L'Abbé Pierre aurait eu 100 ans ce dimanche, 100 ans de devoir en partage

Des messes, célébrations spéciales et des pièces de 2 euros à son effigie ! Henri Grouès alias l'Abbé Pierre, aurait eu 100 ans ce dimanche 5 août. Homme politique, et auteur d’un célèbre appel contre la pauvreté, l'Abbé Pierre a passé sa vie à exprimer sa colère. Depuis son enfance dans une famille bourgeoise, croyante et solidaire, l'Abbé Pierre n'arrivait pas à supporter ni la pauvreté, ni l'exclusion. Retour sur un personnage hors du commun.
« La solidarité c'est quoi ? » A ceux qui le croisaient, Henri Grouès alias l'Abbé Pierre répondait la « solidarité c'est rendre l'autre solide. » Toute sa vie fut guidée par ce refus d'aider les pauvres « gratuitement ». A la charité, il préférait la responsabilité et demandait aux exclus de participer voire d'inventer eux-mêmes de nouveaux programmes d'accueil, de logement et d'aide alimentaire.
Cinq ans après sa mort survenue en janvier 2007, son ami Patrick Doutreligne, président de la Fondation Emmaüs souligne l'actualité du combat de l'Abbé Pierre : « Malgré quelques efforts, les pouvoirs publics ont oublié son message. On est entré dans une logique purement économique. Les charges locatives ont explosé. Tirons la sonnette d'alarme ! Le rapport d'Emmaüs fait état de 3,5 millions de mal-logés en France aujourd'hui. »
« Quand je serai grand, je serai missionnaire, marin ou brigand ! »
Enfant, il a connu la pauvreté mais chez les autres. La famille Grouès fait partie de la bourgeoisie lyonnaise. Installé dans une maison plutôt luxueuse, Henri, et ses sept frères et soeurs sont élevés dans la foi catholique. Tout petit, alors que sa fratrie parait ne pas s'y intéresser, Henri accompagne son père en banlieue chaque dimanche pour y accomplir de bonnes actions : couper les cheveux et apporter un repas aux indigents. Le garçon en restera très marqué, avec une perpétuelle angoisse d'impuissance face à la pauvreté et au péché qui menace à chaque instant. C'est par un jour de colère que sa famille l'entend déclarer « Quand je serai grand, je serai missionnaire, marin ou brigand ».
Enfant complexé, sa scoliose lui fait honte. Chez les scouts, il se referme sur lui-même au point d'être surnommé le « Castor méditatif ». Adolescent, il ne tient pas en place, tiraillé entre son besoin de contemplation et son penchant pour l'action. C'est en pleine retraite aux ordres des Capucins, dont il conservera la cape marine, qu'il se rebelle. Refus des auto-flagellations, des dortoirs aux planches de bois et des nuits coupées pour aller prier. La guerre éclate. Jeune adulte, il deviendra l'Abbé Pierre en s'engageant dans la résistance. Réfugié à Grenoble, il cachera des juifs dans sa maison.
Par la suite, son parcours de député à l'Assemblée nationale de Paris se résumera à ses apparitions très médiatiques en cape et béret dans l'hémicycle et à beaucoup d'indignation. Plus tard, il se confessera « J'étais mauvais, je n'aimais pas les discussions ni les compromis. Mais le pouvoir est aveugle, la misère muette. » Nous sommes en 1951 quand l'Abbé Pierre abandonne son mandat. Entre temps, le mouvement Emmaüs est né.
Dans les locaux d'Emmaüs, sa photo reste accrochée aux murs
Emmaüs est le nom d'une localité de Palestine où des désespérés retrouvèrent la foi en un avenir possible et meilleur. Dès le début, l'Abbé Pierre les a voulus laïcs. Fondés en 1949, ils se voulaient d'abord des communautés de chiffonniers. Bâtis sur une idée simple : la revente d'objets récupérés. Les centres Emmaüs ont vite prospéré. On en compte aujourd'hui 116 partout en France.
La gestion est confiée à des professionnels, mais le fonctionnement quotidien revenait aux exclus eux-mêmes, rétribués en fonction des ventes. La branche Action sociale et logement comprend notamment la Fondation Abbé Pierre. L'association reconnue d'utilité publique, s'occupe de l'hébergement des sans-abris et des demandeurs d'asile, mène des actions contre l'illettrisme. Les membres organisent aussi des maraudes et gèrent 13 000 logements sociaux. Quant à la branche Economie solidaire et insertion, elle mène des actions d'insertion professionnelle, notamment au sein de l'activité de récupération textile.
Emmaüs International, agit en Afrique
Si les français connaissent bien Emmaüs France, ils sont en revanche moins au fait d'une présence internationale du mouvement. Emmaüs International, implanté dans 37 pays, sur tous les continents du monde a défini 6 priorités pour les années à venir : l'accès à l'eau, à l'éducation et à la santé ; le développement de la finance solidaire ; le développement du droit des migrants et la lutte contre le trafic humain.
« Concrètement sur le terrain, nos travaux ont déjà porté leurs fruits. Notamment au Bénin près du lac Nokoué où 7 000 adhérents dont la majorité est issue des communautés locales, ont participé à la construction d'un conduit d'eau douce aux villages environnants. Des cours d'hygiène et de santé sont aussi dispensés aujourd'hui » explique Stéphane Melchiorri, responsable des actions politiques d'Emmaüs International. Des projets existent aussi en Inde à New-Delhi où des pauvres ont évalué leurs besoins sanitaires. Entourés de gestionnaires et d'assureurs locaux, ils ont réussi à mettre en place une mutuelle. Remboursés à 70 % sur les soins et les opérations les plus fréquentes grâce à des conventions avec quelques hôpitaux publiques de la ville.»
Une soif des médias et une image écornée
De l'Abbé Pierre, les ondes radiophoniques gardent en mémoire sont célèbre coup de gueule face à la misère. Nous étions en février 1954 lorsque l'Abbé Pierre interrogé sur Radio Luxembourg lance son appel à ne pas laisser les pauvres dehors. Cet hiver était rude et le fondateur d'Emmaüs venait d'apprendre la mort de froid d'une sans logis dans Paris.
Pression médiatique, besoin de reconnaissance, entourage manipulateur ou envie de se sentir toujours différent, toutes les théories ont été écrites pour expliquer les obsessions et un grave dérapage à la fin de sa vie. Amis des journalistes, personne n'ose le critiquer et l'Abbé Pierre émeut avec sa cape, sa barbe blanche, sa scoliose vieillissante et sa canne de bois.
Plateaux de télévision, débats, interviews, son discours est réglé et se nourrit de colères qui peuvent aussi paraître calculées et faciles. A la santé fragile, ses sorties sont accompagnées de vedettes. De Johnny Halliday à Zidane, de l'ancien ministre Kouchner au scientifique Albert Jacquard, l'Abbé Pierre est devenu une image, une caution médiatique. Mais c'est son soutien à un ami, Roger Garaudy, ancien cadre du Parti communiste, passé du côté des négationnistes, qui a failli ternir l'image du vieux missionnaire. Le public a fait mine d'ignorer l'accident de parcours. Les Français maintiennent toujours l'Abbé dans le Top 10 des personnalités préférées.

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