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[Reportage] A La Réunion, la canne à sucre se cherche un nouveau souffle (1/2)

media Firmin Rouget, planteur de canne à sucre à Bras-Panon, dans l'est de La Réunion, où il cultive une quinzaine d'hectares. Géraud Bosman/RFI

Depuis plus de 200 ans, la canne à sucre est l’activité-clé de ce département français de l’océan Indien. Elle est, pour cette raison, très soutenue par la Politique agricole commune (PAC) de l’UE. Mais, alors même que cette culture d’export est menacée par la libéralisation grandissante des marchés, les aides se voient remises en question. Les milliers de professionnels ne cachent pas leur préoccupation (première partie) et cherchent à se réinventer (deuxième partie).

De notre envoyé spécial à La Réunion

« On sent l’excitation qui monte », sourit Bruno Robert, 34 ans, accroupi à l’ombre de ses cannes qui s’étirent à près de quatre mètres de haut sur les pentes de Sainte-Anne, sur la côte est de l’île, quelques semaines avant la « koupe kann », la campagne sucrière en créole. Pour les cultivateurs, c’est le moment phare de l’année réunionnaise. Elle a démarré le 9 juillet dernier.

L’île-volcan se met alors progressivement en branle : les coupeurs saisonniers s’activent dans les champs et couchent près de cinq tonnes par jour, au sabre (machette) sur les terrains pentus, ou bien plus à la machine, sur les plateaux ; les étendues vertes et touffues se transforment peu à peu en paillage doré ; les cannes, défeuillées, sont alors acheminées à la plateforme locale pour y être pesées et analysées : le poids et la teneur en sucre détermineront le revenu de l’agriculteur. Ensuite, pour maximiser le rendement en sucre, elles doivent être transportées le plus vite possible aux deux usines de transformation de l’île, Bois-Rouge (au nord) et le Gol (au sud). Chaque année, les usines du groupe sucrier Tereos broient 1,8 million de tiges et déversent sur le marché (européen à 90%) près de 210 000 tonnes de sucre. La Réunion est de loin la première région productrice d’Europe.

La canne à sucre est une histoire dans l’Histoire réunionnaise. Elle est plantée depuis 1810 sur l’ancienne île Bourbon, petit caillou tropical à l’ombre de Madagascar. « Dès tout petit, on est sur le tracteur pour aller livrer la canne à l’usine. C’est une culture très affective et familiale », reprend Bruno Robert, à l’accent créole mais aux ascendances « peut-être bretonnes ». Aujourd’hui comme hier, elle est le pivot socio-économique de La Réunion.

Mais à l’image de ce roseau sucré, qui plie mais ne rompt jamais face aux nombreux cyclones, la chronologie de ce patrimoine agricole est jalonnée de crises. A son apogée au milieu du XIXe s., l’île a compté jusqu’à 199 sucreries. Aujourd’hui, elles ne sont plus que deux et appartiennent au même groupe : le Français Tereos, plus connu sous la marque Beghin Say, passé tout récemment de troisième à deuxième sucrier mondial.

Le géant du sucre (de betterave et de canne) Tereos possède les deux dernières usines de transformation de l'île. Ci-dessus, celle du Gol, à Saint-Louis (sud). Géraud Bosman/RFI

Une culture sucrière sous perfusion

Très tôt liée aux sinusoïdes du commerce mondial, la culture canière ne doit sa pérennisation qu’aux subventions européennes et nationales. La Réunion est une région ultra-périphérique (RUP) et bénéficie, comme les Antilles ou la Guyane, du Posei, un fonds de la PAC - dit du 1er pilier - créé spécifiquement pour ces régions éloignées, presque toutes insulaires et françaises. Il va directement dans la poche du producteur. La canne à sucre est la plus subventionnée, derrière la banane (surtout antillaise), et loin devant l’élevage et le maraîchage. Un planteur peut espérer être rémunéré entre 75 et 83 euros par tonne de canne, montant qui comprend environ 30 euros versés par l’industriel (dont près d'un tiers d’aides publiques) et près de 50 euros de subventions.

« Sans les aides, la filière canne réunionnaise n’existe plus », assène Bruno Robert, qui est aussi président des Jeunes agriculteurs, remuant syndicat d’une centaine d’adhérents. Après ses classes préparatoires et sa formation agricole supérieure, il se fait embaucher au groupe Tereos de 2006 à 2010, avant de se mettre à son compte - « on revient toujours à la terre ! » Il rachète 5 ha à son père et lui en loue 3,8 autres. Sa mère lui a en outre légué 1 dernier ha qu’il consacre au maraîchage pour se diversifier. Il produit 115 tonnes à l’ha et ses cannes ont une teneur en sucre de 15%, de très bons chiffres se réjouit-il. Mais à l’instar d’autres planteurs de sa génération qui décident malgré tout de s’installer, il sait que rien n’est jamais acquis et s’en désole : « Tous les cinq ans, il faut aller à Bruxelles, à Paris, se battre, montrer que la canne est le pivot de l’agriculture, et que l’agriculture est le socle social, économique et environnemental de l’île. »

