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    France

    Les enfants volés de la Réunion

    media En décembre 2017, Maryse, Marlène et Valérie (2e, 3e et 8e en partant de la gauche) sont revenues à La Réunion pour retrouver leur histoire, leur famille. © RFI/Frédérique Lebel

    De 1966 à 1982, l’Etat français a transféré vers la métropole 2 150 enfants réunionnais. Des bébés ou des adolescents, arrachés à leur famille pour aller repeupler des départements de métropole touchés par l’exode rural. Un scandale d’Etat dont le gouvernement commence à prendre la mesure. En décembre dernier, Valérie Andanson, de la Fédération des enfants déracinés, Maryse Ferragut, et Marlène Morin sont retournées, parfois pour la première fois, sur leur île natale. Un voyage à la recherche de leurs origines.

    Dans la vie, Maryse ne craint pas les kilomètres. Elle les cumule à bord de son camion. « Chauffeur(e) routier(e) », est-on tenté de préciser en ces temps d’écriture inclusive.

    Cette grande Toulousaine, aux faux airs de garçon manqué, parcourt donc les routes de France, mais il lui a fallu attendre 50 ans pour oser faire le grand voyage, celui du retour aux sources : Paris-Saint-Denis de la Réunion.

    De cette île où elle est née en 1967 et où elle atterrit en ce mois de décembre, elle ne connait pas grand-chose. Un voyage en avion à l’âge de 5 ans et demi, direction le Gers et une famille adoptive. Et un voyage retour aujourd’hui à la recherche de sa famille biologique. A l’arrivée à Saint-Denis, sa quête existentielle tient en deux questions vertigineusement simples : « Qui je suis ? D’où je viens ? »

    Dans la chaleur humide de l’océan Indien, c’est tout un pan caché de son histoire qui se dévoile. Ses demi-sœurs sont venues l’accueillir devant l’aéroport. Clairette, Colette, Sabrina, Natacha, beaucoup de prénoms à retenir. Il va falloir digérer en douceur : « On peut pas décrire ce qu’on ressent, on a l’impression qu’on s’est toujours connues alors qu’on se connait pas. Je suis pas euphorique, il faut laisser le temps… », commente Maryse, déjà invitée pour un premier déjeuner familial.

    Un vaste plan de « transplantation »

    Maryse tout comme Valérie et Marlène sont des « enfants de la Creuse ». Ces enfants arrachés à leur famille réunionnaise souvent pauvre, pour aller « repeupler » les départements vides de métropole, la Creuse, ou le Gers… L’artisan de ce vaste plan de « transplantation » est alors Michel Debré, fraichement élu député de la Réunion en 1963.

    Les services sociaux ne s’embarrassent alors pas de formalités. On fait miroiter la France, des études, un avenir à ces enfants. On promet un voyage retour tous les ans pour revoir la famille. S’ils sont encore vivants, les parents signent ou paraphent maladroitement une autorisation. Le voyage retour n’aura jamais lieu. Les enfants sont placés ou adoptés loin de chez eux.

    Pour Maryse, « cinq ans et demi en 1973 », ce sera un couple du Gers. Mère adoptive « alcoolique et défaillante », qui n’aura de cesse de lui reprocher ses origines créoles. Dans la villa de sa demi-sœur Clairette qui surplombe la mer, Maryse est à l’affut des ressemblances. Des photos d’une grand-mère « dont elle a le sourire ». Des informations sur ce père volage, qui n’a révélé l’existence de ses enfants adultérins que peu de temps avant sa mort. Sous les rires, on sent l’inquiétude, toujours présente sur ces racines qui se dérobent.

    « J’ai des flashs de ma vie »

    Ce voyage dans le temps, Maryse l’a fait sur les conseils et la délicate pression de Valérie Andanson. Au sein de la Fédération des enfants déracinés, elle épaule, elle conseille tous ceux et celles qui ont été victimes de ce scandale d’Etat. Le combat et le militantisme l’ont sauvée, elle dont l’enfance a été volée.

    « J’ai des flashs, des flashs de ma vie », raconte Valérie Andanson, exilée à l’âge de 3 ans. « Je me vois dans l’avion avec tous ces enfants de couleur. Arrivée dans la Creuse, j’ai aussi des flashs. J’ai su par la suite qu’on était tellement nombreux qu’ils ont dû mettre des matelas par terre, dans la cuisine dans les couloirs, partout. Ce qui est incroyable c’est que toute ma fratrie a été exilée en même temps, nous étions six. Deux garçons quatre filles. Nous avons tous été séparés ». Pendant des années ils se croisent à La Brionne, dans la Creuse, sans se reconnaître.

    A son arrivée en métropole, Valérie est placée dans une famille d’accueil « où ça s’est très mal passé ». « Pour me protéger je préfère ne plus en parler, la seule chose que je peux dire c’est que le seul endroit où je me sentais alors en sécurité, c’était sous la table. Je me souviens aussi d’une visite de l’assistante sociale. Pour une fois j’étais bien habillée et il y avait à manger ». Quand elle est enfin adoptée par une famille aimante, à l’âge de 7 ans, son père adoptif mettra un an avant de pouvoir l’approcher.

    De ses premières années en France elle se souvient du racisme. « A l’école on me traitait de négresse, blanche neige », mais à la maison, c’était le déni sur ses origines, elle était juste bronzée « comme papa l’été ».

