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    France

    Jacques Vergès, «l'avocat de la terreur», est mort

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    Celui qui aimait à se qualifier de «salaud lumineux» est décédé à Paris ce jeudi 15 août 2013 d'un arrêt cardiaque à l'âge de 88 ans. Animal médiatique, passé maître dans l'art de la provocation, Jacques Vergès était sans doute l'un des avocats français les plus connus mais aussi les plus controversés. Au fil de procès retentissants, cultivant ambiguïté et mystères, il avait su se tailler un personnage à sa mesure et à sa démesure.

    Jacques Vergès : «J’ai un très grave défaut … quand je suis insulté par des gens que je méprise, pour moi c’est un bonheur rare» 14/10/2013 Écouter

    Dans une interview au journal Sud Ouest en février 2013, « l’avocat de la terreur » -c’est le titre du documentaire que lui a consacré Barbet Schroeder- disait : « J’aurais dû crever cent fois, mais on m’a raté : un poursuivant qui tombe en panne de voiture, une bombe dans mon appartement alors que je n’y étais pas… ». Jacques Vergès a finalement succombé à un arrêt cardiaque à l'âge de 88 ans. Sans doute aurait-il rêvé d’une sortie plus éclatante.

    Mais qu'importe, Jacques Vergès a passé sa vie à construire sa légende. Sherlock Holmes avait sa pipe, Vergès c'était le cigare, qu'il ne daignait quitter que pour entrer dans les prétoires pour y plaider la cause de dictateurs sanguinaires, de militants de l'action violente, plus rarement de la veuve et l'orphelin, mais toujours des causes perdues. « Une habitude depuis le jour où le Che m'a envoyé les meilleurs Havane », expliquait-il, un sourire satisfait aux lèvres.

    George Ibrahim Abdallah, le chef des Fractions armées révolutionnaires libanaises, et son avocat Jacques Vergès. REUTERS/Robert Pratta

    Car le roman Jacques Vergès est aussi une fresque historique. Derrière ses choix d’avocat, c’est toute l’histoire, avec sa grande H, comme dirait Georges Pérec, qui se déroule. Khieu Samphan, ancien chef d'Etat cambodgien et ancien chef khmer rouge, le Palestinien Waddi Haddad, dirigeant de la « première multinationale de la terreur », Georges Ibrahim Abdallah, le chef présumé des Fractions armées révolutionnaires libanaise, Carlos, le terroriste vénézuélien, François Genoud, le milliardaire suisse nazi, ou encore le Paul Barril, ex-super gendarme français proche de l'ancien pouvoir hutu rwandais. 

    « Je suis double »

    Comme les héros de roman, Jacques Vergès aimait à rappeler sa dualité. « Je suis double parce que je suis métis », disait-il pour rappeler ses origines : père réunionnais et consul de France en Thaïlande, mère vietnamienne. Double aussi peut-être en raison d’un frère jumeau, Paul. Ou plutôt, un frère jumeau supposé. On ne sait pas vraiment. Et peu importe sans doute, si ce n’est que le flou des origines confère déjà une tournure romanesque aux prémisses de son existence.

    Jacques Vergès a passé son enfance et son adolescence à La Réunion. En 1942, il n’a pas encore 18 ans lorsqu'il s’engage dans la résistance. Membre du Parti communiste, il passe ensuite quelques années à Prague à l’époque où la Tchécoslovaquie est l’une des dictatures les plus dures de l’URSS. A son retour, il prête serment et devient avocat en 1955. A la conférence du stage, un exercice destiné à récompenser les jeunes avocats, son éloquence fait mouche, il gagne le concours.

    La disparition

    C’est en Algérie que son personnage va prendre de l’ampleur. Il défend des membres du FLN et notamment une militante condamnée à mort qu’il parvient à faire gracier Djamila Bouhireb. Converti à l’islam, il épouse la jeune femme devenue l’égérie de la lutte pour l’indépendance et finit même par prendre la nationalité algérienne. Il va ensuite défendre des fedayins palestiniens qui viennent d'attaquer des avions d’une compagnie israélienne.

