par Danielle Birck
Article publié le 21/04/2008 Dernière mise à jour le 29/04/2008 à 10:42 TU
Pas de « files d’attente devant les magasins d’alimentation, de rafles de Juifs, d’affiches annonçant les exécutions… », est-il écrit dans le texte de présentation de l’exposition sur le site de la mairie de Paris. Où l’on tient à préciser que les photographies d’André Zucca offrent « une vision » de la vie parisienne pendant l’occupation, qu’il s’agit d’un témoignage « d’une ‘certaine' vision de la vie quotidienne de ‘certains’ Parisiens pendant les années noires ». Une insistance sur la démarche « très personnelle » du photographe qui ne figurait pas dans la première version du texte de la mairie. Depuis le 6 avril, cet « avertissement » est remis au visiteur avec son billet d’entrée et placardé noir sur blanc sur le mur à l’entrée de l’exposition.
Par ailleurs, un texte de Jean Pierre Azéma, extrait de sa préface au livre catalogue de l’exposition et initialement affiché à l’intérieur de l’exposition a été placé, lui aussi à l’entrée. L’historien y rappelle « le statut singulier dont jouissait la France dans l’Europe occupée », avec d’une part le gouvernement de Vichy « certes satellite, mais autonome », et d’autre part, le rôle dévolu à Paris par Goebbels : être la devanture d’une stratégie culturelle destinée à gagner les élites dans « l’Europe nouvelle ». La musique devait jouer un rôle important, « pour les mélomanes, écrit Pierre Azéma, Goebbels fit venir à Paris les orchestres et les chefs les plus prestigieux du Reich (…) Pour Monsieur Tout-le- monde, chaque dimanche la musique de l’armée jouait dans les kiosques des pots-pourris de marches militaires, de chansons folkloriques et d’airs d’opérettes, qui trouvaient des auditeurs ». Comme on peut le constater sur quelques-unes des photos de Zucca.
Une exposition « mal accompagnée »
C’est que l’exposition de la Bibliothèque historique de la ville de Paris, ouverte au public le 20 mars dernier, a très rapidement suscité de nombreuses réactions et fait couler beaucoup d’encre. Le principal reproche adressé aux organisateurs étant de n’avoir pas eu une démarche plus « pédagogique » pour éclairer le visiteur sur le caractère partiel et partial de la vision de l’époque présentée par les clichés de Zucca. Une « exposition mal accompagnée », dira Christophe Gérard, premier adjoint à la culture à la mairie de Paris, avant de renchérir un peu plus tard dans le Journal du Dimanche - un des premiers à monter au créneau contre l’exposition - avec des propos plus catégoriques, allant même jusqu’à se dire favorable à l’arrêt de l’exposition, prévue pour durer jusqu’au 1er juillet.
Vue partielle ou partiale, manipulation, propagande, honte : de modérées à virulentes les critiques se sont multipliées. Des historiens se sont également élevés contre la présentation des photos de Zucca. Aurait-il fallu changer le titre de l'exposition ? mettre en regard les aspects sombres de l’Occupation, avec éventuellement d’autres photos, en noir et blanc celles-la, évoquant le rationnement, les arrestations et exécution des francs-tireurs - dont les noms étaient placardés sur les murs – et les rafles de femmes et d’enfants juifs à partir de l’été 1942 ?
Le conservateur de la Bibliothèque historique de la ville de Paris, Jean Dérens, tient à préciser que le propos n’est pas d’évoquer « Paris pendant la guerre avec des illustrations d’André Zucca », ajoutant, « Ce sont des documents vertigineux, fascinants. Et c’est parce qu’ils sont très frappants, très impressionnants, qu’ils ont déclenché cette polémique ». Ces documents restituent, nous font voir « un aspect de cette période. Mais, bien évidemment, il ne s’agit pas d’une vision globale de la période ». Ces images « sont le choix, la fantaisie du photographe », elles ne font pas partie des reportages commandés à André Zucca. « Elles n’étaient pas destinées à la publication, souligne encore Jean Dérens.
Douceur de vivre ou violence de l’oppression ?
Alors, ces photos soulignent-elles « la douceur de vivre en pays occupé », comme l’a écrit un journaliste, ou crient-elles « haut ce lourd silence de l’oppression », comme l’a écrit un visiteur sur le livre d’or de l’exposition ? « Inviter les écoles, les collèges… c’est un travail important que d’informer par la symbolique en couleur sur la violence discrète de la contrainte », indique ce même visiteur, dont le témoignage positif voisine avec une majorité d’autres.
Il est vrai que contrairement au noir et blanc, habituel des clichés de cette époque, la couleur rend les scènes photographiées curieusement actuelles, presque familières. Et ce qui est fascinant et déroutant à la fois, c’est qu’il s’en dégage un sentiment d’étrangeté. Les drapeaux nazis d’un rouge éclatant, claquant au vent sur une rue de Rivoli quasiment vide, à l’exception de deux cyclistes en premier plan, sous un ciel bleu, rendent la présence allemande écrasante. Ou cette énorme panneau planté en haut des Champs Elysées, invitant à visiter l’exposition Le bolchévisme contre l’Europe…
Que Zucca en prenant ce cliché ait voulu ou non manifester son approbation à cette propagande, et fasse ou non œuvre de propagandiste (d’ailleurs ces photos n’ont pas été publiées) là n’est pas la question : ce qui importe, c’est que la vue en est tout simplement insupportable, comme celle des affiches appelant au travail en Allemagne, ou celles dénonçant les offensives alliées (Lâches ! La France n’oubliera pas !), comme les défilés de la relève de la garde, ou ceux (pire encore ?) de la Milice … La couleur met aussi en évidence l’étoile jaune, sur le manteau, à la place du cœur, sur deux passants : une femme, rue de Rivoli et un homme, rue des Rosiers. Que sont-ils devenus ? Qui ne se pose pas la question devant cette photographie ?
