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    Dans la «France oubliée»: «On ne voudrait pas vivre ailleurs»

    media Noëlle Bardot, 83 ans, a vu Saint-Priest se transformer RFI/Pierre René-Worms

    Blottis au creux des bocages de part et d’autre de l’autoroute A71, Saint-Bonnet-de-Four et Saint-Priest-en-Murat (Allier) ne possèdent plus aucun service de proximité. Dans ces villages agricoles du centre de l'Hexagone, on fait contre mauvaise fortune bon cœur. Instantané saisi durant la quatrième étape d’une itinérance dans la « France oubliée ».

    De notre envoyé spécial,

    Au téléphone, Bernard Chapelier avait d’abord paru déconcerté. Drôle d’idée que de penser à son village pour parler de la disparition des services de proximité. A Saint-Bonnet-de-Four, cela fait bien longtemps qu’il n’y en a plus. « Le dernier commerce, c’était un café. On allait boire dans la cuisine, parce que dans la salle, ça ne chauffait pas », se souvient le maire, 76 ans et six mandats d’élu au compteur. Les habitants, éparpillés dans les lieux-dits alentour, venaient de moins en moins au bourg. Quant au restaurant routier, il a mis la clé sous la porte lorsque la nationale a été interdite aux poids lourds.

    « Quand on habite ici, tout se passe à Montmarault », explique Bernard Chapelier. Au bout d’une petite route qui serpente au milieu des vallons, Montmarault, 1 500 habitants, fait presque figure de métropole pour ceux des environs. C’est là qu’on va chez le médecin et qu’on scolarise ses enfants. Là aussi qu’on sort chercher son pain et dîner au restaurant.

    « Chacun reste chez soi »

    Mais à Saint-Bonnet-de-Four, constate son maire, « chacun reste chez soi ». Pour que la vie de village ne se résume pas à des souvenirs en sépia, un comité des fêtes s’est reconstitué. Il organise une randonnée pédestre le lundi de Pentecôte et un repas début septembre. Il y a aussi les vœux du Nouvel An et le repas des anciens. Et c’est à peu près tout. « La commune ne se développe pas, déplore Bernard Chapelier. Mais ce n’est pas possible sans entreprise. » Au début du XXe siècle, grâce aux mines de Bézenet, elle a compté jusqu’à 900 habitants. Ils sont aujourd’hui 220, et quelque 5 000 vaches, dont une bonne partie se trouve chez les frères Denis, en contrebas.

    Avec plus de 700 bêtes, Emmanuel et Christophe Denis tiennent une réputation de gros éleveurs. Spécialité : engraisseurs. Catégorie : haut de gamme. Dans les étables où elles passent l’hiver, leurs charolaises exposent leurs belles rondeurs aux visiteurs. Mais les deux frères sont préoccupés. « On fait tout pour que ça aille bien, mais on n’est pas récompensés », se plaignent-ils. Ils dénoncent en vrac les abattoirs qui profitent de leur position dominante pour tirer les prix vers le bas, les médias qui encouragent les gens à arrêter la viande et l’Etat qui les « pompe pour faire vivre ceux qui ne bossent pas ». Leurs mots sont aussi âpres que leur viande se veut tendre. La sécheresse de l’été dernier n’a rien arrangé. Les cours de la paille et du foin se sont envolés. Alors quand ils parviennent à se sortir 1 000 euros par mois, les deux frères sont bien contents. « La campagne, c’est pas tout rose, mais on ne voudrait pas vivre ailleurs », glisse tout de même Emmanuel.

    A l’abri de l’immense poulailler qu’il construit sur les hauteurs de Saint-Priest-en-Murat, Thierry Berthon dresse un constat similaire. Les charges ont augmenté, nourrir les bêtes devient de plus en plus coûteux. Et le retour sur investissement imprévisible. « On produit des animaux sans savoir combien on va les vendre », lâche l’agriculteur. Sa femme et lui gagnent chacun entre 500 et 600 euros par mois. Parfois un peu plus. Alors c’est sûr, avec leur potager, leurs poules et leur bétail, ils réalisent quelques économies. Mais 600 euros, ce n’est pas grand-chose. Surtout quand il faut y soustraire le prix du gasoil.

    « Depuis qu’on a Luc, on a des activités »

    A Saint-Priest, c’est le père Rollin qui a été le premier à posséder une auto. C’était dans les années 50. « Qu’est-ce qu’il était fier », s’exclame Noëlle Bardot. Il y en a eu une, puis deux, puis trois. Et bientôt, toute la commune en a été équipée. C’est à peu près à la même époque que les artisans ont commencé à s’en aller. « Dans cette rue, toutes les maisons avaient un métier », précise l’octogénaire qui possédait elle-même une exploitation de lait un peu plus bas. Les premiers à partir ont été les charrons et les sabotiers. Les épiceries ont suivi quelques années après.

    A en croire les Saint-priestains, cette transformation a été accélérée par celle du modèle agricole. « Quand j’avais 12, 13 ans, mon père me louait sur les foires, raconte d’une voix forte « Jojo » Nore, 85 ans, chauffeur routier international reconverti garde-champêtre. Mais quand je suis revenu d’Algérie, il y avait des tracteurs. On me disait qu’on ne pouvait plus m’embaucher. » Tandis que la mécanisation rendait la main d’œuvre inutile, les exploitants agricoles se sont quant à eux agrandis, encouragés par une théorie selon laquelle il faut être gros pour être rentable. « Le père Berthin, il disait à mon grand-père : "Dans dix ans, il n’y aura plus que trente exploitations" », se souvient Simone Nore, devant l’horloge comtoise dont l'imposant balancier rythme désormais les journées. C'était dans les années 50. Soixante-dix ans plus tard, Saint-Priest-en-Murat compte 18 exploitations et 220 habitants répartis sur 25 kilomètres carrés.

    A défaut de commerces, les villageois peuvent compter sur leur maire et sur ses idées. « Depuis qu’on a Luc, on a des activités », se réjouit Noëlle Bardot. A 54 ans, Luc Perrin a l’enthousiasme des débutants. Elu en 2014, ce natif de Seine-et-Marne n’a pas tardé à déménager la mairie alors située à l’entrée du village pour l’installer au centre, juste en face de l’église. La place a été baptisée du nom de Hubertine Auclert, icône féministe et enfant du pays. Pour son inauguration, le 28 avril 2018, trois députés, un sénateur et une sous-préfète s’étaient déplacés. Les habitants de Saint-Priest n’avaient pas assisté depuis longtemps à pareil défilé de personnalités.

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