ont élaboré des formes qui leur sont propres et en phase avec le génie de la langue japonaise.
     
    RFI : La littérature japonaise connaît en France un succès exceptionnel. Est-ce que le mode réception de la littérature japonaise a changé depuis ses débuts orientalistes?

    A.B.-S. : Alors que le choix des premières œuvres japonaises traduites était déterminé par une certaine quête d’orientalisme et d’exotisme, il me semble qu’aujourd’hui le paradigme « Japon » a perdu en importance pour les éditeurs de l’Hexagone. L’exemple emblématique en est bien sûr Haruki Murakami. On lit Murakami pas parce qu’il est japonais, mais tout simplement parce qu’il est Murakami. Pour ma part, je définirais Murakami comme un digne représentant de ce qu’il est convenu d’appeler la « world literature » parce que c’est un auteur universel.
       
    RFI : Pour finir, quels sont selon vous les 5 titres incontournables de la littérature japonaise moderne ?


    A.B.-S. : C’est très injuste ce que vous me demandez car on ne peut pas épuiser la richesse de la littérature japonaise en 5 livres. Je vais quand-même vous répondre. Je commencerai par Le jeu du siècle (Gallimard) de Kenjaburoô Oé. A tout seigneur, tout honneur, n’est-ce pas ? Je poursuivrai par Pays de neige (Albin Michel) de Kawabata et La course au mouton (Seuil) de Murakami. Je placerai en 4e position La mer aux arbres morts (Fayard) de Kenji Nagakami. En 5e position, un roman féminin. Il s’agit des Années douces (Picquier) de Hiromi Kawakami. Enfin, si vous me permettez d’ajouter un dernier ouvrage, en 6e position L’Annulaire (Actes Sud) de Yoko Ogawa.

     

     

    Traduire, parce que nous sommes lecteurs dans une langue qui nous ouvre la mer, vaste comme on peut l’imaginer. La dernière vague, le large, les grands fonds. Moi, ce serait plutôt la sensation auditive des grands fonds qui m’attire, un monde peuplé d’espèces à croissance lente et reproduction tardive. Vous voyez ? Les monstres qui peuplent les basses plaines du fleuve des Sables Mouvants, d’antiques dévoreurs qui ont « tout » lu de la littérature d’Orient, d’Occident, des signes tracés sur les rochers, et qui se déplient et s’en vont voyager dans le monde d’en haut. Cela se trouve dans Ma Pérégrination vers l’ouest de Nakajima Atsushi (1909-1942). Depuis des années aussi, j’écoute le pas d’un autre très grand romancier : Furui Yoshikichi (né en 1937). Pourquoi très grand ? Parce qu’il y a une variété de foulées, d’échos, de surprises, dans la phrase longue et vive qui épouse le présent vécu, rien d’autre – le présent où nos mémoires s’entrelacent à l’événement ténu, intime, collectif, catastrophique, l’événement dans nos vies, dans la phrase qui s’obstine, ne lâche pas, se tait, repart. Et pour répercuter dans notre langue ce pas de l’écrivain, je suis poussée à nouveau vers la lecture, je n’y arriverai pas sans lire sans cesse en français, parce que traduire c’est souvent rude et besogneux faute de mots tout faits : alors lire, relire nos auteurs. Et comme nous aimons lire, n’est-ce pas ? Traduire est un plaisir.
     
    Mars 2011-mars 2012, la catastrophe nous laisse sans voix, nous avons besoin de faire silence et d’aller vers eux. Pourtant la machine à clichés tourne à plein régime. Ils sont admirables, disciplinés, sens de l’impermanence, une variété de douleur orientale qui n’est pas de la même eau que la nôtre sans doute, un rapport différent à la mort… Et leur littérature « tellement japonaise ». Raffinement, bizarrerie. Goût du fantastique. Écoutons plutôt Ôé Kenzaburô nous dire qu’il a lu jusqu’au matin Hernani, avant de venir nous parler de Fukushima (Salon du livre, hier). Écoutons les paysans et pêcheurs de la petite île d’Iwaishima qui depuis 28 ans font échec au lobby nucléaire (superbe documentaire de Kamanaka Hitomi, projeté le 17 mars à la Maison du Japon de la Cité universitaire internationale à Paris). Ce n’est pas le moment de sortir de notre monde, déjà trop de moyens d’évasion qui nous sont offerts gratis pour que la machine puisse continuer à tourner. Écoutons le romancier Shimada Masahiko rappeler dans une rencontre, toujours au Salon du livre, le 17 mars, que le désastreux capitalisme financiarisé ne date ni d’aujourd’hui ni d’hier et que ce n’est certainement pas un mal que nous allons extirper en piétinant nos sociétés coupables d’avoir perdu leurs « idéaux » (son interlocuteur était Morgan Sportès).
     
    Nakajima a vécu la marche à la guerre, l’extension du Grand Empire et le martèlement de la propagande : nous n’avons pas le choix, nous devons suivre notre idéal et aller de l’avant. Adolescent en Corée occupée, il voyage ensuite en Chine presque sur les pas de l’armée du Kwantoung qui va envahir la Mandchourie. Il séjourne aux Palaos, colonie japonaise. Il s’interroge sur ce moi monstrueux, si mal accordé au monde qui l’entoure, mais il n’arrête pas : lire, voyager, étudier l’histoire, traduire aussi, raconter dans un roman si peu japonais, paru quelques mois après Pearl Harbor, les dernières années de Stevenson à Samoa : son action contre les gouvernements coloniaux, la découverte de l’Indigène samoan dans le Britannique écossais, « ce qui en moi n’est pas moi », et qui partout et toujours donnera la force de résister à l’embrigadement des consciences.
     
    Dans Les cheveux blancs, Furui évoque les quatre douleurs de la naissance, de la vieillesse, de la maladie et de la mort, mises à l'écart de la marchandise aseptisée des espaces marchands. Nous sommes dans le Japon de la bulle spéculative, qui a fini par éclater au début des années 1990. Il faut refaire le lien avec le rugueux de la vie, pour que le choc des événements ne nous écrase pas par derrière. Tout soudain, il cite Mori Ôgai, un écrivain qui a vécu dans une période de mutation autoritaire (guerres contre la Chine, contre la Russie, Première guerre mondiale) et qui examine l’attitude de l’individu face à la mort, ses rapports avec le pouvoir, en écrivant les vies de trois lettrés confucianistes de la fin d’Edo. Mais ce « vieux style » sinisant rugueux apporte une étrange énergie au roman : balayer les stéréotypes, suivre les sinuosités. À quoi s’ajoute le déjà-vu, qui n’est pas une pathologie, mais un bonheur pour le roman. La partie qui ne meurt pas tout à fait : voir ce qu’un autre a vu autrefois.
     
    Et qu’importe que ce soit d’Occident ou d’Orient.

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    Véronique Perrin est traductrice de littérature japonaise. Elle a notamment traduit :

    Nakajima Atsushi : La mort de Tusitala (éd. Anacharsis).
    Histoire du poète qui fut changé en tigre, Trois romans chinois  et Le Mal du loup (éd. Allia).
    Furui Yoshikichi : Yôko (éd. Picquier).
    Le Passeur, Les cheveux blancs et – à paraître – Chant du mont fou (éd. du Seuil).

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