Deux mondes qui se croisent
Bien sûr, il y a des gens attablés aux terrasses de café, sur les Champs Elysées ou à Saint-Germain-des-prés. Mais le regard que jette une femme en bas à gauche d’une photo sur les deux officiers allemands qui passent devant la terrasse du Colisée en dit long… Un regard plutôt rare sur ces photos, comme le souligne Jean Dérens, le conservateur en chef de la bibliothèque historique de la ville de Paris. Pour lui, ce qui est frappant dans ces clichés, « c’est que généralement, on ne regarde pas les Allemands. Ce sont deux mondes qui se croisent… les gens regardent dans le vide (…) je suis frappé également par le vide des rues… Nos parents et grands-parents nous l’ont dit : ils sortaient le moins possible parce qu’ils avaient peur »…
Il y a aussi les élégantes en chapeaux sur le champ de courses de Longchamp (mais qui sont peut-être venues en vélo-taxi …), des enfants qui vont au Guignol, jouent au cerceau ou aux patins à roulettes, ou visitent le zoo, tandis que des adultes font la queue devant un cinéma, se baignent dans la Seine ou prennent le soleil sur ses berges. Des hommes pêchent à la ligne, d’autres jouent aux cartes au jardin du Luxembourg, tandis des femmes tricotent. Il y a des bateleurs et des camelots sur les boulevards, des vendeurs de chansons (Ah que la France est belle, Ça sent bon la France, Parlez-moi du printemps, Sombreros et mantilles…), des amoureux, des musiciens et des manèges à la foire du Trône … A la gare de Lyon, on part ou on revient, chargé. Les hivers sont rudes, la neige couvre Paris comme on ne le voit plus ; c’est très beau, mais on pense en même temps qu’avec le rationnement du charbon, il était bien difficile de se chauffer. Il n’empêche : un film sorti le 16 mai 1944 s’intitule La Vie de plaisir…Une grande comédie mondaine, nous dit l’affiche place Pigalle…
La promenade dans les quartiers de ce Paris occupé se referme avec les images de la libération, en août 1944, la foule sur les Champs-Elysées et les drapeaux français et américains pendus aux fenêtres. Celles-là on connaît mieux.
La vie a continué
Au-delà de la polémique qu’elles ont suscitée et de la personnalité de leur auteur, ces photographies, en plus de l’indéniable originalité que leur confère la couleur, leur qualité esthétique, ont valeur de témoignage.
Un témoignage qui, tout partiel qu’il soit, rappelle que la vie a continué entre 1940 et 1944 à Paris. Avec toute l’ambigüité de la situation créée au quotidien par l’Occupation. Jean-Pierre Azéma, dans son introduction au catalogue rappelle un texte de Sartre, écrit en 1945 : « Il faut d’abord nous débarrasser des images d’Epinal : non, les Allemands ne parcouraient pas les rues l’arme au poing »… Mais il ajoutait « Nous avions mauvaise conscience ». Azéma ajoute pour sa part « Ce n’était pas la tasse de thé d’un Zucca… »
André Zucca sera arrêté en octobre 1944, pour atteinte à la sécurité extérieure de l’Etat, et laissé en liberté provisoire. Un an plus tard, son dossier sera classé. Le photographe quitte Paris en mai 1945 et ouvre sous un nom d’emprunt un magasin de photos à Dreux où il va passer vingt ans « changeant radicalement de mode de vie, mais sans jamais cesser de photographier », écrit Jean Baronnet dans l’introduction au livre-catalogue de l’exposition. Il mourra à paris en 1973.
| Le fonds André Zucca à la BHVP |
Riche de 22 000 négatifs 6x6 noir et blanc et 1050 ekta positifs le fonds photographique d’André Zucca a été acquis par la Bibliothèque historique de la ville de Paris en 1986. Si les clichés en couleurs concernent uniquement la période de l’Occupation, celle-ci ne représente que 6000 clichés en noir et blanc, les autres clichés portent sur les reportages antérieurs de Zucca en Grèce, en Italie, en Yougoslavie, au Moyen-orient, au Maroc et au Sahara, ainsi qu’en Asie. Quelques photos de cette époque sont présentées en ouverture de l’exposition. Ces documents photographiques ont dû être restaurés par un processus de numérisation (et non recolorisés) pour pouvoir être montrés. Quant aux critères qui ont présidé à la sélection des 250 clichés de l’exposition, Jean Dérens précise que ceux-ci « sont un échantillon parfaitement représentatif de l’ensemble du fonds ». Un fonds qui devrait être prochainement accessible au public |
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