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    Moyen-Orient

    Visa pour l'image 2019: Abdulmonam Eassa, de la Syrie aux Gilets jaunes

    media Abdulmonam Eassa lors de la remise du prix Visa d'or humanitaire du CICR, le 5 septembre 2019 à Perpignan. RFI / Anne-Marie Bissada @Visapourlimage

    Il a remporté cette année à Perpignan le Visa d’or humanitaire du CICR. En 2018 pendant le siège de la Ghouta orientale, le jeune photojournaliste syrien Abdulmonam Eassa a suivi le quotidien des riverains. Puis il a rejoint Paris en fin d'année, et s'est mis à couvrir les Gilets jaunes, sans transition. Sur RFI, notre confrère évoque ses premières impressions à son arrivée en France.

    De notre envoyé spécial à Perpignan,

    RFI : Vous avez couvert la guerre qui mine votre pays, la Syrie, pendant des années. Puis, après un périple compliqué par la Turquie, vous êtes arrivé en France en 2018. Et vous vous êtes penché sur le mouvement des Gilets jaunes. Expliquez-nous !

    Abdulmonam Eassa : Je suis venu en France pour reconstruire ma vie et poursuivre mon ambition en photojournalisme. Les deux premiers mois, j'ai dû batailler avec l'administration pour obtenir mon statut de réfugié, jusqu'à fin novembre 2018. Et c'est à cette époque que j'ai appris l'existence des Gilets jaunes. J'ai parlé à un ami, puis on est allé couvrir le mouvement tout début décembre.

    Vous avez été surpris par ce que vous avez vu ?

    Je ne m'attendais pas à toute cette violence dans Paris. Les voitures brûlées dans la rue, les affrontements entre la police et les protestataires. Du coup, ça m'a intéressé de le vivre. Je voulais en savoir plus sur les besoins de gens d'ici, sur leurs raisons au moment de prendre la rue. On a travaillé ensemble avec deux autres amis syriens. On avait tous les trois couvert la guerre, on a forcément une identité photographique différente.

    C'est donc en couvrant les Gilets jaunes que vous avez découvert la capitale française...

    C'est ainsi que j'ai découvert Paris, oui, avec les Gilets jaunes. A partir du 1er décembre, on a passé, tous les trois, trois mois et demi à suivre le mouvement chaque samedi. Chaque semaine, j'ai dû faire entre 20 et 24 kilomètres. Je suis allé partout : Hôtel de ville, Bercy, Champs-Elysées, Opéra... Pour moi, c'était une expérience. J'ai un peu travaillé avec l'AFP, on s'est mis à écrire un blog pour comparer la Syrie et Paris.

    C'est comparable ?

    C'était comme un flashback des débuts de la crise en Syrie, avec les manifestations de 2011. Alors évidemment, la comparaison a ses limites. Ici, j'ai vu la police utiliser des gaz, des grenades, des flashball. Ce n'est pas acceptable du tout, hein, mais ce n'était pas à balle réelle, personne ne meurt ici. Certains se sont fait blesser, j'ai vu des gens perdre un œil, mais je ne peux pas vraiment visualiser de lien entre cette situation à Paris et ce qu'il se passe en Syrie.

    Vous êtes sur-qualifié pour couvrir la situation en France !

    Travailler sur les Gilets jaunes, je ne peux pas dire que c'est facile. Mais je ne peux pas dire que c'est difficile non plus. C'est dangereux : j'ai été blessé aux Champs-Elysée, une grenade a explosé à proximité de ma jambe. Mais on garde notre liberté de mouvement, il suffit d'être prudent tout du long. En Syrie, on ne peut pas se projeter dans l'heure qui suit, on ne sait pas si on sera encore en vie. Avec mes collègues, ici, on fume des cigarettes, on boit. Je pouvais m'arrêter à un café, ouvrir mon ordinateur et envoyer mes photos tranquillement. En Syrie, je ne faisais pas ça.

    Destructions à Douma, octobre 2016. Abdulmonam Eassa/Barcroft Media via Getty

    Vous avez découvert Paris, mais vous avez découvert aussi les Français. Vous avez pu faire des portraits ! Gardez-vous une photo en tête en particulier ?

    J'ai pris une photo aux Champs-Elysées. Des protestataires essayaient de lancer des pierres sur la police. Et au moment où l'un d'eux lance sa pierre, une voiture en feu explose. Et au même moment, un hélicoptère survole la scène. Dans ma tête, je me suis dit allez ! C'est pas la Syrie ici, il se passe quoi ? Ça m'a marqué. C'était tout nouveau pour moi de travailler sur un terrain avec des photojournalistes étrangers. Certains, je les connaissais de nom, certains ont couvert la guerre. Mais oui, au-delà des quelques actes très violents que j'ai vécus, tout n'était pas que violence à photographier dans ce mouvement.

    Arrivez-vous à comprendre les manifestants français où le contraste est trop fort avec ce que vous avez vécu en Syrie ?

    Entre la France et la Syrie, il n'y a pas photo (il le dit en français, NDLR). Mais je ne peux pas non plus aller dire aux Français que tout cela est ridicule. Les gens vivent ici, leur vie est ici, ils ont des gros problèmes de taxes, c'est mon problème aussi maintenant, chaque mois. Leur vie n'est pas forcément facile. Mais la chose bien, ici, c'est que les gens peuvent parler, exprimer ce qu'ils veulent, le gouvernement doit écouter. Ici, on l'a vu à Perpignan, il est possible de parler librement des armes que la France vend au Yémen par exemple, et je trouve très inspirant à titre personnel.

    Abdulmonam Eassa a eu le Visa d’or humanitaire du CICR

    En images, son exposition à Perpignan : La fin inespérée du siège

    À écouter aussi : le portrait d'Abdulmonam Eassa, c'est la Chronique des droits de l'homme

    À lire aussi : Visa pour l'image, un lieu pour se transmettre la flamme du photojournalisme

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