    Et puis un beau jour de 1970, il disparaît, abandonnant femme et enfants. Il ne reparaîtra qu’en mars 1979 à Paris. Où était-il ? Qu’a-t-il fait ? Toujours heureux d’intriguer, il a jalousement gardé le mystère sur cette ellipse, expliquant seulement en guise d’indice qu’il se trouvait alors « très à l'est de la France »…

    Comme les héros de roman en quête de grandeur, il aura parfois frayé avec l’ignominie. Et à l’image des héros de Dostoïevski, toujours il aura su brouiller les cartes pour se forger une image toute en contradictions. Gaulliste et stalinien, il a défendu avec la même hargne, Magdalena Kopp, l’ancienne compagne du terroriste d’extrême gauche Carlos, et Louise-Yvonne Casetta, la banquière occulte du RPR.

    Anticolonialiste, défenseur du tiers-monde, il finira par plaider la cause de quelques incarnations de la Françafrique, comme le Gabonais Omar Bongo, le Congolais Denis Sassou-Nguesso et le Tchadien Idriss Deby. Au début des années 90, il fut aussi le défenseur d'Alassane Ouattara, lorsque l'actuel numéro 1 ivoirien était dans l'opposition, avant d'apporter son soutien à l'ex-chef de l'Etat, Laurent Gbagbo, en 2011, après sa défaite à l’élection présidentielle. Jacques Vergès est finalement écarté de sa défense, non sans avoir, disent les mauvaises langues, empoché 100 000 euros avec son confrère Roland Dumas.

    ... je pense qu’il a bien fait d’accepter de défendre le président Laurent Gbagbo, comme Mouammar Kadhafi. Qu’on le veuille où qu’on ne le veuille pas, ces personnes avaient droit à une défense honorable. Il y avait une présomption d’innocence à leur encontre et il fallait que des juridictions puissent leur reconnaître des fautes, ce qui n’est pas encore le cas avec Laurent Gbagbo.
    Me Rodrigue Dadjé: «Il était entier, dans ses causes, dans ses défenses» Avocat du Barreau de Côte d'Ivoire 14/10/2013 - par Boniface Vignon Écouter

    La stratégie de la rupture

    Avocat du diable, dans les tribunaux, il laisse à ses clients la place de simples figurants condamnés à incarner une idéologie. Sa technique est toujours la même. Il parle de « stratégie de rupture ». Plutôt que de s’attacher au cas particulier de l’accusé, il combat en opposant des valeurs, fustigeant constamment la bonne conscience de l'Occident.

    « Chaque dossier de justice est le sommaire d’un roman, d’une tragédie qui se déroule devant nous, déclarait-il dans un portrait du Nouvel Economiste. Je suis le spectateur et le coauteur de cette tragédie. L’accusé a besoin que l’on donne un sens à son malheur. La société aussi. La saveur de sang et de chair d’un procès déclenche une série d’orgasmes dont on ne peut plus se passer, une fois que l’on y a goûté. Je suis un serial-plaideur ».

    En 1987, il se voit confier la défense de l’ex-chef de la Gestapo de Lyon, Klaus Barbie. A la barre, il n’hésite pas à minimiser les crimes nazis pour se livrer à une condamnation de la France et de la colonisation. Il entend montrer que l’Etat français, pendant la colonisation, s’est conduit de la même façon que l’occupant nazi.

    Comprendre plus que juger. Voilà le moteur de celui qui disait ne s’être fixé aucune limite, la « passion de la dignité humaine », aussi ignoble soit l'homme. « Déclarer qu’un homme est un monstre, c’est refuser de le comprendre. Il faut tenter de comprendre les êtres pour ne pas reproduire leur chemin malheureux. Mes clients me posent un problème car ils symbolisent la part de nuit qu’il y a dans l’homme. Je tire une certaine satisfaction de leur décryptage ».

    Toujours plus loin dans la provocation, ces dernières années, Jacques Vergès s'était porté volontaire pour défendre Saddam Hussein, Slobodan Milosevic ou encore Mouammar Kadhafi.

    La dernière page de ce thriller sulfureux s'est donc tournée. Certains auront peut-être trouvé l'histoire un brin tirée par les cheveux. Mais personne ne pourra dire que l’intrigue manquait de sel.

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