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    France

    Peut-on encore parler des terroristes sans tomber dans les clichés?

    media De gauche à droite et de haut en bas : Abdelhamid Abaaoud, Salah Abdeslam, Mohammed Merah, Chérif et Saïd Kouachi et Khaled Kelkal. DR

    Qui étaient les kamikazes du vendredi 13 novembre ? Pour les uns, des monstres de barbarie. Pour d’autres, des nihilistes tueurs et suicidaires. Les mots nous manquent pour qualifier leurs actes de terreur sans tomber dans des clichés qui relèvent plus de l'exclamatif que de l'explicatif. Il faut dépasser ce flou lexical pour appréhender cet objet complexe qu'est le terrorisme islamiste.

    « Barbares », « lâches », « anarchistes », « nihilistes », « fanatiques »… Ce sont quelques-uns des qualificatifs qu’on a pu lire dans les journaux ou entendre dans la rue ces derniers jours désignant les terroristes qui ont semé la mort à Paris. Plus on s'éloigne de la date du 13 novembre et, à mesure que la sidération fait place au besoin d’analyse, ces premiers mots se révèlent inefficaces pour décrire précisément les assaillants de Paris et leurs motivations.

    Si le travail minutieux effectué par la police et les services de renseignement français depuis les attentats a commencé à apporter des réponses précises à beaucoup de questions que l'on se pose, un flou sémantique persiste. Des mots nous manquent. Or, il est impératif de nommer l'ennemi car, comme l’affirme le professeur de criminologie Alain Bauer, « désigner l’adversaire est le premier pas vers la capacité à le combattre ».

    « Qu’ils aillent tous brûler dans les flammes de l’enfer »

    C’est d’un philosophe qu’est venue la première salve de contestations, notamment du terme « barbarie » qui est revenu en boucle dès les premières heures après les événements. Le président Hollande a sans doute été l’un des premiers à prononcer le mot lorsqu’il a décrit dès vendredi soir les attentats qui venaient d’avoir lieu de « barbarie absolue », rappelle le spécialiste de Spinoza, Pierre Zaoui, dans sa tribune publiée dans Libération(1). La formule présidentielle a depuis fait florès, puisqu’elle a été reprise par les médias mais aussi par le gouvernement comme par l’opposition.

    « Moi-même, confie le philosophe, en regardant à la télé ce qui se passait à Paris cette nuit fatidique, je me suis entendu crier  qu’est-ce que c’est ces barbares épouvantables ! ". Ce soir-là, je n’avais qu’une seule envie, celle de les voir tous brûler dans les flammes de l’enfer ! » Et d’ajouter : « Dans ce contexte, qualifier les assaillants de " barbares" relevait plutôt d’un cri du cœur, mais un cri n’est pas une pensée ! »

    Pierre Zaoui n’a pas tort. Si le terme « barbare » est devenu aujourd’hui, comme l’explique Yvan Amar, auteur de chroniques sur la langue française et sa pratique (« Les mots de l'actualité », «Danse des mots ») sur les antennes de RFI, « un synonyme intensif de la cruauté et de la violence », son premier sens renvoie à une hiérarchie civilisationnelle, ô combien stigmatisante. Inventé par les Grecs, « barbares » renvoyait initialement au charabia incompréhensible « bar-bar » et par extension aux peuples qui pratiquaient ce parler inintelligible. Etre « barbares » voulait dire dans l’Antiquité ne pas appartenir à la civilisation hellénique, ce qui impliquait pour les Grecs que ceux-ci ne faisaient pas partie de la civilisation tout court. C’est cette acception qui a été retenue par la postérité.

    Aujourd’hui, comme aux temps anciens, « barbares » est un mot chargé et clivant, qui partage le monde entre ceux qui sont civilisés et ceux qui ne le sont point. D’où l’embarras de Zaoui pour qui ce qualificatif est un « mot brûlé », un jugement de valeur qui ne dit rien sur les rapports de force entre peuples, « faisant ainsi écran à toute intelligence précise de l’ennemi qu’exigent les situations de guerre ». Bref, employé pour désigner et humilier l’autre en général, le terme stigmatise, et ce faisant, tombe en deçà de la réflexion lucide nécessaire sur le réel et ses abîmes.

