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    France

    Il y a dix ans, les banlieues s’embrasaient dans toute la France

    media Embrasement des banlieues suite au décès, la veille, de deux adolescents électrocutés dans un transformateur EDF, à Clichy-sous-Bois, le 28 octobre 2005. AFP/Joël Saget

    Le 27 octobre 2005, Zyed et Bouna, deux adolescents de Clichy-sous-Bois, mouraient électrocutés après avoir voulu échapper à un contrôle de police. Le drame avait provoqué une flambée de violence sans précédent qui s’était étendue à toute la France. Dix ans plus tard, l’amertume prédomine dans les banlieues.

    « Il suffit d’une étincelle pour incendier cent univers », prétend un proverbe persan. Ce 27 octobre 2005, l’étincelle part d’une scène presque banale, une scène comme il s’en produit chaque jour en périphérie des grandes villes. Appelés par un riverain pour une tentative de vol sur un chantier à Clichy-sous-Bois, la ville la plus pauvre de Seine-Saint-Denis, des policiers de la BAC (Brigade anti-criminalité) interviennent et prennent en chasse un groupe de suspects. Parmi eux, Zyed, Bouna et Muhittin, trois adolescents scolarisés qui rentrent chez eux après avoir joué au foot.

    Prenant peur à l’idée de subir un énième contrôle de police, les trois jeunes se réfugient dans un poste électrique haute tension. Fatale erreur. Zyed Benna (17 ans) et Bouna Traoré (15 ans) sont électrocutés et meurent sur-le-champ alors que Muhittin Altun (17 ans) est grièvement brûlé. Selon les enregistrements de leurs conversations radio, les policiers à leur poursuite ont délibérément laissé pénétrer les trois adolescents dans l’installation électrique sans les prévenir du danger. A l’annonce de la mort des deux lycéens, des dizaines de jeunes de leur cité du Chêne-Pointu commencent à incendier des voitures et à s’en prendre aux policiers, aux pompiers et aux édifices publics.

    Situation explosive

    Zyed (17 ans) et Bouna (15 ans), les deux victimes du 27 octobre 2005.

    Le contexte est particulier : le ramadan entame sa quatrième semaine dans cette banlieue à forte population musulmane et les soirées sont, du coup, un peu plus animées qu’à l’accoutumée, d’autant que les vacances scolaires viennent de débuter, laissant de nombreux jeunes livrés à eux-mêmes. Et puis aussi, la veille de la mort des deux victimes, le ministre de l’Intérieur en poste, Nicolas Sarkozy, a lancé à une habitante d’Argenteuil (Val-d’Oise) devant les caméras de télévision : « Vous en avez assez des bande de racailles ? Eh bien, on va vous en débarrasser », une déclaration largement diffusée dans les médias et jugée blessante par une population défavorisée, des banlieusards déjà vexés par la promesse faite au mois de juin par ce même Nicolas Sarkozy de « nettoyer les cités au Kärcher ».

    « Le coup du Kärcher, ça a énormément fait parler à La Courneuve (en Seine-Saint-Denis; ndlr). Encore aujourd’hui, pour les gens qui ont 25-30 ans maintenant, cela a énormément marqué, ce terme-là », explique un fonctionnaire de police prénommé Christophe au micro RFI de Raphaël Reynes. « Pour eux, qu’est-ce qu’on nettoie au Kärcher ? Eh ben, vulgairement : de la merde », poursuit ce policier qui était affecté à Montreuil-sous-Bois (également en Seine-Saint-Denis; ndlr) au moment des émeutes. « Donc, ça a été compliqué à encaisser, explique-t-il. Pas seulement pour les délinquants mais pour les gens qui habitaient là-bas tout simplement. »

    « Il y avait un ras-le-bol, des contrôles de police très fréquents, la ville était mise à l’écart », confiait jeudi à l’Agence France-Presse un protagoniste des émeutes de 2005. « C’était une accumulation de tout ça, les révoltes », poursuivait-il. « La mort de Zyed et Bouna, deux ados qui ne pensaient qu’à aller à l’école et à jouer au foot, ça a été la goutte d’eau. Notre objectif c’était de brûler les voitures pour faire venir les policiers et ensuite les caillasser ». Des incendies de voitures et des caillassages, il allait s’en produire des dizaines, puis des centaines et même des milliers durant trois semaines, au cours des plus graves émeutes jamais connues en Europe jusqu’alors.

    Partie de Clichy-sous-Bois, où une grenade lacrymogène lancée dans la mosquée locale le soir même du drame envenime un peu plus le climat, l’insurrection se propage en région parisienne puis dans la France entière. Le pic des violences est atteint dans la nuit du 6 au 7 novembre, nuit durant laquelle 274 communes sont touchées, 35 policiers blessés et 1 408 véhicules incendiés. Le lendemain, 8 novembre, le Premier ministre Dominique de Villepin proclame l’état d’urgence dans 25 départements, dont la région Ile-de-France dans son intégralité. Cela n’était plus arrivé depuis la guerre d’Algérie.

