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    Mai-68: sous les pavés, l'usine

    media Les ouvriers de Citroën écoutent un membre de la CGT, le 24 mai 1968 à Paris. JACQUES MARIE / AFP

    En France, Mai 68 n'est pas uniquement un mouvement de révolte de la jeunesse en quête de liberté, c'est aussi un mouvement d'ouvriers dont la revendication est une transformation du système économique.

    Les mois qui précèdent Mai 68 portent déjà les signes de la contestation dans les usines. C'est le début du déclin des Trente Glorieuses, qui a été une période de grande prospérité où il fallait reconstruire le pays après la Seconde Guerre mondiale. Mais pour Xavier Vigna, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Bourgogne, les Trente Glorieuses portent mal leur nom.

    « Ce n’est pas glorieux, ces années-là, pour ceux qui travaillent, rappelle-t-il. C'est une période de difficulté qu'on méconnait parce qu’on soutient uniquement la croissance économique et l’accès à la consommation. Mais pour les salariés, ça se fait à coups d'heures supplémentaires, ça veut dire des semaines de travail de 50 voire 52 heures. C'est une phase de croissance économique, c'est vrai, mais ce n'est pas glorieux. »

    La consommation de masse est en plein boom, les usines tournent à plein régime, mais le système commence à s'essouffler. Benjamin Corriat, professeur de sciences économiques et membre des Economistes atterrés, avait 20 ans en 1968. « Le moment 68, du point de vue socio-économique, c'est la crise du fordisme », explique-t-il.

    « C'est le début des craquements de la production de masse que l'on appelle aussi société de consommation parce que le fordisme, c'est produire en masse, consommer en masse, à partir d'un travail parcellisé, répétitif, en très grande série, qui permet d'accueillir dans l'usine les non qualifiés et qui permet de fournir du salaire. »

    Affiche datant des manifestations ouvrières et étudiantes de Mai 1968 en France. AFP PHOTO

    Premières révoltes contre le travail répétitif

    Durant les mois qui précèdent Mai  68, la situation économique est ambivalente. Selon Xavier Vigna, il y a d’un côté le plein emploi pour certaines activités, et de l'autre, des secteurs entiers qui connaissent de grandes difficultés. « En termes de réalité du travail, les difficultés sont réelles, on est dans une période de rationalisation donc d'intensification du travail », selon Xavier Vigna.

    « A l'inverse, ajoute-t-il, il y a toute une série de branches, notamment des vieilles branches industrielles, type les mines, le textile, les constructions navales, etc., qui sont en difficulté. Tous ces éléments font que malgré la croissance économique, il y a un très vif mécontentement. »

    Pour les salariés, le travail à la chaîne est harassant et les cadences sont intenables. Benjamin Corriat, militant engagé, se souvient de la souffrance des ouvriers : « On commence à avoir les premières révoltes contre le travail répétitif, à cette époque on parle d'usine-bagne, de cadences infernales, les mots d'ordre ouvriers, c'est "à bas les petits chefs", parce qu’ils sont recrutés davantage comme retraités de l'armée que sur leur compétence. »

    Dans les entreprises, des conflits sociaux apparaissent. Ce sont des mouvements très durs qui s'éternisent : deux mois de grève aux chantiers navals de Saint-Nazaire, un mois chez l'avionneur Dassault à Bordeaux...

    Le Premier ministre et futur président Georges Pompidou, avec son ministre des Affaires sociales Jacques Chirac, et le secrétaire général du syndicat CGT, Georges Seguy, en mai 1968 à Paris. AFP

    Jacques Chirac, le ministre du chômage

    L'année 1967 est marquée par de nombreuses manifestations, c'est même une année record depuis le début de la Ve République. Les salariés protestent contre le blocage des salaires, et contre le gouvernement qui légifère par ordonnances concernant la Sécurité sociale. Il entend restreindre les indemnités. Les syndicats réclament l'abrogation de ces ordonnances et dénoncent les pouvoirs spéciaux demandés par le gouvernement Pompidou pour les faire passer.

    La même année, l'Agence nationale pour l'emploi (ANPE), est créée. Là aussi, sa création se fait par ordonnance ; le gouvernement est pressé car il craint un risque d'explosion sociale. Et c'est Jacques Chirac, alors secrétaire d'Etat aux Affaires sociales, qui défend le projet :

    « Les mesures qui sont contenues dans ces projets d'ordonnance ont en fait pour objet de doter la France des moyens modernes nécessaires pour faire face aux conséquences de l'évolution de l'emploi et de la transformation de la notion même de chômage », dit-il.

    La société ne parvient plus à absorber les grandes vagues migratoires de travailleurs étrangers venus reconstruire la France après la guerre. Dans les années 1960, on voit pousser un peu partout des bidonvilles qui feront également le terreau de la révolte du mouvement étudiant, dont celui implanté à côté de la faculté de Nanterre, d'où la contestation partira.

    → À relire : Les slogans de Mai 68, l'imagination au pouvoir

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