Article publié le 03/07/2007 Dernière mise à jour le 03/07/2007 à 15:07 TU
Danielle Birck : Sakina M’Sa, quelle est votre définition de la mode ?
Sakina M’Sa : La mode c’est une sorte de miroir de soi-même, vraiment, et non un miroir de représentation. Il faut réussir à regarder la mode en face, mais quand on regarde la mode en face, c’est soi qu’on regarde, et il ne faut pas avoir peur de se regarder soi. La mode peut être un révélateur de la personne. Je crois que le vêtement, au-delà du code vestimentaire, c’est une sorte de passeport, de passerelle entre soi et les autres. Il y a des codes, des tendances, qui sont très importants, pas du tout négligeables, mais il serait dangereux d’oublier la personne, l’être… Je crois en l’être humain. La mode, je ne sais pas si je la perçois de façon différente, mais je la perçois de façon tendre, amoureuse, bienveillante, protectrice.
D.B. : Comment vous est venue cette perception du vêtement ?
S. M’Sa : Je crois que la chance que j’ai eue, c’est d’être née là où je suis née, aux Comores, d’avoir eu les parents que j’ai eus, d’avoir eu aussi cette vie sociale. Je viens d’une famille modeste et j’ai dû me battre pour chaque chose. Et avec le temps je me rends compte que c’est grâce à tout cela que je suis devenue ce que je suis aujourd’hui.
En fait, j’ai décidé très jeune de devenir créatrice de mode, à 14 ans… je vivais alors à Marseille, dans le quartier Noailles, la rue du Musée et il y avait au bas de mon immeuble le «marché aux voleurs» où l’on trouvait des livres à 20 centimes. Et moi qui avais appris à lire en français, j’y achetais n’importe quel livre, au hasard… je me suis laissée porter par la vie… et c’est ainsi que j’ai « rencontré » Boris Vian, Joseph Beuys, Tadeus Kantor, Samuel Beckett, Egon Schiele… Et ça a été vraiment extraordinaire… Je viens d’une famille musulmane, où les femmes ne sortaient pas et j’étais donc souvent à la maison. Mais je faisais des grands voyages, extraordinaires, de ma maison : je lisais, je lisais…. Et j’ai continué à faire la même chose avec mon métier quand je suis arrivée à Paris. J’habitais en Seine Saint-Denis – j’y habite toujours - et il y avait ces femmes magnifiques, ces jeunes femmes merveilleuses. Je n’avais pas les moyens de faire appel à une agence de mannequins et en même temps je trouvais que la beauté était en bas de chez moi. Pourquoi alors désespérer de ne pas avoir celles qu’on nous présente comme celles qu’on devrait avoir….
Et c’est vrai que quand j’ai découvert à 14 ans tous ces univers, tous ces possibles, je ne savais plus comment faire, où donner de la tête ? La réponse a été la mode. Grâce à quoi je m’intéresse aussi à plein de choses. Avec cette exposition au Petit Palais, je me suis intéressée aux personnes, mais aussi à la mise en scène, à la peinture, à la photo, à la littérature. Je crois beaucoup aux mots : j’ai envoyé une lettre aux 13 femmes de l’atelier, mais j’ai aussi envoyé des lettres à Bjork, Bulle Ogier, Agnès Varda, qui sont des femmes fortes, des femmes qui, à mon avis ont changé pas mal de choses dans leurs domaines. Et je publie un livre de poésie, La Robe des possibles. Avec ce recueil de poèmes de robes, la boucle est bouclée, en quelque sorte…
Aujourd’hui je remercie mes parents, et la vie. Car je crois beaucoup à la force de l’univers. Je ne crois pas vraiment au hasard, même si j’en ai parlé tout à l’heure… je crois vraiment à cette force que la vie nous donne et le tout c’est de faire en sorte d’être toujours à la hauteur de la vie. Et de savoir rendre grâce.
D.B. : Vous créez, vous participez aux défilés, vous avez une boutique, mais vous avez aussi une maison de couture d’insertion. Une manière de permettre à d’autres d’accéder à cette joie de la création ?
S.M’Sa : Cette maison de couture, Daïka, pour moi ça a été tout naturel : je suis créatrice de mode, j’ai un atelier de couture et au lieu de sous-traiter ou d’embaucher des personnes avec lesquelles, effectivement, je produirais davantage et plus vite – je pense à la phrase de Beuys « le premier capital de l’homme , c’est la création » - j’ai décidé de travailler avec ces femmes, plutôt qu’avec des professionnels. Car je crois que le vêtement est un vecteur de partage. Et ces femmes me donnent énormément, car, attention, je ne suis pas Mère Térésa, j’ai beaucoup d’admiration pour elle, mais je suis avant tout une chef d’entreprise. Et en tant que tel, je respecte ma société et ceux qui y travaillent.
Pour l’expérience de l’exposition, j’ai recruté une chargée d’insertion qui a suivi les femmes, qui leur a écrit des CV, qui les a aidées à construire un parcours professionnel… car il y a les belles choses que l’on crée, mais il y a aussi le monde économique. Je suis quelqu’un de très terre à terre et être terre à terre, c’est trouver du boulot. C’est la seule chose qui permet de retrouver la dignité… pour pouvoir retourner au Musée, avec plaisir et joie ! Et je suis comblée quand je vois le sourire de ces femmes qui ont travaillé avec moi et ont trouvé du travail…
D.B. : On pourrait dire que vous êtes une femme « résistante », dans tous les sens du mot ?
S.M’Sa (rires) : Je crois que le mot qui conviendrait le mieux est persévérante. Je suis une femme qui refuse en tout cas la fatalité, qui refuse l’impossible : je crois que tout est possible, vraiment. Je trouve que le moment qu’on vit est extraordinaire et qu’il y a mille façons de le transformer. Je crois que l’être humain est doué d’une force qu’il ignore. Je ne sais pas si personnellement je la mets en pratique, mais j’essaie avec persévérance de croire à mes rêves et surtout de dire : il suffit de les mettre en place !
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