    Quand le calme revient enfin après trois semaines de révolte, le bilan est très lourd : plus de 9 000 véhicules brûlés, 6 000 interpellations, 1 300 personnes écrouées, 56 policiers blessés et 4 morts (un employé, un retraité et un gardien d’immeuble tous trois victimes des émeutiers ainsi qu’un gardien de lycée asphyxié après avoir voulu éteindre un incendie). Quant aux dégâts (au moins 300 bâtiments détruits ou dégradés), ils seront évalués à plus 200 millions d’euros, sans compter les dommages collatéraux d’une agitation qui a durablement terni l’image du pays à l’étranger. C’est le cas par exemple aux Etats-Unis, où les émeutes ont été largement suivies et commentées et où les médias ont fortement déconseillé aux ressortissants américains de se rendre en France.

    Clichy relève la tête

    Les améliorations sont difficilement perceptibles à la cité du Chêne-Pointu. AFP PHOTO / ALEXANDER KLEIN

    Surpris par l’ampleur et la durée du mouvement, Jacques Chirac intervient à la télévision le 14 novembre, après un Conseil des ministres exceptionnellement avancé au lundi. Plus de 20 millions de téléspectateurs regardent cette intervention durant laquelle le président de la République joue l’apaisement. Il promet notamment de faire respecter la loi qui impose aux municipalités de compter au moins 20% de logements sociaux sur leur territoire et annonce la création d’un service civil volontaire associant accompagnement et formation qui concernerait 50 000 jeunes en 2007.

    De son côté, Dominique de Villepin avait annoncé, au plus fort des émeutes, une loi pour l’égalité des chances, avec des allocations supplémentaires de 100 millions d’euros destinées aux associations, la création de 20 000 contrats d’accompagnement et de 5 000 postes d’assistants pédagogiques pour les 1 200 collèges des quartiers sensibles. Et aussi l’aménagement de quinze zones franches urbaines supplémentaires ainsi qu’un « suivi spécifique » des jeunes désireux de suivre une formation ou un stage. Cette volonté des pouvoirs publics va se heurter à l’inertie chronique des politiques de la ville successives (neuf en quarante ans …) autant qu’à la crise économique de 2008 qui bride les finances publiques (seulement 1,6% de croissance totale en France entre 2008 et 2014).

    Dix ans plus tard, à Clichy-sous-Bois, la situation s’est améliorée. Un peu. Fière mais vexée d’avoir été stigmatisée à tort, la ville dont Zyed et Bouna sont devenus les martyrs s’est immédiatement trouvé des porte-voix avec le Bondy Blog, un media en ligne fondé par des journalistes suisses qui donne la parole aux jeunes des quartiers et dont l’émission Bondy Blog Café (1) est devenue un rendez-vous mensuel sur les chaînes LCP et France Ô. Avec aussi AC LE FEU, un collectif clichois qui regroupe des animateurs, des éducateurs et des responsables locaux et qui est désormais soutenu par 287 associations de quartiers dans le pays. Son but : faire remonter la parole des quartiers populaires auprès des institutions.

    Sous l’impulsion notamment de son maire puis sénateur Claude Dilain, décédé en mars dernier, Clichy-sous-Bois a bénéficié de nombreuses aides (670 millions d’euros au total) qui lui ont permis d’améliorer ses infrastructures et de rénover des immeubles d’habitation. La ville s’est dotée d’un commissariat de proximité, d’une piscine, d’une maison de santé et elle a vu s’installer une agence de Pôle Emploi. Le collège local a été rasé puis refait à neuf et les écoles ont été rénovées. On annonce également l’arrivée du tramway pour 2018 et une gare du futur métro du Grand Paris en 2023 car il faut encore, à l’heure actuelle, 1h40 en transports en commun pour se rendre de Clichy à Paris pourtant distante de seulement 15 km.

    Evolution et regrets

    Les avocats des parties civiles, Emmanuel Tordjman (G) et Jean-Pierre Mignard, le 16 mars 2015 lors du procès des policiers à Rennes. AFP PHOTO / DAMIEN MEYER

    « Clichy-sous-Bois est en pleine évolution et n’a pas fini d’évoluer », se réjouit Omar, un jeune du quartier, au micro RFI d’Anna Piekarec. « Il y a des nouvelles écoles, une bibliothèque, des nouveaux bâtiments… D’anciennes résidences ont été rénovées : il n’y avait plus d’ascenseur et, trois ans après les événements, tout était cassé. Dix ans après les événements, tout a été rénové ». « Ce qui n’a pas changé, regrette cependant Omar, c’est qu’on a perdu deux frères qui ne sont pas revenus. Et la police n’a toujours pas été condamnée. Elle a été acquittée, ce qui n’est pas normal. » 

    Dix ans plus tard en effet, la plaie de la mort de Zyed et Bouna n’est toujours pas cicatrisée. D’autant moins que, comme se désole Omar et de très nombreux Clichois, les policiers poursuivis pour non assistance à personne en danger ont donc été relaxés lors du procès qui s’est tenu à Rennes en mai dernier. Autres regrets : une disparité entre les quartiers de la ville qui ont bénéficié, ou pas, des subventions. Le haut-plateau Clichy-Montfermeil a été privilégié par rapport au Bas-Clichy aux dires de ses habitants.

