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La PAC: regards de paysans du Limousin

media Michel Senom, agriculteur dans le Limousin Arnaud Jouve/RFI

La politique agricole commune, la PAC (43% du budget de l’Union européenne, près de 60 milliards d’euros en 2011) a été créée à la fin de la Seconde Guerre mondiale pour assurer à tous les Européens une alimentation suffisante, à un prix accessible, tout en permettant aux paysans de se faire un revenu. Née avec le traité de Rome du 25 mars 1957, la PAC a été mise en place le 14 janvier 1962 et a connu depuis de nombreuses évolutions. Aujourd'hui, le systhème est en crise et de nombreux paysans sont en difficultés. Rencontre avec des agriculteurs du Limousin, une région agricole du centre de la France.

Vaches de race limousine RFI

« Pour les anciens c’est difficile de comprendre l’évolution de la ferme », fait remarquer Jean-Claude Puigrenier, un agriculteur aujourd’hui à la tête d’une belle exploitation agricole dans le Haut Limousin. Pour lui, l’aventure a commencé en 1979 avec 55 hectares : 35 hectares en culture le reste en bois, et quelques bâtiments à l’abandon. Avec l’aide de son père également agriculteur, il remet tout en état et commence à se développer. Plus tard, Jean-Claude Puigrenier fait rentrer ses enfants dans l’exploitation et récupère de nouveaux terrains. Aujourd’hui, l’exploitation fait 320 hectares, avec 200 vaches et 900 brebis. Il sont trois associés, un salarié à temps complet, un apprenti et deux salariés à mi-temps (dont l’épouse de Jean-Claude Puigrenier). Ils ont donc cinq salaires à sortir tous les mois. « Sur l’exploitation, on fait 60 hectares de céréales, et 40 hectares de maïs. Et le reste c’est tout en herbes. Les céréales, on en commercialise une partie, et on en garde une partie pour les bêtes, et c’est avec cette production-là qu’on fait le tampon selon les années. »

La PAC pour compenser

Si Jean-Claude Puigrenier a pu faire face et même se développer, c’est grâce entre autres à l’aide de la PAC qui couvre en règle générale 20 à 30% du chiffre d’affaires des agriculteurs. Un soutien indispensable pour compenser la différence entre le coût de production européen et celui du marché mondial, comme l’explique l’agronome Antonio Ferreira, à propos des Trente Glorieuses où l’on a incité à la production voire à la surproduction. « On était à l’époque dans la production intensive. Tous les gouvernements ont incité à produire, à produire, quitte à dépasser les besoins en interne des pays, pour pouvoir exporter, échanger sur le grand marché mondial... pour que le prix puisse être accepté par un Chinois, un Africain, on a créé des aides d’intervention. Ces aides finançaient la différence de prix entre ce qu’on payait au producteur et le prix qui était celui du marché mondial ». Ce système de compensation de prix va fonctionner ainsi jusqu’à la grande réforme de la PAC en 1992. Où l’on observe une modification importante de la politique de soutien par la baisse des prix garantis, qui se rapprochent du niveau des cours mondiaux. La baisse est compensée par des aides directes aux agriculteurs. 1992, c’est aussi le Sommet de la Terre à Rio et l’on assiste en Europe à l’instauration des premières mesures agro-environnementales.

« La carotte pour faire marcher »

Pour Michel Senon, un autre exploitant de la région, « si au début la PAC n’était qu’économique, aujourd’hui elle est aussi environnementale. Aujourd’hui, on nous impose des cahiers des charges et des normes aussi bien de sécurité sanitaire que des normes de pollution et d’environnement, avec des contrôles à la clé qui font que si on n’est pas conforme aux différentes réglementations, on a des suppressions de 3%, de 10% ou de la totalité des aides PAC, donc c’est un peu la carotte pour faire marcher ». Michel Senom explique le système : « Avec ces subventions, ils tiennent l’agriculture européenne, ça leur permet d’être incitatif et surtout de diriger les marchés. Par exemple, si on nous incite à faire du soja en Europe, c’est pour qu’on en achète moins au Brésil, et ça nous incite à être plus autonomes en France. Donc ça aide à canaliser les productions et c’est aussi une compensation de prix. »