La Réunion compte quelque 23 000 ha de cannes. Mais le chiffre est en constante diminution au profit du dévloppement urbain. La population réunionnaise avoisinne les 900 000 âmes. Géraud Bosman/RFI

Cette dépendance inquiète encore davantage quand Bruxelles souhaite une baisse du budget de la PAC 2021-2027 de 5% (en fait jusqu’à 12%), et de 3,9% pour le Posei, pour pallier la baisse des contributions générée par le Brexit. Pour La Réunion, 25 millions d’euros sont en jeu. Après un intense travail de lobbying à Bruxelles, les professionnels de la filière ont obtenu fin juin les garanties que le fonds serait préservé pour le prochain exercice. En visite sur l’île les 11 et 12 juillet, le ministre de l’Agriculture Stéphane Travert a affirmé le soutien de l’Etat français au maintien du budget Posei, qui devra encore être approuvé par la Commission européenne. Le montant du Posei pour La Réunion s’élève à 106,6 millions d’euros en 2016, dont 51 pour la canne.

« La baisse aurait pu avoir des conséquences sur notre économie. Une baisse de 25 millions par an sur 2021-2027, c'est une goutte d'eau pour le budget de l'Europe mais c'est important pour nous », a commenté Serge Hoareau, le vice-président du Département début juillet. Cependant, ajoute-t-il, « on a gagné une bataille mais pas la guerre. Et la guerre à venir sera plus difficile ». Une semi-victoire souligne également un spécialiste du sujet pour qui « cette enveloppe ne suffit plus : Mayotte et La Guyane, par exemple, font émerger des projets agricoles qui demandent à être financés. On s’achemine vers une concurrence entre les DOM ». Désormais, les craintes portent sur l’autre fonds PAC, le crucial Feader (2e pilier), qui finance développement rural, installation d’agriculteurs, agriculture biologique (la fameuse PAC verte) et jusqu’à la recherche. Lui aussi serait dans le collimateur de Bruxelles... à hauteur de 7%.

« Le poids de l’agriculture est à La Réunion plus important qu’ailleurs », insiste Sylvie Lemaire. En effet, la seule canne à sucre occupe plus de la moitié (56%) des surfaces agricoles de l’île, soit environ 23 000 hectares. Si la superficie moyenne d’une exploitation a doublé en trente ans (de 3,5 ha à 7,6 ha), sa taille reste incomparable à l’échelle des grandes étendues de monocultures continentales. En revanche, le nombre d’exploitants, lui, diminue. Ils ne sont guère plus de 3 000 en 2018. La filière canne-sucre, comme on l’appelle ici, reste le pilier d’un modèle toujours familial et en articule deux autres : le maraîchage et l’élevage. Elle fournit près de 18 000 emplois directs, indirects et induits, soit 13,3% du secteur privé. Et elle représente en volume 80% des exportations de l’île.

Le front de Firmin Rouget se plisse quand on aborde la question des aides publiques. Pour guetter notre arrivée, il s’est arrêté de placer ses sachets de mort au rat au pied des cannes. Celles-ci se situent au village de Bras-Panon, en contrebas de la Rivière du Mât, qui a donné son nom à la célèbre marque de rhum. A 62 ans, il exploite en faire-valoir direct et en fermage une quinzaine d’hectares - il ne veut pas dire le nombre exact, une discrétion de mise dans un monde agricole pas toujours loquace. Accoudé à son pick-up blanc, il n’est pas peu fier de se classer comme le deuxième planteur du secteur. A l’abri des menaces du marché global, il ne fait que de la canne à sucre. « Il y a encore de l’avenir dans la canne », affirme avec aplomb cet administrateur du syndicat FDSEA. Puis, regardant son pied jouer avec un gravillon imaginaire, il murmure : « Si demain, l’Etat ou l’Union européenne retourne sa veste, si on nous enlève les aides, on ne sait pas… Ca nous inquiète, c’est sûr. » Lui qui coupe environ 1 500 tonnes de cannes par an, assure que pour vivre de cette seule récolte, « il ne faut pas moins de 500 à 800 tonnes ». Effectivement, l’exploitation d’une parcelle moyenne de 7-8 ha permet de dégager un peu plus d’un smic.

Firmin Rouget, planteur de canne à sucre à Bras-Panon, dans l'est de La Réunion, où il cultive une quinzaine d'hectares. Géraud Bosman/RFI

Si la canne est aussi soutenue, c’est qu’il y a des raisons, rappellent toujours les professionnels. « D’abord parce que c’est une culture patrimoniale, égrène Eric Jeuffrault, directeur régional du Cirad, un institut de recherche incontournable dans l’île et la région. Ensuite, parce qu’elle a beaucoup de vertus. Elle s’adapte bien au climat réunionnais et elle est anti-érosive, elle retient les sols. Or, 75% des cannes sont sur les pentes. En outre, ses feuilles deviennent du paillage, ses champs servent de surface d’épandage des effluents, et la mélasse nourrit le bétail. Enfin, et ce n’est pas rien, c’est une plante qui peut être transformée trois fois : en sucre, en rhum (avec la mélasse), et en électricité (à partir de la bagasse). Donc, oui, c’est une plante d’avenir. »