    Une réflexion historique

    Cette réflexion lucide, le professeur Alain Bauer l’a menée à sa façon dans sa contribution publiée dans le quotidien L’Opinion (2) où il raconte l’évolution de la figure du terroriste au tournant des années 1990, avec la fin de la guerre froide. « Le terrorisme d’Etat s’est réduit, écrit Bauer. Les irréductibles Basques et Irlandais ont rendu les armes, les FARC colombiens se sont tout simplement criminalisés. Le " golem " al-Qaïda version ben Laden s’est retourné contre ses inventeurs et après avoir inventé l’hyperterrorisme, s’est fait dépasser par le califat de l’Etat islamique. »

    Autre nouveauté, dans les pays occidentaux que ces organisations terroristes ciblent régulièrement, celles-ci s’appuient, poursuit Bauer, désormais sur des opérateurs locaux puisés dans la frange de la population issue de l’immigration. Les locaux ont remplacé les commandos venus de l’extérieur. A mi-chemin entre gangsters et terroristes, ces nouveaux tueurs s’appellent Khaled Kelkal, Mohammed Merah, les frères Kouachi ou Amedy Coulibaly. Les auteurs des attentats de Paris du 13 novembre appartiennent à cette catégorie des terroristes du cru, qualifiés par Bauer de « lumpenterroristes ». Ils sont fanatisés par les jihadistes de Syrie et d’Irak et formés à tuer et à mourir au nom d’un islamisme radical qui érige la religion en unique source de rédemption.

    Les anarchistes sont de retour

    La vision macabre de ces jihadistes radicaux à l’œuvre dans les rues de Paris vendredi 13 novembre fait penser, ont écrit certains observateurs, aux anarchistes qui avaient ensanglanté l’Europe et les Etats-Unis à la fin du XIXe siècle, animés par des motivations qui relèvent du nihilisme.

    Fondée sur l'affirmation de l’absurdité de la vie et le refus de tout absolu religieux, métaphysique, moral ou politique, la pensée nihiliste fut popularisée par les écrivains modernistes russes (Tourgueniev, Dostoïevski), avant d’être incarnée par des mouvements radicaux et révolutionnaires, prônant le terrorisme politique.
    L’écrivain Guy Sorman a été l’un des premiers à établir le rapprochement entre ce qu’il appelle « l’anarcho-nihiliste » et la figure du jihadiste dans son blog (3). Reconnaissant que contrairement au nihiliste du XIXe siècle le terroriste islamiste est inculte et puise son savoir sur l’islam dans le web quand ce n’est pas en lisant L’islam pour les nuls (livre dont la commande sur internet par des jihadistes a été récemment rapportée dans la presse), ils ont en commun, écrit Sorman, leurs « bombes artisanales », « une même propension au suicide et des finalités aussi floues ».

    Leur point de rencontre, pour le philosophe François Guéry, est à chercher notamment dans « la dimension de scénarisation » de leurs actions terroristes (4). «  Le 11-Septembre est, rappelle Guéry, un chef-d’œuvre de composition et de précision, il a fallu penser à tout, passer de ces pensées à des réalisations pas évidentes (Exemple : apprendre à piloter…), mettre de la concentration et de la minutie dans des préparatifs complexes. » Elaborant son intuition, le philosophe explique que tout comme les nihilistes russes d’il y a deux siècles, « les jihadistes mettent en scène leurs crimes pour qu’ils soient sidérants » et secouent la confiance en soi de l’ennemi en bafouant ses symboles. Ce qui expliquerait le choix de la salle de concerts du Bataclan ou les terrasses de café par les assaillants de Paris, des choix qui n’étaient pas anodins comme ne l’était sans doute pas la décision par le mouvement nihiliste Narodnaïa Volia de faire exploser en 1881 le carrosse du Tsar de toutes les Russies.

    Le refus de la civilisation

    Paradoxalement, les Abaaoud, les Merah, les Kelkal auraient peut-être été les premiers surpris d’avoir été taxés de « nihilistes ». « Pour eux, c’est nous les Occidentaux qui sommes les vrais nihilistes, enchaîne Pierre Zaoui. C’est notre absence de valeurs spirituelles qui justifie, à leurs yeux, leur combat. »

    Or, le combat du nihiliste est-il si différent du combat de l’islamiste ? Tous les deux font primer le changement par la force sur le changement par la loi, ce qui les rapproche du totalitarisme. Selon Hélène L’Heuillet, spécialiste du terrorisme (5), le nihilisme est la source commune de la pensée totalitaire et la pensée jihadiste qui se caractérisent toutes les deux par leur refus absolu et commun de la civilisation et débouchent sur le meurtre et le suicide. C’est cette absolue radicalité vécue comme une sorte d’ébriété et de toute-puissance qui expliquerait la dureté machinale et quasi-robotique notée dans les yeux des terroristes par les survivants au Bataclan le 13 novembre dernier.

    Les témoins ont parlé d’ « automates fanatiques » et de « missionnaires » qui tuaient sans manifester le moindre affect. Des « surmusulmans » en quelque sorte, selon le terme forgé par le psychanalyste Fethi Benslama (6).


    (1) Libération, 18 novembre 2015

    (2) L’Opinion, 16 novembre 2015

    (3) Contrepoints, 16 novembre 2015

    (4) Interview de François Guéry, par Barbara Lambert. Atlantico.fr, 16 février 2015.

    (5) Hélène L’Heuillet, Aux sources du terrorisme. De la petite guerre aux attentats-suicides, Paris, Fayard, 2009

    (6) Interview de Fethi Benslama, par Soren Seelow. Le Monde, 12 novembre 2015
     

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