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    France

    Jean Tirole: «Plus de compromis politiques pour des réformes durables»

    media Grâce à ses analyses sur la puissance de marché et la régulation, Jean Tirole devient le troisième Français à être couronné en économie. REUTERS/Fred Lancelot

    Un nouveau titre, et pas n’importe lequel, sur un curriculum vitae déjà très fourni : 24 pages de distinctions, de publications, de prix en tous genres, auxquels s’ajoute donc, depuis lundi 13 octobre, ce prix Nobel d’économie 2014. Jean Tirole, chercheur à l’université de Toulouse et directeur de l’école d’économie de Toulouse, était invité de RFI  mardi 14 octobre.

    RFI : Se réveiller Nobel, cela change quoi au juste ?

    Jean Tirole: J’espère que cela ne va pas changer trop de choses, je n’ai pas très bien dormi cette nuit mais c’est merveilleux ce qui m’arrive. Je pense que ça va être un peu difficile à vivre dans le court terme, mais j’espère pouvoir retrouver ma vie de chercheur. Ce n’est que du bonheur, en tout cas, pour l’instant.

    Tout le monde souligne votre incroyable productivité. Comment se répartit votre temps entre l’écriture, les rencontres, la recherche, les débats ?

    Pour la recherche, j’ai toujours cette passion que j’avais quand j’étais étudiant. En plus, j’ai vraiment des collaborateurs de très haut niveau qui me permettent de garder cette motivation. J’essaie avec mes collègues de développer l’enseignement et la recherche à l’université de Toulouse. On veut montrer depuis longtemps que l’université peut être un excellent endroit, il n’y a pas que les grandes écoles, pour l’excellence de l’enseignement et de la recherche. Voilà, on essaie de travailler là-dessus et on jongle avec les horaires de temps en temps, bien sûr.

    Un Nobel dans un pays en crise, cela fait dire à certains commentateurs qu’il y a peut-être trop de distance, chez nous, entre théorie et pratique. Partagez-vous ce point de vue, à savoir que les Français sauraient mieux parler économie que la gérer ?

    Je pense qu’il faut augmenter et améliorer la culture économique en France. Certes, elle n’est développée nulle part dans le monde, mais particulièrement, en France, je crois qu’il y a des progrès à faire. Dans l’enseignement évidemment au lycée, dans les universités, dans les grandes écoles, pour essayer de mieux comprendre les enjeux, c’est vraiment un point important.

    Maintenant, ce n’est pas parce que je suis prix Nobel que je vais avoir la science infuse et pouvoir parler de tous les sujets, mais c’est vrai que de temps en temps, on aurait envie d’avoir plus d’influence dans les débats, sachant qu’il faut un certain temps pour que les idées soient appropriées à la fois par les politiques et aussi par la population.

    Justement, n’est pas très compliqué d’être exposé comme ça du jour au lendemain et d’être sollicité pour expliquer au grand public des travaux, qui sont pour la plupart d’entre eux assez obscurs ?

    Oui, surtout que je n’ai pas l’habitude de cette notoriété et j’ai tendance encore à parler beaucoup en jargon économique. Ceci dit, je travaille beaucoup sur des problèmes micro-économiques, qui sont des problèmes extrêmement importants, mais souvent techniques. Si vous voulez penser à réguler, par exemple, le marché des cartes de paiement, ou si vous voulez parler de la propriété intellectuelle ou du coût de la régulation de La Poste, ce sont des sujets qui deviennent très techniques. Et en général, les gens en France s’intéressent plutôt aux grands sujets macro-économiques : le chômage, l’inflation, les crises de change, l’inégalité, les taxes…

    Vous avez beaucoup évoqué les contrats de travail, et cela a forcément un écho au niveau social. Dans le monde politique, après l’annonce de votre prix, on voit, à droite, l’UMP Xavier Bertrand, qui reprend votre idée de contrat de travail unique. Est-ce qu’il y a vraiment trop de blocages en France pour réformer vraiment les choses ?

    A ce sujet, je pense qu’il faut avoir vraiment avoir plus d’accords bipartisans. C'est-à-dire que les réformes qui sont très difficiles, les réformes sur lesquelles on butte actuellement, devraient recevoir un soutien, au moins un soutien léger de l’opposition en général, que ce soit la droite ou la gauche. On voit ce qu’il s’est passé en Allemagne avec Schröder... Après, la droite allemande a repris ses réformes, la même chose au Chili, la même chose en Scandinavie…

    Il faut un effort de la part des partis politiques et aussi des partenaires sociaux, pour rechercher un compromis pour des réformes durables, car ces dernières sont souvent impopulaires. On l’a bien vu avec la taxe carbone, qui est quand même un échec fondamental de l’Etat. Pratiquement tous les économistes sont d’accord sur le fait qu’il faut une taxe carbone, au moins au niveau mondial. Il y a des problèmes avec les fuites à l’étranger et le fait que la production peut passer à l’étranger. L’Etat français a finalement reculé devant les lobbies. On pense à l’Etat français comme étant omniprésent et très fort, mais il est parfois aussi très faible malheureusement.

    Cela contredit une étiquette, que vous collent certains, de libéral ?

    Je ne suis pas certain de savoir ce que veut dire libéral…

    Dérégulateur ?

    Non, le vrai libéralisme, ce n’est pas du tout le laisser-faire. Au contraire, il faut un Etat fort, indépendant des lobbies et qui définisse les règles du jeu. Donc, c’est le droit à la concurrence, ce sont les autorités de régulation pour les télécoms etc., et c’est aussi évidement la BCE aujourd’hui dans l’Union bancaire, pour réguler les banques. Ce sont quelques exemples parmi d’autres qui peuvent montrer que l’on peut avoir un Etat fort, c'est-à-dire qui impose les règles du jeu, qui soit protégé des lobbies, qui soit indépendant et qui permette justement aux marchés de fonctionner, les marchés ont besoin d’un Etat fort.

    Tout le monde a souligné que vous aviez passé une partie de votre vie aux Etats-Unis. Vous êtes revenu en France, à Toulouse. Même Nobel, vous allez rester à Toulouse ?

    Bien sûr. Je suis à Toulouse depuis 23 ans et j’ai envie d’y rester parce qu’on est un groupe ici qui est merveilleux. On a un projet non seulement intellectuel mais aussi institutionnel, d’investir à la fois dans la recherche et dans l’enseignement à l’université de Toulouse. C’est vraiment quelque chose qui nous tient à cœur collectivement. Pour moi, le projet continue.

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