Le coût de production : « sans la PAC on n’existerait plus »

Michel Senom à la stabule RFI

« Chez nous, un employé, ça coûte environ 2 500 euros par mois », pointe Michel Senom. « Je suis sûr qu’avec cette somme en Roumanie j’en aurai deux ou trois et peut-être 10 en Asie... On n’a pas les mêmes coûts de production. Il y a des rééquilibrages à faire. Il y a par exemple des normes environnementales en Europe qui sont beaucoup plus exigeantes que dans d’autres pays comme en Chine, en Inde, en Amérique du Sud voire même aux Etats-Unis ». Michel Senom possède 600 vaches à viande, une affaire qu’il exploitait avec deux employés. Aujourd’hui, il n’en a plus qu’un et pourtant son coût de production reste élevé. « Aujourd’hui, on vend entre 20 et 40% en dessous du prix de revient de ce qu’on produit. Le coût de production d’une tonne de blé est d’environ 150 euros, toutes charges comprises, mais on peut le vendre qu’à 120 euros et la PAC est là pour rééquilibrer le marché. Mais on peut aussi le vendre à 180 euros, dans ce cas c’est du supplément. C’est pour ça que les céréaliers ont parfois, certaines années, des super résultats. Si ça ce passe mal, ils ont la PAC, et sinon, c’est du bénéfice. »

Mais ce qui vaut pour les céréales ne vaut pas pour la viande précise Michel Senom. « Pour la viande, c’est le même principe, mais dans la viande, on est toujours systématiquement en dessous du coût de production. Aujourd’hui, le coût de production en viande bovine, sur du taurillon, ce qui est classique, est à 4,20 euros ou 4,30 euros et on vend à 3,70 euros le kilo. Ce qui fait un manque à gagner de 250 euros par animal vendu. Face à cela, la PAC compense par des primes fixes à l’hectare. La PAC doit compenser le manque à gagner mais elle doit aussi permettre de trouver un revenu décent à l’éleveur pour qu’il puisse en vivre ».

Pour Jean-Claude Puigrenier, la PAC était au départ une compensation pour combler la différence entre ce prix de revient du coût de production et le prix de vente sur le marché mondial. « En schématisant, on a un coût de production qui est le double du prix de vente. Donc s’il n’y avait pas la PAC, nous on n’existerait plus ! »

La concurrence agro-industrielle

De plus, les agriculteurs ont aujourd’hui perdu le contrôle sur le devenir de leur production dans le territoire à cause de la concurrence des industries agroalimentaires, des grandes surfaces, et des grands groupes qui ont la main mise sur le prix du marché. D’où toutes les crises que l’on voit actuellement, avec le lait, la viande, ou le porc.

Les messages des paysans à l'entrée des villages RFI

Pour Antonio Ferreira, c’est aussi le problème de la société de consommation. « Tant que le client ne sera pas conscient que s’il paye le prix, il aura quelque chose de bon, qu’il en mangera moins mais que ce sera meilleur pour sa santé, alors il comprendra éventuellement qu’il faudra payer un peu plus cher le produit et en manger un peu moins pour que tout le monde y gagne ! D’autre part quand on voit que le directeur de la FNSEA (l’un des principaux syndicats agricoles) est lui-même directeur dans plusieurs groupes agro-alimentaires et que soi-disant il prend la défense des agriculteurs tout en étant content qu’on ne paye pas le porc cher, il y a un problème. »

Une Europe à plusieurs vitesses

« Pourquoi la TVA n’est pas la même partout en Europe ? Les frontières sont ouvertes ! On a la même monnaie ! », s’interroge l’agriculteur Jean-Claude Puigrenier. « On a un système européen commun, mais dans les faits on n’est pas tous sur les mêmes règles du jeu… Ca coûte moins cher à une grosse coopérative de porcs en Bretagne de faire abattre leurs bêtes en Hollande, car la main d’œuvre vient d’Europe de l’Est... Si on a fait l’Europe, c’est pour qu’on soit tous sur un pied d’égalité, au niveau production, au niveau charges, comme au niveau réglementation, qu’on ait le même coût de main d’œuvre partout. »

