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    France

    Yézidis, le désarroi d'une diaspora

    media Forte de plus de 50 000 membres, la communauté yézidie d'Allemagne a manifesté dans les rues de Bielefeld (nord-ouest), le samedi 9 août 2014. REUTERS/Wolfgang Rattay

    Méconnus du grand public il y a encore quelques semaines, les Yézidis, ceux d’Irak en tout cas, font aujourd’hui la Une de tous les journaux. Massacrés, chassés par les jihadistes de l’Etat islamique, ils tentent désespérément de trouver protection auprès des autorités kurdes du nord du pays. A l’étranger, la diaspora, mal organisée, tente tant bien que mal de soulager leur calvaire. Et avec l’angoisse, pointe une forme de résignation.

    Combien de personnes avaient entendu parler des Yézidis avant l’avancée de l’Etat islamique dans le nord de l’Irak ? Bien peu, sans doute. Surtout à en croire les intéressés eux-mêmes qui, tout en se réjouissant de l’éclairage médiatique qui leur est accordé - somme toute dans une situation dramatique -, dénoncent les raccourcis et les « fausses informations » qui circulent à leur endroit. Ils font ainsi les frais, comme d’autres communautés avant eux, d’une surmédiatisation soudaine.

    « Notre peuple a subi 72 génocides jusqu’ici. Avec ce qui se passe en Irak, nous en sommes à 73 », affirme Ousso, la vingtaine, un Yézidi originaire de Turquie, établi dans la région lyonnaise. Ce décompte macabre est une antienne dans la communauté. Il démontre néanmoins la vigueur du sentiment de persécution entretenu au fil des siècles. Alors avec les atrocités irakiennes, certains sont descendus dans la rue. A Bielefeld, dans le nord-ouest de l’Allemagne, 5 000 d’entre eux ont battu le pavé, samedi 9 août. Le même jour, à Paris, ils étaient quelques centaines à occuper le parvis du Trocadéro.

    Combien sont-ils à travers le monde ? La question divise. Les statistiques manquent. Le chiffre du million est souvent avancé chez les Yézidis eux-mêmes. Les spécialistes de la question s’accordent plutôt sur une fourchette allant de 500 000 à 700 000 membres. Le nord de l’Irak concentre la majeure partie de cette population, mais l’Arménie et la Géorgie comptent en leur sein d’importantes communautés, tout comme la Russie. Par ailleurs, plus de 50 000 Yézidis se sont établis en Allemagne, principalement en Basse-Saxe et en Rhénanie du Nord-Westphalie, constituant l’essentiel de ceux qui ont émigré jusqu’en Europe occidentale, notamment dans les années 1980-1990, comme le soulignait en 2009 le professeur Philip G. Kreyenbroek, spécialiste de la question**.

    Une diaspora peu structurée

    Et en France ? « Nous sommes plus de 7 000 », affirme Safir Safayan, président de l’Union des Yézidis en France, une toute jeune association qui a pour vocation de rassembler au-delà des implantations locales dans l’Hexagone. On trouve en effet de nombreuses familles yézidies à Rouen, Paris, Anger, Lille, ainsi que dans la région lyonnaise. Mais force est de constater qu’en France, comme ailleurs, cette diaspora peine à se structurer.

    L’information, en tout cas, circule. Pour Safir, c’est par le biais du PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, qu’il reçoit la sienne. La guérilla marxiste, qui a lutté trente ans durant contre Ankara, est en effet récemment entrée en action en Irak, aux côtés des Kurdes syriens des Unités de protection du peuple (YPG) pour repousser les jihadistes autour des monts Sinjar, lieu historique du peuplement yézédi. Internet sert aussi de relais, évidemment. « J’ai des amis en Irak qui m’envoient des messages, des photos par Facebook », explique Ousso, qui anime, par ailleurs, avec cinq autres compatriotes, une page dédiée à leur communauté sur le réseau social. « Près de 80 % des informations que nous avons ne proviennent pas des médias traditionnels », affirme-t-il.

