Sylvain Ricard : «Biribi, c’est la grande tradition à la française de la torture militaire»

Le scénariste Sylvain Ricard vient de sortir trois albums pratiquement au même moment : Vingt ans ferme, Motherfucker et La Grande évasion - Biribi, signé Sylvain Ricard et Olivier Thomas. L'action se déroule à Biribi à la fin du XIXème siècle, camp de détention pour militaires français implanté dans le désert marocain et réputé pour être l'un des plus terribles de France. Sylvain Ricard s'est beaucoup documenté sur cet épisode méconnu de l'histoire coloniale. Entretien.
RFI : Les prisons, le bagne, les Blacks Panthers : voilà les sujets de prédilection de vos albums. La BD de 7 à 77 ans, ce n’est pas vraiment votre truc ?
Sylvain Ricard : Non. Moi c’est plutôt de 17 à 77 ans. Il est vrai que les récits que j’aborde ne sont pas vraiment faits pour les adolescents ou les pré-adolescents. Ce n’est pas du grand public.
RFI : La BD, c’est sérieux pour vous ? Ca doit être sérieux ?
S.R. : Non, ce que j’ai à raconter, c’est sérieux. C’est ce qui m’intéresse. Ca ne m’intéresse pas particulièrement de faire des choses pour les adolescents ou les pré-adolescents. Ce n’est pas quelque chose qui m’attire beaucoup.
RFI : Avez-vous envie de frapper, de réveiller les consciences ?
S.R. : J’ai envie de dire ce que je pense. Et puisqu’on n’a pas vraiment droit au chapitre facilement, j’ai trouvé le biais des livres, des bandes dessinées, pour exprimer ce que je ressens, ma vision des choses, même si elle est parcellaire, même si elle n’est pas toujours très…
RFI : Subjective ?
S.R. : Elle est très subjective.
RFI : Logiquement subjective.
S.R. : Tout à fait.
RFI : Vingt ans ferme, Biribi, Motherfucker… vous sortez trois albums, c’est beaucoup. C’est votre rythme de travail ?
S.R. : Non, c’est le hasard du calendrier qui fait ça. Moi j’ai écrit les livres les uns après les autres et il se trouve que les livres ont une pagination plus ou moins importante, que chaque dessinateur a un rythme de travail qui lui est propre. Et donc, le hasard des calendriers fait que, en quelques mois, sortent trois albums. Mais ce sont des albums que j’ai écrits à des périodes complètement différentes de ma vie.
RFI : Biribi, c’est vraiment un album où la documentation est absolument importante puisque Biribi c’est le nom d’un bagne qui a existé au Maroc à la fin du XIXe siècle ?
S.R. : C’est le nom de plusieurs bagnes en fait. C’est le nom générique de tous les bagnes coloniaux de l’armée française qui étaient implantés au Maghreb et qu’on appelait Biribi. On ne sait pas très bien d’ailleurs pourquoi ça s’appelle Biribi. Le nom vient probablement d’un jeu italien qui signifierait un peu « pas de chance », dans l’idée de « on n’a pas de chance quand on finit à Biribi ».
RFI : C’est le moins qu’on puisse dire.
S.R. : Pour la documentation, on a l’impression que c’est extrêmement documenté. En fait, il y a une source documentaire qui est très faible. Il y a le livre Biribi, les bagnes coloniaux de l’armée française de Dominique Kalifa ; il y a Biribi de Georges Darien qui lui est passé dans les camps de Biribi, et le livre Biribi d’Albert Londres. C’est tout ce que j’ai trouvé. Il y a très peu d’iconographie. Il y a un film que je n’ai pas réussi à voir qui est épuisé, dont on a quelques traces à la cinémathèque. Il n’y a pas grand-chose. Donc en fait, la retranscription de tout cet univers se fait assez rapidement.
RFI : Finalement, cela a été un travail de paresseux ou presque ?
S.R. : (rires). Je n’irai pas jusque-là ! J’ai fait ce que j’avais à faire. J’ai lu quasiment toute la documentation que j’avais sous la main.
RFI : Mais comment vous en êtes arrivé à vouloir faire une bande dessinée ou un scénario sur ces bagnes-là ? Comment avez-vous entendu parler de ces bagnes ?
S.R. : J’ai entendu parler de ces bagnes parce que Dominique Kalifa est passé dans l’émission 2 000 ans d’histoire sur France Inter il y a deux ou trois ans. Et il a parlé de Biribi. Et moi qui m’intéresse un petit peu à l’histoire pénitentiaire française, je n‘avais jamais entendu parler de Biribi. D’où l’intérêt d’écouter la radio et les bonnes émissions ! Cela m’a donc donné envie de lire son livre. Je l’ai lu et puis j’ai lu le livre de Georges Darien et celui d’Albert Londres. Puis David Chauvel, le directeur de collection, m’a proposé d’écrire une histoire qui mettrait en scène une évasion, une grande évasion. Il y a eu effectivement rapprochement entre l’idée que j’avais de travailler sur Biribi et cette idée de grande évasion. Cela paraissait tout indiqué.
RFI : Votre album raconte l’histoire d’Ange Lucciani qui est envoyé dans ce bagne et qui va essayer de s’évader. C’est quand même l’enfer sur terre cet endroit d’autant qu’on y allait pour pas grand chose. Votre héros est envoyé là-bas pour insubordination et effronterie ?
S.R. : Ils y allaient pour pas grand-chose, mais ils venaient de quelque part. En général, étaient envoyés au bataillon d’Afrique, les Bat d'Af', pour faire leur service militaire, tous les mauvais garçons que la France métropolitaine pouvait trouver : les repris de justice, des anciens droits communs, des souteneurs, des proxénètes… Tous ces gens-là et quelques idiots aussi d’ailleurs dont on ne savait pas très bien quoi faire. On les envoyait au Bat’Af’. Et on n’y allait pas pour rigoler. On y allait pour faire son service militaire à la dur. C’est-à-dire qu’à la moindre incartade, on était envoyé dans ces camps de Biribi et c’est un peu comme des maisons de redressement puissance X. On était là pour être matés, matés absolument.
RFI : Ce sont des lieux de torture ? Ce que vous décrivez s’appelle de la torture.
S.R. : Oui, c’est de la torture : c’est la grande tradition à la française de la torture militaire. Les tortures en Algérie étaient dans la continuité de Biribi. Tout cela, c’est une grande tradition militaire française.
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La Grande évasion - Biribi, signé Sylvain Ricard et Olivier Thomas, éditions Delcourt,

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