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    Le mouvement des «gilets jaunes» est «la première révolte sociale écologique»

    media D'après l'économiste Eloi Laurent, le mouvement des «gilets jaunes» est «la première révolte sociale écologique». REUTERS

    La révolte des « gilets jaunes » est d’origine écologique, car ne plus pouvoir se déplacer à cause de carburants trop chers c’est ce que l’on appelle la précarité énergétique. Pour Eloi Laurent, économiste et co-auteur du livre Les inégalités environnementales aux Presses universitaires; il n’y a pas d’opposition entre écologie et justice sociale. C’est au contraire le nœud de la transition que nos économies doivent faire au XXIe siècle.

    RFI : Comment analysez-vous le fait que les « gilets jaunes » considèrent la fiscalité écologique comme une injustice sociale ?

    Eloi Laurent : Je ne crois pas que l’on puisse dire que l’écologie est synonyme d’injustice sociale. Ce qui est vrai, c’est que ce mouvement est la première révolte sociale écologique de la France contemporaine. Je vais vous expliquer pourquoi, mais tout d’abord il faut comprendre la raison pour laquelle il y a une très grande frustration en France sur le consentement à l’impôt. Il apparaît injuste et cela n’a rien à voir avec la transition écologique, c’est la transition oligarchique. C’est la politique du gouvernement Macron qui a consciemment baissé les impôts pour les plus riches sans compensation pour les plus pauvres. Ce n’est pas la fiscalité écologique qui est en cause, car en France, elle est très faible. Si nous analysons le poids de la fiscalité environnementale dans les recettes fiscales et dans le PIB français, nous sommes classés au 27e rang de l’Union européenne selon Eurostat.

    Pourquoi dites-vous que c’est une crise sociale écologique ?

    Parce que l’accès à l’énergie comme à l’ensemble de ce que l’on appelle les aménités environnementales (l’eau, l’air etc…) sont des questions sociales. Cette crise est donc sociale et écologique, car c’est le fait que l’accès à l’énergie dans un pays comme la France soit devenu inéquitable qui engendre la colère. Si on ne prend pas à bras le corps cette question des inégalités environnementales au XXIe siècle, on sème dans la société française des bombes sociales à retardement. La précarité énergétique en est une. La Fondation Abbé Pierre s’intéresse depuis longtemps à cette question. On sait que les précaires énergétiques qui n’arrivent pas à payer les factures de leur logement c’est environ 8 millions de personnes. L’autre précarité énergétique est celle liée à la mobilité. Audrey Berry du Cired démontre que c’est une question majeure que l’on peut mesurer et atténuer. Il faut simplement reconnaître ce nœud social écologique. Si on ne le fait pas, on aura des crises à répétition.

    C’est ce qui se passe aujourd’hui ?

    Oui parce que l’on a introduit une fiscalité carbone en France en douce pour éviter les problèmes que l’on avait connus en 2009-2010. Rappelez-vous la « contribution climat-énergie » sur le point d'être appliquée en 2009 avait été in fine retoquée par le Conseil constitutionnel parce qu’il y avait tellement d’exceptions qu’elle créait une rupture de l’égalité devant l’impôt. On a donc introduit une fiscalité carbone en douce dans le système fiscal français sans introduire de compensation sociale et ça nous éclate au visage. C’est donc la première révolte sociale écologique et il y en aura bien d’autres. Il est temps de se réveiller sur cette question et de commencer à travailler sérieusement pour rendre compatible la transition écologique avec les questions sociales. C’est parfaitement possible.

    Alors, comment expliquer que certains porte-parole du mouvement des « gilets jaunes » considèrent qu’ils sont les victimes de la transition écologique ?

    Ils en sont les victimes. Leurs revenus oscillent entre 800 et 1100 euros mensuels [NDLR: le Smic français est à 1 500€ brut] et ils sont piégés par le coût de l’énergie pour leur logement, mais aussi pour leur mobilité. Ils sont extrêmement vulnérables, car le prix des énergies fossiles va augmenter du fait de la lutte contre les changements climatiques. C’est un problème majeur et ils ont complètement raison de penser que si rien n’est fait pour rendre compatible la transition écologique avec la justice sociale, elle sera injuste. C’est ça le cœur de la sociale écologie. C’est de reconnaître qu’il y a des compatibilités. Par exemple, si vous faites de la rénovation thermique dans un logement, vous diminuez les émissions de gaz à effet de serre et la pauvreté. C’est une double victoire. Mais si à l’inverse vous ne faites pas de compensation sociale sur une taxe carbone, vous avez une incompatibilité. En 2009, nous avions fait des calculs très précis avec des compensations sociales fondées sur le revenu et sur le lieu d’habitation pour estimer l’usage de la voiture. Pour les 40% les plus pauvres, nous avions élaboré une taxe carbone progressive. C’est-à-dire que nous leur redistribuions de l’argent sous la forme d’un chèque-énergie. Ceux qui devaient en bénéficier, ce sont les « gilets jaunes » d’aujourd’hui. C’est donc tout à fait possible, si on ne prend pas les décisions dans l’urgence et sous la pression, mais avec recul et intelligence.

    Est-ce qu’il y a des pays qui ont réussi à concilier transition écologique et justice sociale ?

    Oui, regardez la Suède. Ils ont démarré ce débat au début des années 90. Le gouvernement a pris le temps d’expliquer les bénéfices de la transition écologique, le fait que la mobilité pendulaire due à l’étalement urbain entraîne une pollution massive des grandes villes avec des conséquences désastreuses sur la santé. C’est très bien documenté par l’Organisation mondiale de la santé. Aujourd’hui, la tonne de CO2 en Suède est à 120€ et que je sache, la Suède est un pays qui se porte plutôt bien sur le plan économique et social et qui atteint ses objectifs climatiques. En France notre approche est absurde ce qui aboutit à ce genre de crise.

    Du coup les « gilets jaunes » pourraient se joindre samedi à la marche pour le climat qui aura lieu dans de nombreuses villes ?

    Oui, ce serait cohérent parce qu’il y a une compatibilité profonde entre la question écologique et la question sociale au XXIe siècle. C’est le nœud de la transition. D’ailleurs un certain nombre d’entre eux ne semblent pas hostiles à l’écologie. C’est une caricature facile de dire le peuple s’est dressé contre la transition écologique. Ça en arrange certains. Il faut simplement que la transition écologique soit juste socialement. Nous avons tout à fait les moyens pour la faire et nous avons de très bons travaux académiques. Il est vraiment urgent de mettre en place une grande concertation qui débouche sur des politiques publiques efficaces.

    Eloi Laurent est économiste et co-auteur du livre «Les inégalités environnementales» aux Presses universitaires. Eloi Laurent
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