    « Moi personnellement, je ne vois aucun changement. Mis à part peut-être la rénovation des ascenseurs, aucun coup de peinture, rien du tout », se plaint Fariz Allili qui était copain avec Zyed et Bouna à la cité du Chêne-Pointu. « Vous pouvez voir, continue-t-il en désignant un mur, ces tags-là, je les voyais déjà il y a dix ans. Donc je persiste à dire qu’ils sont morts pour rien ». Dix ans après les émeutes, Fariz pose un regard contrasté sur la situation : « Il n’y a plus du tout la même colère parce que c’est la génération internet. Ils ne pensent qu’à aller sur leur smartphone discuter en réseaux sociaux etc. Il n’y a plus autant de haine qu’avant. La haine, on la sentait vraiment à l’époque et on sent qu’elle s’est vraiment dissipée aujourd’hui ».

    Malgré ce calme apparent, les problèmes restent les mêmes. « Je vais être franc, glisse Fariz, il y a toujours autant de fumeurs à Clichy-sous-Bois, toujours autant de drogue. Au Chêne-Pointu par exemple, les charges sont énormes. Donc forcément, à la fin du mois, il ne nous reste plus grand-chose pour vivre ». « Un jeune qui n’a pas d’argent, qu’est-ce qu’il va faire ?, interroge-t-il. Soit voler parce qu’il n’a pas l’âge de travailler. Soit dealer de la drogue. Le malaise, il vient de là : le manque d’argent ».

    Le pire est à venir ?

    L'ancien ministre délégué Azouz Begag est inquiet pour l'avenir. AFP PHOTO PASCAL PAVANI

    Si Omar trouve que la situation s’est un peu améliorée et que Fariz estime que la haine s’est dissipée, ce n’est pas le cas de Christophe, le policier. Si une situation du même type venait à survenir en 2015, il redouterait le pire. « Les tensions sont toujours là et je pense que si l’on vivait la même chose, prévient-il, on monterait d’un cran dans la violence. On aurait en face de nous des individus armés et pas seulement de pierres ou de parpaings ».

    Ministre délégué à la Promotion de l’Egalité des chances de 2005 à 2007, Azouz Begag est encore plus pessimiste. Son analyse fait même froid dans le dos. « Nous sommes aujourd’hui en 2015 dans la séquence la plus périlleuse de la République française », s’inquiète celui qui est désormais chercheur au CNRS. « Il y a des milliers, voire des centaines de milliers de personnes dans les cités et ailleurs qui n’ont plus rien à perdre. Et qui sont dans des processus d’explosion individuelle ».  

    L’ancien ministre est très inquiet de ce processus « qui fait que des types sortent dans les rues avec des Kalachnikov à la main et fusillent tout ce qu’il y a autour d’eux. Il y a de quoi faire ‘flipper’ des millions de Français qui vont tôt ou tard s’armer ou constituer des milices dans leurs quartiers pour se protéger de l’invasion. Je crains, conclut Azouz Begag, que la boîte de Pandore s’ouvre encore davantage et que le pire soit à venir ».

    Responsable d’une association, Mylène tire également le signal d’alarme : « En Seine-Saint-Denis, dit-elle, on étouffe vraiment. On est une petite association, on a vu nos subventions baisser et on a maintenant un poids supplémentaire sur les épaules. Y compris avec les événements de janvier (les attentats de Charlie Hebdo; ndlr) ». « On nous dit, s’emporte-t-elle : "vous, les associations, c’est vous les fers de lance du vivre ensemble ;  c’est à vous de porter les valeurs de la France" ». « Et je réponds : mais donnez-nous les moyens de faire ce travail de lien social ».

    La balle est donc, toujours, dans le camp des politiques. Et notamment dans celui du gouvernement de Manuel Valls, un Premier ministre qui dénonçait lui-même, en janvier dernier, l' « apartheid territorial, social, ethnique »  qui existe encore dans le pays. A Clichy-sous-Bois, 45% de la population vit toujours en-dessous du seuil de pauvreté et plus d'un jeune sur trois pointe au chômage. Malgré les vies perdues et les milliards dépensés, il subsiste dans l'esprit d'un très grand nombre de Français la désagréable impression que rien n’a véritablement changé depuis les émeutes de 2005. Il s’agit d’un constat à la fois décourageant et inquiétant.

    (1) Toute la journée de mardi 27 octobre RFI donne la parole aux jeunes du Bondy Blog. Les jeunes journalistes travailleront en collaboration avec la rédaction de RFI pour proposer une journée spéciale sur l’antenne de la radio mondiale, pour raconter les quartiers, interpeler les invités, débattre des enjeux d'avenir et faire entendre leur voix dans le monde entier. Sont entre autres invités Najat Vallaud-Belkacem ministre de l'Education nationale, à 7h40 et Manuel Valls, Premier ministre, invité de Mardi Politique, à 18h10.

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