    Le téléphone, parfois, permet de joindre directement ceux qui fuient les combats. « Si les batteries tiennent », précise « Pir » Pacha*, prêtre yézédi résidant à Macon, au nord de Lyon. Le quotidien Libération a récemment narré une conversation que l’homme a eue, en direct, avec un Yézidi bloqué dans les montagnes du nord-ouest de l’Irak. La voix toujours empreinte d’émotion, il explique à RFI avoir aussi un ami de la région, avec qui il communiquait fréquemment via Skype et dont il n’a plus de nouvelles depuis l’offensive des jihadistes.

    Difficile pour les membres de la diaspora yésidie d'obtenir des informations sur ceux des leurs qui errent actuellement dans les montagnes du nord-ouest de l'Irak. REUTERS/Rodi Said

    Impuissants, les Yézidis de la diaspora s’essayent tout de même à quelques projets d'entraide. Des initiatives qui n’ont pas d’écho à l’échelon national, et encore moins international. Il y aurait par exemple cette collecte d’argent, dans le sud-est de la France, par des « personnes proches du Parlement kurde en Irak ». Certains ont donné, comme Ousso. D’autres, tel Pacha, font un don sur des comptes dont les numéros sont affichés au cours des quatre heures d'une émission hebdomadaire consacrée aux Yézidis sur Chra TV. « Il faut s’organiser, se coordonner pour agir véritablement sur le plan national », résume Safir.

    Sous les feux des projecteurs

    Du jour au lendemain, les Yézidis se sont retrouvés sur le devant de la scène médiatique. Eux « qui ne sont pas habitués à se livrer ». Cette communauté méconnue, kurdophone, trouve sa raison d’être dans un syncrétisme religieux, remontant au XIIe siècle - intégrant notamment des éléments de croyance pré-islamiques remontant, eux, à plus de 4 500 ans avant notre ère - qui lui a valu, depuis toujours, le courroux des fondamentalistes de tous bords. « Il n’y a pas de dualisme dans le yézidisme », explique « Pir » Pacha. « L’ange-paon », Tawsi Melek, l'un des sept anges envoyés par Dieu et figure majeure du courant, est pourtant identifié à Satan par nombre de musulmans. « Ils nous jugent par le prisme de leur propre culture, dénonce le religieux. Nous n’avons qu’un Dieu, incarné par le soleil, vers lequel nous nous tournons pour prier. » Deux livres sacrés servent de socle à leur religion, mais la tradition yézidie est essentiellement orale. Leur lieu saint, le mausolée de Cheikh Ali, est à Lalesh, dans la province de Ninive en Irak, sous la seule protection des autorités d'Erbil.

    Mais les Yézidis se sentent-ils Kurdes pour autant ? Certains oui, d’autres pas, nous confient-ils. « C’est la grande question », s’amuse Ousso, qui lui se dit « Kurde de religion yézédie ». Sur le terrain, la proximité est en tout cas évidente. « De toute façon, il y a une amitié, une fraternité avec le reste de la population.  »

    Eux, en tout cas, ne retrouvent pas dans leur quotidien l’animosité qui touche les leurs en Irak. Mais tous en Europe ne sont pas dans ce cas. A Herford, en Allemagne, mercredi 6 août, des militants islamistes sont venus en découdre avec des Yézidis qui manifestaient pour dénoncer les atrocités en cours au Moyen-Orient. Ali Atalan, ancien député du land de Rhénanie du Nord-Westphalie confiait ainsi à Euronews, qu’il n’était pas « sans risque de se faire connaître en tant que Yézidi en Allemagne et en Europe. »

    Alors certes, avec les premières frappes américaines contre les positions de l’Etat islamique et la reprise progressive de villes par les combattants kurdes, un peu d’optimisme refait surface. Mais avec « 72 génocides » derrière eux, rien n'est pour l'heure à même de les rassurer.


     * Les Yézédis se répartissent en trois « castes » religieuses : les mourides (l'ensemble des croyants), les pirs (les prêtres) et les cheikhs (dirigeants religieux)

     ** Dans son ouvrage Yezidism in Europe: Different Generations Speak about their Religion, 2009.

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