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    Mort de Jaurès: Raoul Villain, l’assassin acquitté

    media Photographie anthropométrique de Raoul Villain. Wikimedia

    L’histoire de Raoul Villain est celle d’un homme ordinaire au destin hors du commun. De son crime le 31 juillet 1914 à sa mort en Espagne en 1936, le parcours de l’assassin de Jean Jaurès est raconté dans un livre écrit par Dominique Paganelli : Il a tué Jaurès.

    Signe particulier : néant. C’est ce qu’indique la fiche de police de Raoul Villain rédigée après son arrestation. L’homme qui vient d’assassiner Jean Jaurès est un personnage fade au physique banal, un étudiant médiocre, un faible d’esprit. Un petit-chose. Il est né le 19 septembre 1885 à Reims où son père est greffier au tribunal. Sa mère, il ne la connaît pour ainsi dire pas : elle est internée depuis son plus jeune âge. Martyrisé par ses camarades de chambrée à l’armée, chahuté par les élèves du lycée Stanislas où il a été surveillant, il s’est longtemps réfugié dans l’élaboration de multiples projets qui n’ont jamais abouti. Mais ce 31 juillet 1914, à 28 ans, il vient enfin de donner un sens à sa vie.

    Quelques heures plus tôt, dans le quartier de la Bourse, en plein centre de Paris, Raoul Villain marche d’un bon pas en direction du 142, rue Montmartre, siège du journal L’Humanité. Dans ses poches, deux revolvers. Ce soir, c’est décidé, il va tuer Jaurès. Hier, déjà, il a failli passer à l’acte. Le dirigeant socialiste était juste là, à quelques mètres de lui. Il a hésité. Pour finalement renoncer.

    Militant nationaliste

    Voilà plus d’un an que Raoul Villain a ce projet meurtrier en tête, depuis que le tribun de la SFIO (Section française de l'internationale ouvrière) s’est opposé à la loi des trois ans qui allonge le service militaire d’une année supplémentaire. Nourri par les discours haineux que les nationalistes étalent dans les journaux et à la Ligue des jeunes amis de l’Alsace-Lorraine où il milite, Villain est persuadé de sauver la France d’un traître à sa patrie.

    Mais à L’Humanité, on lui apprend que monsieur Jaurès n’est pas là. Villain s’en va, dépité. Ce ne sera encore pas pour cette fois. En passant devant le Café du Croissant, à quelques mètres de là, il le voit, attablé dos à la rue, en train d’achever son dîner en compagnie de quelques-uns de ses collaborateurs. Villain saisit l’un de ses revolvers, passe son bras par la fenêtre entrebâillée et tire à deux reprises. La première balle atteint Jaurès à la tête. Il est 21h40.

    Villain s’enfuit aussitôt en courant. Il est vite rattrapé. Sur le chemin qui le mène au commissariat le plus proche, la foule l’insulte, le frappe, lui crache à la figure. On réclame sa mort. Lors de l’interrogatoire, il affirme avec calme avoir agi sans complice et pour l’intérêt de la France. Celui que ses amis vont qualifier de demeuré et les médecins de débile mental est sûr d’être un héros. Pas question qu’on réduise la portée de son geste en le faisant passer pour fou ! Le 9 janvier 1915, les experts rendent leur rapport : Villain n’est pas un aliéné, il a commis son crime avec lucidité. Ils qualifient le crime de « passionnel » et recommandent l’indulgence des juges.

    « Le fou du port »

    Raoul Villain traverse la guerre à la prison de la Santé, puis à Fresnes. Son procès est sans cesse reporté. Avec l’aide de ses avocats, il tente d’alerter l’opinion publique en se présentant comme une victime privée de ses droits. Le procès s’ouvre finalement le 24 mars 1919. Jugé pour homicide volontaire avec préméditation, Villain est acquitté cinq jours plus tard. Les jurés n’ont mis qu’une demi-heure à délibérer. Au lendemain de cette guerre dont la France est sortie victorieuse, ils ont estimé que l’assassin de Jaurès n’avait pas commis de faute. Il n’est donc pas coupable.

    Commence alors pour Villain une longue vie d’errance. La haine que lui voue le monde ouvrier le force à l’anonymat. En 1920, il est condamné à une amende de 100 francs pour trafic de devises. Il vagabonde de ville en ville en changeant régulièrement d’identité. Brouillé avec son père, rejeté par ses anciens amis, il décide de s’exiler à Tahiti en 1932. Son voyage s’arrête aux Baléares, sur l’île d’Ibiza. Il y acquiert un terrain sur lequel il se fait construire une étrange maison. Dans les rues, il chante à tue-tête Frère Jacques. On le surnomme « le fou du port ». Le 13 septembre 1936, deux mois après le déclenchement de la Guerre civile espagnole, Raoul Villain est abattu par un détachement de soldats républicains sans que l’on connaisse les raisons de leur geste.

    Dominique Paganelli, Il a tué Jaurès, La Table ronde, 2014, 216 pages, 16€

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