par Danielle Birck
Article publié le 05/09/2008 Dernière mise à jour le 11/09/2008 à 13:49 TU
Dandysmes 1808-2008, de Barbey d’Aurévilly à Christian Dior : une exposition au musée Christian Dior propose une traversée dans le temps et une réflexion sur le dandysme. Elégance et raffinement vestimentaire, mais aussi attitude morale et conception de la vie : le dandysme connut son âge d’or au XIXe siècle où l’écrivain Jules Barbey d’Aurévilly en fit la théorie littéraire et philosophique dans un manifeste paru en 1845. Barbey d’Aurévilly dont on célèbre cette année le bicentenaire de la naissance.
Une opportunité chronologique dont s’est saisi le musée Christian Dior à Granville, sur la côte normande.
La Normandie où Barbey d’Aurévilly est né le 2 novembre 1808. Mais le lien essentiel entre l’écrivain dandy et le créateur du New Look est bien évidemment l’élégance. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si lors du grand bal des Artistes du 14 février 1956, Christian Dior a choisi de se métamorphoser en Barbey d’Aurévilly. L’auteur de Du Dandysme et de George Brummel ne pouvait qu’inspirer le couturier qui s’ingéniera à permuter éléments masculins et féminins dans ses créations, en appliquant des codes masculins dans une partie de sa mode féminine, ou en créant des parfums résolument masculin/féminin.
Et puis, « ce sont tous deux des réactionnaires au sens positif du terme, c'est-à-dire capables de s’exprimer contre la tendance dominante, souligne Jean-Luc Dufresne, commissaire de l’exposition (et lui-même descendant de la famille Dior). L’un avec une littérature un peu romantique, contre un esprit trop réaliste, l’autre faisant de l’élégance un raffinement nécessaire, même en période de pénurie, comme dans l’après guerre ». Ce qui donnera le New Look et le fameux « tailleur bar », « un défi extrêmement dandy : il invite les femmes à combiner le charme sulfureux, subtil, corseté de nos grands-mères de la Belle époque, dont il a lui-même la nostalgie, avec des emprunts au costume masculin, qui aboutissent à ce modèle emblématique qu’est le « tailleur bar », avec lequel on peut aller dans un bar et avoir en même temps une élégance d’amazone ». Une manière de décliner le dandysme au féminin, comme le restitue parfaitement l’affiche de l’exposition où la silhouette de la célèbre top modèle brésilienne Gisèle Bündchen, dans une version du tailleur bar réalisée par Galliano l’an dernier pour les 50 ans de la maison Dior, se découpe en noir sur trois dessins de dandys du XIXe siècle.
Avant tout une attitude
Oui, d’ailleurs, revenons-en à ce dandysme « classique », amplement décliné au travers des tableaux, manuscrits, costumes et accessoires présentés dans l’exposition, et qui ne se réduit pas à la seule élégance vestimentaire. « Bien sûr, les écrivains - Baudelaire, Barbey d’Aurévilly et Wilde - qui ont parlé du dandysme, au delà des détails vestimentaires, l’ont évoqué comme une attitude morale, une conception de la vie. Ce qui est important, ce n’est pas tant ce qu’on porte que la manière dont on le porte, c’est avant tout une attitude. Une attitude ‘décalée’ vis-à-vis de la vie, en général assez aristocratique : on se distingue, on s’exprime comme différent de la majorité, du ‘main stream’, la tendance dominante ».
Mais attention, tout cela doit être subtil, il ne faut pas aller trop loin et tomber dans l’ostentatoire, comme Balzac, par exemple : « lui qui a écrit quelques traités sur l’élégance, sur la démarche, n’était pas lui-même très élégant et avait aussi ce côté ‘nouveau riche’. La fameuse canne ornée de pierres précieuses que nous exposons est provocante, elle coûte très cher, mais finalement n’est pas discrète du tout ». Cette canne au pommeau orné d'or et de turquoises voisine dans une vitrine avec les sobres escarpins noirs d’Alfred de Musset et la chemise blanche, impeccable, d’Oscar Wilde. Pas n’importe quelle chemise : celle qu’il avait au moment de sa mort à Paris, prêtée par son arrière petit-fils pour l’exposition et sur laquelle figurent les initiales « SM », pour Sébastien Melmoth, le pseudo qu’il s’était choisi dans son exil en France. Un choix qu’on peut voir comme une dernière provocation de dandy puisqu’il associe un saint et un personnage diabolique.
Les accessoires jouent un rôle de premier plan dans la panoplie du parfait dandy : cravate, canne - « la canne dandy, c’est une canne très légère, qui ne sert à rien qu’à souligner le geste », gants. On peut voir les fameux gants de Barbey d’Aurévilly, blancs avec trois fines bandes rouges brodées. « Car vers la fin de sa vie, nous apprend Jean-Luc Dufresne, il se distinguait en écrivant systématiquement à l’encre rouge lettres carnets, enveloppes, avec une écriture très calligraphiée », dont on peut voir un échantillon dans une autre vitrine. Sans oublier le peigne à moustache avec son petit miroir…
Miroir, mon beau miroir…
… dis moi si je suis un dandy…Les miroirs qui renvoient l’image de soi qu’on veut donner aux autres sont indispensables au dandy. Ils sont donc présents dès l’entrée de l’exposition au rez-de-chaussée : « Tous les visiteurs doivent s’arrêter devant ce miroir, se regarder et lire la phrase qui y est inscrite à hauteur des yeux : ‘le dandy doit aspirer à être sublime sans interruption, il doit vivre et mourir devant un miroir ‘… De qui est-ce ? En baissant son regard, comme pour lire une note en bas de page, on peut y voir la signature de Charles Baudelaire ». On l’aura compris : le dandysme est une attitude.
Mais alors, qui peut prétendre aujourd’hui être un dandy ? « Si on veut être fidèle à ce qu’a été le dandysme ‘classique’, je crois qu’on peut dire que les vrais dandys d’aujourd’hui sont des gens qui pratiquent un ascétisme qui consiste justement à contrôler certains détails, à éventuellement se compliquer la vie pour être conformes à une idée qu’ils se font d’eux et pouvoir espérer être reconnu par leurs pairs, ceux qui sont dandys comme eux…. Tout cela est très subtil et citer des noms d’aujourd’hui c’est très difficile ».
Mais encore ? « On a dit que Gainsbourg avait des attitudes de dandy… dans son attitude morale beaucoup plus que dans son attitude vestimentaire (…) On peut aussi parler de Karl Lagerfel qui a été le meilleur client de Dior Homme, parce qu’il voulait retrouver un corps de jeune homme dans des costumes androgynes… un personnage qui présente des attitudes dandy intéressantes ». Sans oublier John Galliano, le créateur de la Maison Dior qui, dans son avant-propos au livre catalogue de l’exposition, affirme que « l’attitude Dandy est bel et bien vivante » et « espère être un dandy d’aujourd’hui ». Ses métamorphoses lors de ses défilés-shows tendraient à le confirmer. Et puis, finalement « A vous de faire maintenant votre propre catalogue parce que tous les jours je lis l’adjectif dandy appliqué à toutes sortes de personnages » .
Un galvaudage qui irrite aussi la philosophe et sociologue belge Valérie d’Alkemade. Le dandysme serait devenu « tendance ». un comble ! Dans son ouvrage Dandys (publié en Belgique aux éditions Soliflor), elle tente néanmoins de cerner ce qui pourrait ressembler à un « néo-dandysme » fleurissant « sur les cendres depuis longtemps refroidies du dandysme » …
A lire aussi