par Danielle Birck
Article publié le 01/01/2009 Dernière mise à jour le 02/01/2009 à 13:20 TU
« De mon père agriculteur, j’ai hérité un mode de vie où travail et vie ne font qu’un » dit Matali Crasset. A commencer par l’espace : bureau et habitation réunis en un lieu unique, dans le dixième arrondissement de Paris, au fond d’une allée arborée bordée d’ateliers à l’architecture de verre et de fer, qui abritaient au début du XXe siècle une imprimerie. On entre par le bureau et l’on passe – s’il y a une porte, elle n’est jamais fermée - dans une grande pièce à la fois cuisine, salle à manger et salon. Des mots qui sonnent mal, si peu en adéquation avec un espace qui se joue des codes régissant habituellement les lieux d’habitation.
C’est autour de la grande table de la « cuisine » que se déroule l’entretien, tandis que parvient de la pièce à côté – toujours sans porte – le bruit d’un aspirateur, aux décibels très raisonnables… « Non, non, ça ne me gêne pas pour l’enregistrement » !
Des scenarii de vie
Matali Crasset l’avoue : elle a « la chance de faire un métier qui est une passion et les deux se nourrissent l’un l’autre ». Le mot « vie » revient souvent dans sa bouche. Rien d’étonnant puisque la vie est la matière même de son travail. Car si elle crée des objets, du mobilier ou des espaces, ce n’est pas pour leur assigner une fonction ou une activité précises. «J’ai choisi de faire plutôt des scenarii de vie, dit-elle. C’est pourquoi je suis intéressée en fait par regarder la vie, comment elle se déploie, comment elle peut s’imaginer autrement, et surtout casser les codes qui existent. On s’est laissé enfermer par des structures que je trouve un peu anachroniques et j’essaie de les remettre en question et de proposer des choses à côté ».
Permis de construire, l’exposition-atelier destinée à des enfants de 4 à 8 ans et qui se tient jusqu’en mars 2009 à la Cité de l’architecture et du patrimoine, éclaire cette démarche. Avec notamment un canapé qui se transforme en espace de jeu ou en module de construction. Ce canapé qui a d’ailleurs donné son nom à l’exposition, Permis de construire, Matali Crasset l’a conçu il y a une dizaine d’années. Dans l’exposition-atelier, il figure au milieu de huit dispositifs à l’échelle des enfants, « dont le but est de montrer qu’il y a différentes façons de construire, différentes typologies de maisons, explique la designer. Et si on a la capacité de comprendre ça quand on est petit, peut-être que quand on sera grand et qu’on ira choisir sa maison, on sera peut-être un peu plus curieux pour choisir son nid ».
Matali Crasset, elle le dit elle-même, n’a pas attendu d’avoir des enfants, pour s’intéresser à eux, travailler avec et pour eux, car « les enfants ne trichent pas : quand on leur propose quelque chose, ils jouent avec ou le laissent, ils ne font pas semblant ». Ils ont aussi le don « d’épuiser toutes les facettes, le potentiel de l’objet ». C’est d’ailleurs elle qui a conçu la Maison des petits, qui accueillera enfants de 0 à 5 ans et parents à partir de février prochain sur le site du 104, ce nouveau lieu grand public dédié à la création artistique dans l’est parisien.
Objets « plateforme »
Nous voilà bien loin de « l’objet star » auquel on assimile souvent le design. Matali Crasset lui préfère les objets « plateforme », des objets ouverts « sur lesquels chacun peut exercer son imagination et je pense que forcément les gens auront beaucoup plus d’idées que celles que j’aurais pu y injecter moi-même au départ ! ». Une démarche qu’elle qualifie de « pragmatique » ou « l’esthétique, en fait, n’est que la conséquence de l’intention ». Exemple : « si je n’ai pas d’idée pour donner quelque chose à travers une chaise, je ne vais pas commencer à en dessiner une simplement pour utiliser tel ou tel matériau. Il s’agit là d’un « exercice », et je pense que les gens, moi, vous, nous n’avons pas envie de vivre avec des exercices ! Ça n’intéresse personne, sauf peut-être quelques designers, entre nous, pour faire une prouesse. Mais ce n’est pas là que je situe mon travail. J’essaie de proposer des objets pour vivre avec ».

Table de dégustation et lustre réagissant à la couleur des aliments, Matali Crasset.
(Photo : Marcus Peel, Courtesy Rabih Hage gallery, London)
Cette démarche pragmatique ne serait-elle une caractéristique du design au féminin ? « Oui, oui, je pense qu’il y a une grosse différence. Tout simplement parce qu’on a été un petit peu cantonnées, programmées à ces activités domestiques ! Et ça laisse des traces. Mais c’est aussi un savoir faire qu’il faut savoir valoriser. C’est un peu la même chose au niveau de la technologie : avoir une approche féminine, pragmatique, sensible avec la technologie, aujourd’hui cela fait totalement sens, peut apporter beaucoup ».
Une technologie que Matali Crasset sait s’approprier, pas seulement pour des réalisations concrètes, mais aussi pour « formuler des hypothèses de travail », ou encore matérialiser « une bulle d’imaginaire ». Comme dans cette exposition présentée jusqu’au 10 janvier 2009 à la galerie Thaddaeus Ropac à Paris. Living wood, à partir de l’arbre, de son écorce, propose une réflexion sur le mélange du naturel et de l’artificiel avec notamment une animation où un arbre devient forêt, puis habitation, building. « Toute l’idée étant de créer cette tension entre le naturel et l’artificiel, et surtout de faire des hypothèses : est-ce qu’on peut avoir un bâtiment qui peut se générer lui-même et en même temps va nous donner de l’oxygène, puisque les arbres nous font respirer, et va capter sa propre énergie, explique-t-elle. Cette animation, cette ville qui se génère avec des arbres, ce n’est pas un projet que je voudrais voir construire, c’est simplement un objet qui permet de réfléchir, d’affronter le futur et de se poser des questions. Je pense que les outils numériques, justement, nous permettent de faire des projections et peut-être nous empêcher de faire trop de bêtises dans l’avenir ! »
Des champs dans la tête
Réalisation d’objets, de lieux - comme le Hi Hôtel à Nice et bientôt le Dar’Hi à Nefta, en Tunisie, aux portes du désert, en collaboration avec Patrick Elouarghi et Philippe Chapelet, « deux hôteliers hors du commun » avec lesquels elle travaille depuis sept ans -, expositions dans des galeries d’art ou travail avec un industriel : comment tout cela s’organise-t-il ? « Je dis toujours que j’ai des ‘ champs ‘ dans la tête et que je les fais pousser au quotidien. Ce sont des passions qui me permettent de les cultiver, et quand j’ai une demande, je n’ai plus qu’à couper, à faire la moisson de toutes ces choses accumulées, qui viennent s’organiser, se déposer, par strates ». « Ce qui m’intéresse, conclut Matali Crasset, c’est de faire avancer les choses dans le contemporain et il convient de savoir jusqu’où prendre des risques. C’est primordial. »
L’entretien s’achève. Nous échangeons encore quelques propos off sur ces sacro-saints canapés et tables basses qui, avec la télévision, occupent et figent l’espace dans les appartements … Une fois dehors, avant de retrouver le brouhaha de la rue, je goûte encore quelques instants le calme habité de cette cour où vélos de petis et grands et jouets mêlent leurs couleurs aux arbres et au plantes, comme autant de signes du désordre organisé de la vie.
portrait
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