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66e Festival d’Avignon / Théâtre / Colombie - 
Article publié le : lundi 16 juillet 2012 à 17:28 - Dernière modification le : lundi 16 juillet 2012 à 17:28

«Los Santos Inocentes» : la fête des massacres en Colombie

Mapa Teatro : "Les Saints Innocents", de Heidi et Rolf Abderhalden.
Mapa Teatro : "Les Saints Innocents", de Heidi et Rolf Abderhalden.
Christophe Raynaud de Lage

Par Siegfried Forster

Les Saints innocents, c’est l’histoire d’une fête annuelle de la communauté noire isolée de Guapi, une petite ville colombienne au bord du Pacifique. Chaque 28 décembre, la population, majoritairement afro-colombienne, y célèbre Los Santos Inocentes. La pièce, présentée par Heidi et son frère aîné, Rolf Abderhalden, au Festival d’Avignon, est le premier volet du triptyque Anatomie de la violence en Colombie. Le duo de metteurs en scène avec une double origine, suisse et colombienne, a conçu une pièce déconcertante. Sur scène se côtoient les massacres historiques, subis par les esclaves, et les massacres actuels, perpétués par les FARC et les paramilitaires.

Quelle jolie scène nous accueille au théâtre. Derrière un voile blanc en soie, la préparation de la fête est à son apogée. Un véritablement royaume festif capte nos yeux : une image délirante composée de guirlandes, ballons, cotillons, masques, couleurs, caisses de bières, bouteilles d’alcools, musique… Née un 28 décembre, Heidi Abderhalden nous raconte que, cette année-là, elle avait décidé d’aller fêter son anniversaire à Guapi.

Malheureusement, après ce prologue réussi, la première partie de la pièce sera dominée par un film genre « documentaire », projeté au-dessus de la scène du théâtre. Résultat : le dispositif envoie les comédiens sur scène au chômage et enlève le goût du vivant. Le film explique l’histoire de Guapi et le passé douloureux des habitants afro-colombiens, alternant des souvenirs, des images d’archives et la violence des milices paramilitaires d’aujourd’hui. Mi-film documentaire, mi-pièce de théâtre, Los Santos Inocentes souffre d’être un spectacle hybride qui peine à trouver son rythme.
 
Dans la deuxième partie, multipliant des propos, poses et gestes théâtraux, les comédiens essaient de reprendre le récit en main, mais sans y parvenir réellement. Toute action issue du décor exubérant, reste trop artificielle par rapport aux images vidéo qui, au sens littéral et figuré, dominent toujours la scène.
 
« Sentir le plaisir de la douleur »
 
A la fin, on assiste, éberlué et tout ébahi, à une sorte de catharsis : « Sentir le plaisir de la douleur », des scènes filmées à l’intérieur de la fête de Los Santos Inocentes. Des jeunes hommes, déguisés en femmes, avec des masques sur la tête et un fouet à la main, circulent dans le centre de la ville. Quand ils croisent une personne à visage découvert, ils la fouettent méchamment et cruellement. Et à la question naïve : « Pourquoi ? », la réponse fuse immédiatement, d’une manière évidente : « Parce que tu es innocent ! » Enfin s’expliquent les images vidéo qui tremblent : c’est le corps de la réalisatrice Heidi Abderhalden qui est secoué après avoir reçu des coups de fouet !
 
C’est l’épilogue qui apporte enfin ce qu’on a vainement attendu pendant toute la pièce : un moment de théâtre où la présence d’un homme transcende et raconte le monde. La magie opère via une petite chanson, présentée sans aucune prétention, accompagnée par le marimba, une musique qui, selon la légende colombienne, est enseignée par le diable. D’un coup, la terreur du récit devient palpable et accessible. L’histoire des descendants des anciens esclaves venus d’Afrique, qui célèbrent à leur manière le massacre d’antan, cette histoire se mêle avec la violence interminable et la longue liste des victimes innocentes récentes. Visible à l’écran, le chef paramilitaire Herbert Veloza, El Diablo, avoue, avec une voix terriblement calme, avoir assassiné 3 000 personnes. Ainsi, le présent et le passé si mystérieux et douloureux de la Colombie se déroulent enfin avec clarté et profondeur sous nos yeux. C’est grâce au théâtre que la transmission des massacres et l’espoir d’un avenir puissent avoir lieu.

Mapa Teatro : "Los Santos Inocentes", de Heidi et Rolf Abderhalden.
Christophe Raynaud de Lage

 

Quand Rolf Abderhalden explique la fête des Saints innocents à Guapi

« La fête est le résultat d’un syncrétisme de la fête catholique [l’évocation du massacre biblique des innocents de Bethléem, ordonné par le roi Hérode, ndlr] et de la célébration païenne des anciens esclaves venus d’Afrique. En fait, elle commémore un massacre. Ce jour-là, les Blancs autorisaient les esclaves noirs à le célébrer à leur manière : les hommes mettaient des masques de Blancs, se costumaient en femme de maîtres blancs et les battaient avec des fouets. Ils transgressaient les codes et inversaient ainsi les rôles de maître et d’esclave. »

 

DOSSIER SPECIAL FESTIVAL D'AVIGNON 2012

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Mapa Teatro : Los Santos Inocentes, jusqu’au 18 juillet au Festival d’Avignon. Conception, dramaturgie et mise en scène : Heidi Abderhalden, Rolf Abderhalden. Marimba et voix : Genaro Torres.
 
- La 66e édition du Festival d'Avignon, du 7 au 28 juillet.
- Le Festival « Off », le plus grand théâtre du monde, du 7 au 28 juillet 2012.

tags: Colombie - France - Théâtre
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