Un exemple que cite Jean-Claude Puigrenier sur ce décalage entre les pays de l’Union européenne, c’est celui de la viande. « Je suis d’accord avec l’importance de maintenir la chaine du froid pour la viande, mais pourquoi en Italie, ou en Grèce on peut vendre la viande sur des étals, sans parasol, et ici on va emmerder les gens parce qu’il y a 1 degré d’écart ? Qu’on mette les mêmes charges, le même taux de TVA, et que si on est tous dans l’Europe, et bien qu’on soit tous égaux ! Et pas qu’il y en ait qui veulent faire mieux et qui s’en sortent toujours moins bien ! ». Autre exemple du coût de production que subit directement Jean-Claude Puigrenier : « Avec les ovins, il est obligatoire au niveau des labels de ne travailler qu’avec du soja non OGM pour nourrir nos bêtes. Nous, on ne travaille qu’avec du non OGM, mais c’est 100 euros de plus la tonne. Donc on perd de l’argent ! On veut pourtant faire quelque chose de bien, mais on n’est pas récompensés ! Maintenant, on a changé, on travaille avec du tourteau de colza. Mais pourquoi ça ? ».

Les « risques administratifs »

« Quand j’ai démarré, j’estimais les risques climatiques sur mon exploitation, pas les risques administratifs ! », ironise Jean-Claude Puigrenier, qui regrette qu’en contrepartie de l’aide financière, la PAC impose « tout un tas de réglementations ». Et de citer : « Au niveau des cultures, au niveau foncier, élevage bovin, ovin, environnement, bâtiments, ce sont eux qui fixent les règles du jeu.

Rajout d'azote sur les terres RFI

On nous a mis des références, des nombres qui changent tous les quatre matins, depuis 1992. Alors il faut s’adapter sans arrêt. Le problème, c’est que plein de choses se sont greffées dont on ne parle pas. Entre coût de revient et prix de vente, au milieu on nous rajoute des normes environnementales supplémentaires, la mise aux normes des bâtiments, les contraintes avec le matériel, avec la main d’œuvre, les contraintes sanitaires, d’identification… etc, et à chaque fois ils en rajoutent. Tous les ans, nous avons des normes supplémentaires. Mais ils ne compensent pas plus pour autant. On est coincés et on peut nous supprimer une partie des aides. »

« On est toujours dans le rouge ! »

Malgré le soutien de la PAC, les agriculteurs se plaignent d’être constamment à découvert, comme Jean-Claude Puigrenier. « On ne fait pas de folie en investissement, on fait attention, on n’achète pas de gros matériel, on fait tout ce qu’on peut pour tirer au maximum, mais malgré cela, on n’arrive pas à s’en sortir. On est toujours dans le rouge. On tourne tout le temps avec un compte à découvert. C’est quelque chose qu’on vit mal. Franchement, entre le début et la fin que je vais avoir vécu, on vendait les bêtes à peu près au même prix qu’aujourd’hui quand je me suis installé il y a 35 ans ! En 1979, on vendait les agneaux 800 Francs, donc en euros cela équivaut à 140 euros. Et bien la moyenne de cette année est à 133 euros pour un agneau ! »

A l’époque, insiste Jean-Claude Puigrenier, il n’y avait pas de PAC. « Il n’y en avait pas car ça se vendait à un prix grâce auquel on arrivait à gagner notre vie. A l’époque, quand je me suis installé, il y avait de l’inflation et mes premiers emprunts, étaient à 10%. Après l’inflation a diminué, les taux d’emprunt également, j’ai toujours négocié mes emprunts à la baisse d’ailleurs, et aujourd’hui on emprunte à 2%, et pourtant on est toujours dans le rouge. »

Maraichers, souvent hors PAC

Joëlle Raynaud est une jeune maraichère qui s’est lancée depuis une quinzaine d’années, seule, en agriculture biologique sans l’aide de la PAC. « Je fais 35 variétés de légumes, parce que je ne fais que de la vente directe, donc il faut que j’aie beaucoup de diversité, car le but est de faire des paniers de légumes et les marchés. Pommes de terres, carottes, poireaux, tomates en variété ancienne, poivrons, aubergines… au printemps, il faut de quoi faire la jardinière de légumes, en été il faut la ratatouille, et en automne- hiver il faut de quoi faire une soupe ou un pot-au-feu.

