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    France

    Reporters assassinés: une impunité de plus en plus insupportable

    media «Se vouloir libre, c'est aussi vouloir les autres libres.» Simone de Beauvoir, Pour une morale de l'ambiguïté, 1947. RFI / Igor Gauquelin

    Jeudi 5 octobre 2017, en marge de la 24e édition du prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre, qui se tient cette semaine non loin des plages du débarquement en Normandie, le secrétaire général de l'association Reporters sans frontières (RSF) a dévoilé une nouvelle stèle pour rendre hommage aux journalistes tués dans le monde entier depuis un an. Beaucoup d'entre eux étaient visés. Plusieurs proches de victimes ont livré leur part de vérité.

    De notre envoyé spécial à Bayeux,

    Une pierre de plus dans notre jardin. La mort dans l'âme, une communauté constituée d'habitués mais aussi de têtes nouvelles s'est rendue, jeudi, au Mémorial des reporters le temps d'un hommage. Le cortège a parcouru comme un seul être les travées de stèles, chaque année plus nombreuses, qu'abrite ce lieu sacré du journalisme. Il a ainsi remonté le temps depuis l'après-guerre jusqu'à 2016 et 2017, deux années qui ont encore vu des dizaines et des dizaines de confrères mourir dans l'exercice de leur métier à travers le monde.

    Dans cette marche pour l'amitié, on a entendu des langues bien différentes au milieu des rangs. Mais au-delà des cultures, des nationalités, des vécus, prédominait encore cette année l'impression de valeurs universelles pleinement partagées malgré toutes ces frontières : la liberté, les droits de l'homme, la démocratie, la presse... Et les proches de certaines des victimes ont été invitées à se saisir de cette occasion, dans le sillage des quelques mots prononcés par le maire de la ville, Patrick Gomont, pour épancher leur cœur et témoigner.

    Ont ouvert la voie les amis de Véronique Robert et Stephan Villeneuve, tous deux fauchés par l'explosion d'une mine à Mossoul, le 19 juin dernier, alors qu'ils couvraient la bataille pour la deuxième ville d'Irak entre le régime de Bagdad et le groupe Daech. Un reportage destiné à l'émission Envoyé spécial, sur France 2. Certains confieront dans l'assistance, la gorge nouée, que la dernière fois qu'ils étaient venus à Bayeux, c'était avec l'un de ces deux-là. S'exprimera aussi Kawa, le frère de Bakhtiyar Haddad, leur traducteur kurde irakien tué sur le coup.

    Mémorial des reporters de Bayeux, le 5 septembre 2017. RFI / Igor Gauquelin

    « Cette mine a tué trois de nos amis et en blessé bien d'autres. Prenons soin des familles »

    « Sans le fixeur, le journaliste serait aveugle », avait d'ailleurs rappelé le maire en introduction, alors que Bakhtiyar Haddad figure sur la stèle 2017 aux côtés de ses compagnons d'infortune, et qu'une exposition photographique est consacrée à ses 15 ans d'engagement citoyen dans le conflit irakien auprès des médias français. Kawa Haddad reviendra dans son discours sur ce qui fondait la pratique de son frère : une passion viscérale de toute leur famille, installée quatre ans à Paris et deux ans à Montpellier dans les années 1980, pour la France.

    « Avant cette année, cela faisait 27 ans que je n'étais pas venu en France, confiera-t-il à RFI. J'ai beaucoup de joie de rencontrer des gens que je ne connais pas mais que mon frère connaissait. C'est assez émouvant. Je suis très reconnaissant de voir qu'on honore la mémoire de ces journalistes, tout cela est inhabituel pour moi. Bakhtiyar avait un sentiment particulier pour les Français, il était proche d'eux et entretenait des relations franches avec eux. Il était toujours content avec eux. Il ne faisait pas ça pour l'argent, il pensait plutôt qu'il fallait aider les Français sur place. »

    La stèle 2017 du Mémorial des reporters de Bayeux. RFI / Igor Gauquelin

    « Il aimait le football et supportait l'équipe de France, c'est comme ça qu'on doit se souvenir de lui »

    Le témoignage de Griselda, épouse du journaliste mexicain Javier Valdez Cárdenas, assassiné par balle le 15 mai 2017 dans la capitale de l'Etat de Sinaloa, Culacán, restera comme un autre moment puissant de cette cérémonie. Spécialisé sur le narcotrafic, ce confrère avait publié en 2016 Narco Periodismo. La prensa en medio del crimen y la denuncia (« Narcojournalisme, la presse entre le crime et la dénonciation »). Précisant s'exprimer au nom de ses enfants dès ses premiers mots, sa veuve s'est mise à défendre le combat de son homme, « mort dans la ville où il était né ».

