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Décès du réalisateur Chris Marker, de «La Jetée» jusqu’à «Second Life»

Le monde du cinéma est orphelin de l’un de ses créateurs les plus originaux. Le Français Chris Marker, réalisateur d’une cinquantaine de films documentaires et essais cinématographiques, est décédé le jour de son 91e anniversaire, ce 29 juillet 2012. Adoubé et adoré par pratiquement toute la profession, le cinéaste engagé est resté peu connu du grand public.
Pour les plus jeunes admirateurs, il restera de lui peut-être l’image avec les trois chats assis sur l’archipel virtuel L’Ouvroir que Chris Marker avait créé en 2007 pour la plate-forme de Seconde Life. Pour les plus anciens, il y a ce visage d’une jolie femme blonde au bout de la jetée de l’aéroport d’Orly. Une obsession cinématographique fixée en photos noir et blanc qui se succèdent, des images arrêtées transformées en film, des instantanés qui racontent le temps qui passe. Avec La Jetée, Chris Marker réalise en 1962 un chef-d’œuvre et sa seule fiction. Dans ce « photo-roman », il raconte, dans un Paris devenu inhabitable à cause de la radioactivité, « une histoire d’un homme marqué par une image d’enfance ».
La Jetée
C’est un court-métrage avec des images fixes, un film bizarre, expérimental, futuriste, mélancolique, utopiste, catastrophiste où il mélange une musique de chœurs de cathédrale, des murmures en langue allemande et une vision apocalyptique d’une Troisième Guerre mondiale. Une salle d’expérience où Chris Marker nous envoie en tant que cobayes pour imaginer d’autre temps que le présent, imaginer « les hommes de l’avenir », « un matin du temps du paix », « des vrais enfants », « des vrais chats ».
Dans tous ses films documentaires, Chris Marker nous a fait réfléchir sur le temps, apporté des éléments nouveaux pour questionner le cinéma et explorer le monde qui nous entoure et qui est en train de naître autour de nous. En 1953, il avait cosigné le documentaire anticolonialiste Les Statues meurent aussi, un film sur l’« art nègre », réalisé avec Alain Resnais et interdite à sa sortie. En 1955, il participe en tant qu’assistant réalisateur d’Alain Resnais à l’œuvre culte Nuit et brouillard.
« Le plus célèbre des cinéastes inconnus »
Chris Marker a été célébré dès son vivant comme « le plus célèbre des cinéastes inconnus ». Jusqu’à la fin de sa carrière, il avait savamment entretenu le flou sur ses origines et sa vie. Il a toujours refusé d’être photographié ou de présenter ses films. Né le 29 juillet 1921 à Neuilly-sur-Seine, Chris Marker, né Christian-François Bouche-Villeneuve, vit dans son enfance pendant deux ans à Cuba et étudie plus tard au Lycée Pasteur à Neuilly quand Jean-Paul Sartre y enseigne la philosophie. Lorsque les soldats allemands occupent la France, Chris Marker rejoint la Résistance comme parachutiste. Après la guerre, le licencié en philosophie collabore à la revue Esprit, y écrit sur l’actualité politique, la littérature et le cinéma.
A partir des années 1950, Marker commence à parcourir le monde. D’abord pour l’Unesco, après pour ses propres films : Dimanche à Pékin (1956), Lettre de Sibérie (1958), Israël avec Description d’un combat (1960) et Cuba si (1961). Le Joli mai signe son retour en France. Ce long documentaire est sa contribution à la Nouvelle Vague. Avec une sorte de radiographie filmique avec 55 heures de « rushes », il y dresse un état des lieux des Parisiens après la Guerre d’Algérie : de leur vision de l’amour et du bonheur jusqu’à leur définition du futur. Il y a Michel Legrand à la musique, Yves Montand à la voix et les images accélérées de Paris : l’Arc de triomphe, les Halles, les trains, la prison : « Tant que la misère existe, vous n’êtes pas riche. Tant que la détresse existe, vous n’êtes pas heureux. » « Tant que les prisons existent, vous n’êtes pas libre. »
Sans soleil
Ainsi commence la période militante de Marker avec des films collectifs pour des idées de gauche comme Loin du Vietnam (1967), en collaboration avec d’autres réalisateurs comme Jean-Luc Godard, Joris Ivens, William Klein, Claude Lelouch, Alain Resnais et Agnès Varda. Le déclin des mouvements de gauche dans le monde se retrouve dans le documentaire-fleuve Le Fond de l’air est rouge qui termine en même temps les années militantes du cinéaste.
En 1982, Sans soleil ouvre un nouvel épisode dans sa vie de réalisateur. A nouveau, il y a un récit qui entre en discussion avec les images projetées, accompagnées par une bande-son énigmatique qui évoque à la fois la guerre et des abris anti-atomiques. Une traversée filmique hors du temps qui laisse défiler des scènes tournées au Japon, mais aussi dans les anciennes colonies portugaises du Cap-Vert et de la Guinée-Bissau. Dans ce film expérimental, la fusée croise la contemplation religieuse, une fête de quartier côtoie une valse triste de Sibelius ; James Stewart et Kim Novak rencontrent un volcan en activité et des astronautes américains. Ce n’est pas le regard d’un ethnologue, Chris Marker n’explique rien, il essaie de comprendre, de partager, de s’imaginer. Il filme les yeux dans les yeux et s’interroge sur les règles du documentaire : « Franchement, a-t-on jamais rien inventé de plus bête que de dire aux gens – comme on enseigne aux écoles de cinéma - de ne pas regarder la caméra ? »
Second Life
A l’âge de 75 ans, Chris Marker se jette encore entièrement dans un nouveau type de film : Level 5, réalisé en 1996, commence avec une danse de la souris d’un ordinateur. Inspiré par les jeux d’ordinateur, Marker y parle de « jeux d’un dieu fou » et reconstitue la bataille sur l’île d’Okinawa entre Américains et Japonais pendant la Seconde Guerre mondiale avec un labyrinthe constitué d’images de synthèse, d’archives, d’actualité ou de mangas. Et longtemps avant l’avènement des webdocumentaires avec leur récit multidimensionnel, Chris Marker invente en 1998 Immemory, un film sous forme de CD-Rom, une « géographie de sa propre mémoire » en sept zones différentes : cinéma, voyage, photo, guerre, poésie, mémoire, musée.
En 2006, il n’avait pas programmé la première de Leila Attacks dans un prestigieux festival de courts métrages, mais sur YouTube. En 2007, à l’âge de 86 ans est toujours résolument ancré dans l’avant-garde de son temps, Chris Marker avait même crée L’Ouvroir, un archipel virtuel situé sur la plate-forme de Second Life. C’est la réalisatrice Agnès Varda, à laquelle il avait dédié un grand portrait, qui a su mettre des mots sur ses sentiments après la mort de ce monstre sacré : « Il s’en va, sachant qu’il a été admiré et très aimé ».

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