« Toute l’agriculture est aidée, souligne de son côté Sylvie Lemaire, déléguée générale du syndicat du sucre, qui représente les intérêts de l’industriel au sein de la filière. Elle est autant aidée ici parce qu’on a des problèmes d’emplois. La dépendance n’est pas liée à la culture mais au choix de l’Etat de soutenir l’emploi », nuance-t-elle. « C’est un enjeu de modèle social. Celui de La Réunion, basé sur l’exploitation familiale, est reconnu et considéré par beaucoup à Bruxelles comme exemplaire », fait-elle remarquer. Autrement dit : une culture aussi majeure à tout point de vue - y compris dans des domaines non rentables comme la préservation des sols ou même le tourisme - n’a-t-elle pas la légitimité, le devoir même, d'être soutenue ? La représentante indique que les professionnels sont écoutés et entendus dans les bureaux de la Commission, mais que tous restent « vigilants ».

Un avenir assuré à moyen terme

Si cet horizon assombri suscite du mouron, c’est aussi que le sucre réunionnais a dû affronter deux phénomènes concomitants. D’abord, la libéralisation des échanges mondiaux et la multiplication des accords commerciaux bilatéraux de libre-échange avec des pays tropicaux directement concurrentiels (dernier en date, le Mexique). Puis en octobre 2017, la levée des quotas sucriers dans l’Union européenne. Depuis les années 1960, ces quotas garantissaient un prix d’achat au planteur et un écoulement des stocks plafonnés. Ces limites de production levées, le sucre de canne réunionnais se retrouve en concurrence directe avec le sucre de betterave, produit en bien plus grande quantité et pour un coût moindre sur le continent. Or, la quasi totalité du sucre réunionnais est destinée au marché européen. Il doit donc désormais se battre pour continuer d'avoir sa place sur un marché débridé et peu favorable.

« Il y a un avant et un après quotas », remarque Eric Jeuffrault. « A la suite des levées de quotas, en octobre dernier, tout le monde a voulu prendre sa part. Il y a eu des encouragements à planter. Le cours du sucre s’est logiquement affaissé », analyse un acteur du dossier. Déjà excédentaire, le marché mondial l’est encore plus, et l’Europe sucrière fait face aux géants brésiliens et thaïlandais. La production européenne, tous sucres confondus, a augmenté de 15% sur l’exercice 2017-2018, et l’Asie a aussi surproduit (+12 millions de tonnes). Le cours, lui, a chuté de 25% depuis janvier.

« La Réunion est très mal placée par rapport aux concurrents mondiaux qui ont des coûts de main d’oeuvre bien inférieurs », grince Bruno Robert. Ici, tout le monde en est conscient. « Il paraît que la canne-sucre va mourir ? », nous interroge, le regard soudainement fermé, une restauratrice joviale de Saint-Paul.

Des yeux de canne. Géraud Bosman/RFI

« L’avenir de cette filière n’est absolument pas remis en cause, rassure le connaisseur pré-cité. Dans les faits, le prix de revient de la canne n’est pas à la baisse et les soutiens publics sont toujours là. » En effet, pour pallier la fin des quotas (anticipée depuis 2006) et couvrir le manque à gagner, la France a débloqué une enveloppe de 38 millions d’euros pour les DOM, dont 28 pour La Réunion. Un gage de sérénité pour l’île à sucre où le taux de chômage se stabilise autour de 23%, dont près de 40% chez les 15-29 ans. Pourtant, cette aide nationale n’est pas non plus acquise ad vitam : « La question ne se pose pas jusqu'en 2020, nous avons du temps, a déclaré le ministre Stéphane Travert le 12 juillet. Après il va falloir regarder dans la discussion, on avance dans les négociations. » On a connu des assurances plus fermes...

Compétitivité accrue de toute part pour une filière dont les soutiens publics sont mis dans la balance : l’épée de Damoclès pèse de plus en plus lourd au-dessus de l’île-volcan qui sait bien qu’elle ne fait pas le poids face à la logique productiviste du marché global. Les 23 000 ha de cannes ne sont pas extensibles et sont même grignotées par l’étalement urbain (400 ha par en moins), repoussant les roseaux vers les terres moins riches des hauts. S’ajoute à cela la diminution de la taille des parcelles et la hausse des charges (matériel, engrais, herbicides).

Dans ce contexte changeant, une poignée d’acteurs - paysans, instituts de recherches, industriel - réfléchit à des débouchés alternatifs. Leur dilemme est de découvrir comment réinventer une plante qui est un paradoxe à elle seule : un pivot économique et environnemental indispensable mais aucunement rentable à une époque où les deniers publics sont comptés. « On ne fera pas plus de sucre avec plus de subventions, glisse Eric Jeuffrault. A La Réunion, on est sur un même bateau et tout le monde se parle. On est voué à vivre ensemble en innovant et en réussissant. »

A suivre : La canne, une culture irremplaçable

Reportage réalisé avec le soutien de l'Union européenne / Direction générale de l'Agriculture et du Développement rural de la Commission européenne.

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