    « L'écrivain colombien Gabriel García Márquez disait que le journalisme est le plus beau métier du monde. Javier l'a fait dans un moment où le Mexique était dangereux », a expliqué Griselda Triana, avant de dénoncer de manière implacable la corruption dans son pays et l'incapacité de la justice et du gouvernement mexicains à établir la vérité après la mort de son mari. Et d'appeler chacun à utiliser ses droits fondamentaux, sa liberté de parole, avant de conclure sur son besoin de justice. « Ils n'avaient qu'un moyen de le faire taire : le tuer. "Je ne suis ni complice, ni mort." Oui, il est mort. Ils l'ont assassiné. »

    Constat similaire en Ukraine, lorsqu'une journaliste de Kiev a évoqué à son tour le souvenir de Pavel Cheremet, tué le 20 juillet 2016 dans l'explosion de la voiture qu'il conduisait. Originaire de Biélorussie, doté de la nationalité russe, ce journaliste de renom vivait depuis plusieurs années en Ukraine. Il travaillait pour le site Ukraïnska Pravda et la radio Vesti. « Il était pour nous une star, un chef d'orchestre », rappellera sa consœur, ajoutant qu'il était aussi l'ami de l'ancien ministre russe Boris Nemtsov, qui enquêtait sur les activités russes en Ukraine et qui avait lui-même été assassiné à Moscou en 2015.


    Christophe Deloire, RSF. RFI / Igor Gauquelin

    « On doit pouvoir se rendre sur des terrains dangereux »

    Selon les recensements, le nombre de journalistes morts dans l'exercice de leur métier à travers le monde est en baisse ces dernières années. Mais il est difficile d'interpréter ces chiffres, explique Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières.

    RFI : Aujourd'hui, vous faites remarquer que le nombre de journalistes tués dans l'exercice de leur métier baisse, mais que les auteurs de crimes à leur encontre restent bien trop souvent impunis...

    Christophe Deloire : Depuis cinq ans, d'année en année, le nombre de journalistes dont on a gravé le nom sur les stèles à Bayeux a décru, parce que le nombre de journalistes tués dans l'exercice de leurs fonctions a décru. Est-ce une tendance longue ? Aujourd'hui, on est incapable de le dire. Quelles en sont les raisons ? On ne le sait pas. Est-ce que c'est parce qu'il y a de moins en moins de journalistes dans les zones dangereuses ? Parce qu'ils sont obligés de fuire ces zones-là ? Parce qu'ils sont empêchés de travailler ou qu'ils quittent leur métier ? Ou bien est-ce parce que les campagnes de lutte pour la protection des journalistes fonctionnent ? Impossible à dire. Mais une chose est certaine, l'impunité pour les auteurs de crimes contre les journalistes demeure à des niveaux qui sont absurdes. Neuf assassinats de journalistes sur dix n'ont pas de suite du point de vue procédural. Les auteurs ne sont pas condamnés.

    Il est arrivé par le passé que des responsables politiques français de tout premier plan mettent en cause des journalistes qui s'étaient retrouvés en mauvaise posture sur le terrain. Pourquoi est-il nécessaire de continuer d'affronter le danger ?

    Ce n'est évidemment pas aux responsables politiques de dire où les journalistes doivent aller, sinon ce serait une atteinte très forte à la liberté de la presse, et ce serait le début d'une tendance qui serait vraiment navrante. Les journalistes doivent pouvoir se rendre où ils veulent en respectant évidemment des règles. C'est le principe de la liberté de l'information. Ils doivent y compris pouvoir se rendre sur des terrains dangereux. L'enjeu, c'est que leur sécurité soit garantie autant que possible. Mais penser que ces journalistes dont on parle seraient des fous furieux qui voudraient prendre des risques serait faux. On peut évidemment trouver quelques cas ici ou là, mais la règle générale, c'est vraiment qu'on a des rédactions extrêmement soucieuses qui ne veulent pas prendre de risque mais qui considèrent que pour l'intérêt de l'information, il faut continuer à se rendre dans ces pays ou dans ces zones.

    → À relire : L'Afrique, l'Orient, la guerre, la presse et la démocratie (prix Bayeux 2017)

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