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    France

    Avec son «Roi Lear», Olivier Py ne convainc pas

    media Une scène du spectacle Le Roi Lear dans la Cour d'honneur du Palais des Papes au 69e Festival d'Avignon. Mise en scène : Olivier Py. Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

    Des huées et des applaudissements au Festival d’Avignon. Les 2 000 spectateurs de la Cour d’honneur du Palais des Papes ont réagi de façon très mitigée au spectacle d’ouverture qui s’est terminé vers 1h du matin ce dimanche 5 juillet. Visiblement, Olivier Py n’a pas réussi à convaincre tout le monde de sa nouvelle traduction et mise en scène de cette pièce mythique et shakespearienne.

    « Nos richesses nous trompent ! C’est notre pauvreté qui nous sauve ! » « C'est quand on n'a plus rien, tout vaut quelque chose. » Toute une tragédie shakespearienne est nécessaire pour que ces mots de sagesse puissent sortir de la bouche d’un Roi Lear qui le sait dès le début : « Je vais ramper vers la mort ».

    Dans la Cour d’honneur, c’est une ballerine toute fine et en tutu blanc et un gigolo en costard blanc doté de lunettes de soleil qui ouvrent la scène, suivi d’un motard endiablé en casque cornu. Très vite, le Roi Lear nous apparaît sur une palissade où il déclare, avec une simple couronne sur la tête, qu’il quittera son pouvoir et départagera son royaume entre ses trois filles. Mais avant, il leur pose une question qui s’avère fatale à maints égards : « Laquelle de vous m’aime le plus ? »

    « À vous le pouvoir »

    Gonerile s'enflamme alors : « Mon amour est plus grand que le pouvoir des mots ». Régane, la deuxième, aussi bavarde que l’aînée, surenchérit : « Je ne connais rien d'autre que la joie de vous aimer ». Et puis vient la surprise. Cordélia, sa chérie aimée, sa préférée, ne dit rien et se mure dans le silence avec un ruban adhésif noir sur la bouche. Le roi, meurtri et touché dans son orgueil, lui donne une claque, la déshérite et la bannit du royaume qu'il a mis entre les (mauvaises) mains de ses deux autres filles : « À vous le pouvoir ».

    Le Roi Lear a été écrit par Shakespeare au début du XVIIe siècle, mais, tous les metteurs en scènes qui se sont attaqués à la pièce en conviennent : à chaque époque, l’œuvre shakespearienne parle de nous aujourd’hui. Olivier Py a choisi de s’approprier le texte de Shakespeare jusqu’au point d’écrire lui-même une nouvelle traduction « pour traduire le sens d’aujourd’hui ». Le résultat est parfois plus vif, plus lisible et plus contemporain que l’original, mais au risque d’apparaître souvent plus lisse. D’autant plus que Py a rythmé l’histoire du Roi Lear entrecoupée de comptines et chansons populaires comme Marlbrough s’en va-t-en-guerre, Frère Jacques ou Il était un petit navire avec des textes travestis en commentaires grivois chantés par le Fous du roi.
     
    Pour Olivier Py, Le Roi Lear est simplement « la meilleure pièce du ‘vingtième siècle’, un siècle difficile, violent, dans lequel un doute sur le langage, sur les capacités du langage, sur la force des mots et peut-être même sur la politique s’est infiltré partout ». Mais à force de vouloir expliquer avec son Roi Lear tout le XXe siècle, on reste un peu sur notre faim. Peut-on réduire deux guerres mondiales, le génocide des Arméniens, la Shoah, la terreur des Khmers rouges et le massacre de millions d’hommes et de femmes au Congo à un défaut de langage ? À une Cordélia restée muette ? Chez Py, le point de départ montré d’une manière trop simple fragilise toute l'histoire.
     
    Un marathon de nu
     
    En plus, Py pousse trop souvent le drame vers la comédie. À la fin, même les plus terribles vengeances sonnent creux et tournent dans le vide. « Il ne reste plus rien de la beauté du monde. » Hélas, aussi très peu de la puissance de la langue shakespearienne qui est un peu noyée dans une traduction qui se veut contemporaine et une mise en scène qui se perd parfois dans des artifices : entre un cerf en plastique, des salves de kalachnikovs tirées en mode jihadiste et un marathon de nu mettant en exergue le joli corps de Matthieu Dessertine qui incarne Edgar, le fils légitime de Gloucester, trahi par son propre frère. Ce marathon en costume d’Adam enlève surtout la puissance de la scène finale quand le roi lui-même se retrouve nu, au sens littéral et figuré. Nu comme un ver, il lui reste que la vérité comme un dernier devoir.
     
    C’est Philippe Girard qui interprète avec un engagement total et son regard noir de folie le Roi Lear. Le jeu d’acteur et la diction sont impressionnants, la mise en scène bien rythmée. Et pourtant, la pièce piétine souvent et ne décolle jamais vraiment. Le décor est intelligent et efficace, avec des palissades et des gradins noirs à multiples usages et une scène en bois laissant la place à un terrain de terre et de boue qui engloutira les hommes et les femmes.

    « La parole est notre arme »

    « Le silence est énigmatique. La parole est notre arme la plus magnifique », explique Olivier Py. Sur le mur de la Cour d'honneur, le credo du metteur en scène (« Ton silence est une machine de guerre ») est même affiché sous forme d'une phrase en format géant avec des néons illuminés. Hélas, dans la mise en scène de Py, la relation entre le père-roi et ses filles est tout de suite mise en évidence, lisible, prévisible. On paie le prix fort : quand l'amour se transforme en haine, le mystère de la noirceur a disparu. Comme la menace de nous retrouver à notre tour mis en danger par la tentation de la destruction. Tout est blanc ou noir, tout appartient au camp du bien ou du mal. Pendant tout ce temps, le bouffon, merveilleusement incarné par Jean-Damien Barbu qui possède ce grain de folie qui manque tant à la pièce, nous fait rire. Quant au Roi, il sombre dans la folie et se retrouve spolié, trahi et sans habits sur ses anciennes terres, mortes comme lui. « Le destin est mon roi et moi, je suis son fou. » À la fin, on a enfin le sentiment d'arriver chez Shakespeare. Mais le délire est venu trop tard pour nous engloutir dans cette histoire.

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