    Lorsqu’à 16 ans elle découvre ses papiers d’adoption c’est le « tsunami ». « Ma mère m’a dit "oui tu t’appelles Marie-Germaine Perrigone, tu es née à la Réunion, tu as cinq frères et sœurs" ». « Vous imaginez le choc ! ». Dans la fratrie tout le monde ne surmonte pas l’épreuve. Un de ses frères s’est suicidé, une sœur a été internée en psychiatrie.

    Une recherche kafkaïenne et douloureuse

    Pour se retrouver, Valérie a vécu dix ans à la Réunion, avant de revenir poser ses valises à Aix-en-Provence. Aujourd’hui elle veut retrouver son état civil, le vrai. Car non contents d’avoir retirés cette petite fille à cette famille très pauvre, qui vivait dans une case en tôle sur les hauteurs de Saint-Paul, les services sociaux prennent dans les années 60 de nombreuses libertés avec les papiers officiels.

    Arrivée dans la Creuse, on la décrète « née à La Brionne ». Ni plus ni moins une falsification d’état civil, qu’elle essaie de corriger depuis plus de vingt ans. Comment prouver que Marie Germaine Perrigone née à Saint-Paul de la Réunion et Valérie Andanson née à La Brionne sont une seule et même personne ? Il y a du Kafka dans cette recherche, et beaucoup de douleur.

    Cette semaine de décembre, elle retourne donc pour la dixième fois à la mairie de Saint-Paul pour obtenir le papier officiel qu’on lui refuse depuis toujours, pour d’obscures raisons politiques. Résignée, Valérie s’attend à une fin de non-recevoir, mais l’employée de mairie tend pour la première fois une oreille attentive à sa demande. Elle obtient le papier officiel qui lui manque. « C’est fabuleux, je suis enfin Réunionnaise », s’émerveille-t-elle sans laisser paraître la moindre rancœur.

    Difficile de croire que la municipalité a été enfin émue par le sourire désarmant et enfantin de cette femme si forte. Il faut plutôt y voir le signe d’une évolution des pouvoirs publics.

    Un drame collectif

    Depuis que Jean-Jacques Martial, transféré en métropole en 1966 à l’âge de 7 ans, a attaqué l’Etat français en 2002 pour « enlèvement, séquestration de mineur, rafle et déportation », le gouvernement français retrouve la mémoire de cet épisode honteux de l’histoire. Les anciens pupilles de l’Etat découvrent que leur souffrance individuelle est aussi un drame collectif.

    Les associations, comme Rasinn Anler (Racines en l’air en créole), la Fédération des enfants déracinés des Drom, Génération brisée, travaillent d’arrache-pied pour faire la lumière sur ce passé. En 2014 première victoire, l’Assemblée nationale reconnait la responsabilité morale de l’Etat. Une commission d’enquête, sous la présidence du sociologue Philippe Vitale est mise en place.

    Enfin, ce n’est pas la moindre des victoires. L’Etat s’est engagé à payer un billet d’avion aller-retour, une fois tous les trois ans, à toutes les victimes de cette émigration forcée.

    Cinquante-deux ans après avoir été exilée de force, Marlène Morin remet pour la première fois les pieds sur son île natale, grâce à ce dispositif. Marlène vit ce voyage comme celui de la dernière chance. Mal voyante, bientôt dialysée, elle est venue avec sa fille Aurore, 37 ans : « Enfant, je lui demandais "maman pourquoi tu es venue en France ?", et maman me disait toujours, "plus tard, plus tard quand tu seras plus grande". Et maintenant le plus tard est arrivé ».

    C’est par le biais d’un reportage qu’Aurore a compris que sa mère était une enfant de la Creuse. « J’avais une photo en capture d’écran sur mon ordinateur, je lui ai dit "c’est toi, c’est ton histoire" ». Aujourd’hui Marlène raconte comment la jeune orpheline qu’elle était a dit « oui » lorsqu’on lui a proposé à 15 ans d’aller faire des études en France. Arrivée dans la Creuse, le rêve s’évanouit. On la place comme bonne à tout faire dans une famille. Elle s’enfuit. Les études promises se résument alors à une heure le matin, avant les tâches domestiques et le jardinage au foyer.

    Des questions sans réponse

    Elle n’a jamais revu ses sœurs, elle cherche aujourd’hui des traces, une photo, de sa mère décédée alors que Marlène n’avait que 11 ans, une adresse, elle ne sait même pas où elle est enterrée…. Au conseil général où elle est reçue par Marie Thérèse Huet, de la direction de l’enfance et de la famille, ses questions resteront malheureusement sans réponse. Son dossier d’aide sociale à l’enfance a disparu.

    Maryse en revanche va pouvoir repartir avec un épais dossier de photocopies. Une somme précieuse de documents qui lui ouvrent enfin les portes de son enfance. Elle y apprend à quel point sa jeune mère était « instable ». « Elle ne restait que quelques mois dans ses emplois d’aide-ménagère », précise Marie-Thérèse Huet. Alors que ses enfants « naturels », Michèle et Maryse, ont déjà été placés à l’aide sociale à l’enfance, l’Etat français l’envoie à Paris par le biais d’un programme d’aide à l’emploi, le Bumidom.

    Les ponts sont coupés. « Et personne dans la famille n’a fait de demande concernant une petite adoption… familiale ? », s’inquiète Maryse…Dans ce dossier, les aberrations sont nombreuses, sur une ligne Maryse pointe du doigt la mention « décédée » la concernant. « C’est une erreur », admet la fonctionnaire. Il y en a eu tellement.

    Début mars, la commission d’enquête nationale doit rendre son rapport final. Deux ans d’enquête, et peut être le début des « réparations ».

    (ré) écouter le Grand Reportage : «Les enfants volés de la Réunion»

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