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    France

    France: les accords de Matignon, pour les droits des travailleurs, ont 80 ans

    media Le président du Conseil des ministres du Front populaire, le socialiste Léon Blum, au micro en 1936. BNF/Agence de presse Meurisse‏

    Dans la nuit du 7 au 8 juin 1936 étaient signés les accords de Matignon, sous la pression d'immenses grèves qui saluaient l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement d'unité de gauche. Sous l'égide du chef du gouvernement Léon Blum, les représentants syndicaux et ceux du patronat français s'accordaient sur des augmentations de salaire, la reconnaissance du droit syndical dans l'entreprise et l'application des conventions collectives. Une révolution sociale qui s'accompagna aussi de l'octroi des premiers « congés payés » et de la semaine de travail de quarante heures.

    Alors que, partout en France, des grèves d'une ampleur inédite ont lieu pour saluer l'arrivée au pouvoir du Front populaire (une coalition politique composée de socialistes, de radicaux et de communistes élus le 3 mai 1936), des négociations tout aussi inédites s'ouvrent le 7 juin.

    « Pour la première fois en France, explique l'historien Serge Wolikow, il y a véritablement une négociation interprofessionnelle au plus haut niveau entre le patronat français et la Confédération générale du travail (la CGT, unifiée en 1934, ndlr). » C'est l'inauguration du rôle de l'Etat comme « arbitre » de ce qu'on appellera le dialogue social.

    Obtenus « à chaud », alors que partout en France, les grèves se poursuivent, les accords de Matignon sont une rupture majeure dans l'histoire sociale française.

    A l'issue de ces négociations, les salariés obtiennent la reconnaissance des conventions collectives par branche (destinées notamment à définir le contrat de travail), l'élection de délégués du personnel (à laquelle prennent part les femmes et les étrangers), des augmentations de salaire significatives pour les salaires les plus bas, en particulier ceux des jeunes et ceux des femmes.

    Premiers congés payés, bords de Seine, France, 1936 © Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

    Une méthode gréviste novatrice en France

    « Il est intéressant de souligner, poursuit Serge Wolikow, que deux mesures ne figuraient pas dans le programme du Front populaire mais sont directement le fruit des grèves. Il s'agit des quinze jours de congé payé et de la semaine de travail limitée à 40 heures. »

    En effet, c'est parce que même après la signature des accords de Matignon, le mouvement de grève se poursuit et prend un visage nouveau, que ces deux évolutions surviennent. Les grèves s'étendent et gagnent de nouveaux secteurs comme les grands magasins.

    De plus, tout un mouvement de solidarité se met en marche pour soutenir les grévistes. Dans une exposition photographique consacrée au Front populaire à l'Hôtel de Ville de Paris, la commissaire Françoise Denoyelle met en lumière la façon dont se sont déroulées ces grèves, à partir de mai 1936.

    Pour la première fois en France, on généralise l'usage de la grève dite « sur le tas », l'occupation des lieux de travail pour empêcher le patronat de fermer les lieux (« lock-out ») tout en maintenant une cohésion et une unité des grévistes.

    Crise économique et montée du totalitarisme

    Dans les usines et les ateliers occupés, « on écoute la radio, le délégué syndical qui vient donner les nouvelles, on organise des festivités, des bals, et on dort sur le tas », explique Françoise Denoyelle, en pointant du doigt les photos d'intérieur d'usine devenues aussi cultes que celles montrant les milliers de Français profitant à la mer des congés payés.

    Mais après de longues semaines de grèves, destinées aussi à faire pression sur le patronat pour qu'il applique les termes des accords de Matignon, l'impatience gagne le pouvoir. Au point que Maurice Thorez, chef du Parti communiste, dit à cette occasion une phrase restée célèbre : « Il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue. »

    Il faut dire que la France est alors engluée dans la crise économique et que la menace fasciste et totalitaire se précise chez les voisins allemand, italien et espagnol, faisant passer les questions sociales au second plan.

    Ironie de l'histoire, 80 ans après, c'est un président socialiste, François Hollande, qui s'inspire de la fameuse phrase de Maurice Thorez pour demander aux grévistes de cesser leur mouvement contre la loi El Khomri, censée donner plus de marges de manœuvre à la négociation en entreprise.

    Un anniversaire célébré dans un drôle de contexte

    Pour les pourfendeurs de ce projet, le texte affirme plutôt un désengagement de l'Etat en matière de droits des salariés, alors que les accords de Matignon, renforcés après-guerre par le programme du Conseil national de la Résistance (CNR) avaient consacré le rôle d'arbitre de l'Etat.

    Selon Gérard Filoche, figure contestataire du Parti socialiste, François Hollande ne dit rien d'autre lorsqu'il affirme en 2015 : « Nous allons adapter les droits du travail aux besoins des entreprises. »

    L'ancien inspecteur du travail qualifie le premier article du projet de loi El Khomri de « contre-révolution ». « C'est celui qui dit qu'on va subordonner les droits des travailleurs aux besoins des entreprises. Je suis furieux ! Comment peut-on livrer 18 millions de salariés aux exigences des employeurs ? »

    Dans ce contexte, il est bien difficile pour le gouvernement d'invoquer le souvenir du Front populaire. Lundi 6 juin, le ministre de l'Economie Emmanuel Macron a été accueilli par des jets d'oeufs à Montreuil. Il venait inaugurer un timbre célébrant la mémoire de 1936.

    → A lire : 1936, le monde du Front populaire de Serge Wolikow, éditions du Cherche-Midi.

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