Joëlle Raynaud fait ses plantations de saison RFI

Tout cela sur une superficie d’un hectare et une serre de 730 mètres carrés, qui doit être agrandie. Et je suis toute seule. Je fais tout, production, commercialisation y compris la comptabilité ».

Pourquoi ne pas faire appel à la PAC ? Joëlle Raynaud dit ne pas se sentir concernée par ce système d’aides. « Pour moi, la PAC, c’est très compliqué. Je ne me sentais pas directement concernée. Pourtant on m’a dit qu’en faisant une déclaration, ce serait le seul moyen pour que l’Europe sache qu’il y a des petits maraichers qui font ce genre de production dans ces territoires-là. Parce qu’on n’a que des petites surfaces et des petits chiffres d’affaires. Maintenant, on est un peu mieux reconnus. Mais je ne perçois pas d’argent de la PAC. On a le droit à une aide à la surface, et en tant que « bio » j’ai droit à un crédit d’impôt. Mais on ne peut pas cumuler ces deux aides. En fait, je refuse l’aide PAC pour garder le crédit d’impôt. D’un côté, on ne perçoit rien, mais on ne doit rien ! En revanche il faut quand même que j’aie un couvert végétal en hiver, c’est la réglementation ».

Joëlle Raynaud estime que rentrer dans l’engrenage des systèmes d’aides de la PAC serait chronophage et l’empêcherait de produire ce qu’elle veut. « Moi, je veux rester libre, je ne veux pas être contrainte par la PAC. Pour moi, ceux qui touchent plus d’argent sont ceux qui ont plus de surface et plus de têtes de bétail. Nous, nous ne sommes pas dans cette logique-là. Le problème, c’est que ce système crée des tensions entre les agriculteurs, cela met une pression sur le foncier : il y a des gens qui vont acquérir du terrain, sans forcément l’exploiter à 100% de sa capacité mais uniquement pour toucher de l’argent. Et du coup, c’est difficile de trouver des terres. Je voudrais bien m’agrandir un peu pour pouvoir tourner mes cultures. Mais je ne peux pas, car je suis confrontée à des voisins qui ont plus d’une centaine d’hectares chacun, mais ils ne lâcheront pas un seul hectare, pour pouvoir continuer à percevoir les mêmes aides. »

Un autre modèle pour la PAC ?

Pour l’agronome Antonio Ferreira, le constat est sans appel. « Je pense que la majorité des agriculteurs se disent "on va dans le mur". Mais ils subissent des pressions principalement financières, car changer du tout au tout n’est pas évident, et ils se demandent s’ils pourront trouver les mêmes débouchés pour tout le monde. » Antonio Ferreira cite l’exemple de la vente directe, qui, sans intermédiaires, permet à certains de mieux s’en sortir. « La vente directe serait l’idéal pour tous, mais est-ce que tout le monde va pouvoir vendre son veau, sa carotte, sur le pas de sa porte ? Ce n’est pas possible non plus, ce n’est pas toujours réalisable, sauf de manière utopique ! C’était ce qui se faisait sur l’exploitation vivrière il y a 50 ans, et on vendait l’excédent de production à l’extérieur. Mais maintenant, compte tenu des charges et des implications financières des exploitations, ce n’est pas possible. Mais les gens se réveillent, et commencent à réfléchir à tout cela. On n’oppose plus les "traditionnels" aux « bio » et on est de plus en plus dans une agriculture de type raisonnée. »

L’agriculture évolue en permanence et doit faire face à de nouveaux défis, mais pour Jean-Claude Puigrenier, la PAC doit se réformer en profondeur. « Aujourd’hui, franchement je ne sais pas comment voir l’avenir de la PAC. Je ne suis plus optimiste et je ne rêve plus à rien. J’arrive presque au bout du rouleau, et comme c’est parti, je ne sais pas comment cela peut évoluer, mais ça ne peut que se compliquer. »

 

 

 

 

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Michel Senom aux champs RFI

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