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Identités

Le regard de Patrick Zachmann sur la banlieue

par Danielle Birck

Article publié le 31/07/2009 Dernière mise à jour le 31/07/2009 à 15:43 TU

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ette exposition présentée jusqu’au 11 octobre 2009 à la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, est le fruit du travail effectué entre 1980 et 2007 dans les banlieues françaises par le photographe, parti à la rencontre des autres et de lui-même. Un travail qui met aussi en évidence les mutations intervenues dans cet univers urbain. Alors qu’aujourd’hui banlieue et violence sont systématiquement associées, et les effets de celle-ci complaisamment relayés dans les médias, tout autre est le propos de Patrick Zachmann, soucieux de concilier respect et absence de complaisance envers ceux qu’il photographie.

Celui qui pense qu’il vaut mieux « parler de la violence avant qu’elle n’explose », est à Shangaï lorsque les banlieues françaises s’embrasent en 2005, et c’est à travers la télévision chinoise qu’il découvre cette actualité. Comment en parler ? Comment ne pas en parler ? Il décide alors « de montrer cette révolte et son inévitable mise en scène à travers le prisme des captures d’écran ».

La force de la photographie…

C’est par ces images que commence l’exposition, les seules images de «  violence » qu’on pourra y voir. Enfin, de cette violence là. Car celles qui suivent, clichés nocturnes d’immigrés clandestins tentant de fuir Sangatte, ce no man’s land perdu dans la banlieue de Calais, pour l’Angleterre, sont d’une violente désespérance. Car si ces êtres apparaissent au photographe « tels des fantômes errant dans un environnement hostile, figures de nulle part, effrayées, presque irréelles », c’est pourtant bien dans la cruauté de la réalité que s’inscrivent ces clichés, démontrant, s’il en était besoin, que « la force de la photographie, c’est son rapport au réel ».

Patrick Zachmann. Santiago.© Patrick Zachman

Patrick Zachmann. Santiago.
© Patrick Zachman

C’est bien ce qu’auront compris certains des jeunes « en difficulté » des quartiers nord de Marseille auxquels Patrick Zachmann  avait confié un appareil photo en 1984, dans le cadre d’une commande culturelle portant sur une dizaine de villes. « La photographie, ça m’a beaucoup appris sur la vie », dira vingt ans plus tard l’un d’entre eux. Onze jeunes de 16 à 17 ans, tous issus des quartiers nord, ont travaillé pendant six mois sur le thème de l’identité, leur identité. « une quête que nous avions en commun », précise Zachmann, qui à l’époque a commencé un travail introspectif sur son identité juive et française « brouillée à la fois par le silence de mes parents sur leur passé et par leur volonté d’intégration à la société française », dit-il. 

Le Bar des Autocars

Une quête en commun, ce qui ne veut pas dire qu’à l’arrivée tout le monde s’y retrouve. En 2005 - quelque  vingt ans se sont écoulés - Patrick Zachnman décide d’aller à la recherche de ses anciens « stagiaires » devenus adultes. « On ne parlait jamais de la génération  qui avait alors 40 ans  (…) On ne montrait que des ‘jeunes’, comme s’ils étaient interchangeables, comme s’ils ne vieillissaient pas », fait-il remarquer. Il les retrouvera tous, à une exception près. Il y a ceux qui ont « réussi », s’en sont « sortis », comme Chérif, devenu technicien à la Belle de Mai - ancienne friche reconvertie en pôle d’activité culturel et technologique - et dont la fille veut devenir journaliste. Encore que rien ne soit joué : Ali, le cafetier, assassiné « quelques mois après  nos retrouvailles », précise Zachman. Ali qui « depuis le stage avait toujours un appareil photo ».

"Chérif, Yahia et Hocine, 'La terre rouge'. Cité Bassens. 
A gauche : sept.1984, à droite : 23 ans après, juil.2007.
(Série : Quartiers nord de Marseille).© Patrick Zachmann/ Magnum Photos.

"Chérif, Yahia et Hocine, 'La terre rouge'. Cité Bassens. A gauche : sept.1984, à droite : 23 ans après, juil.2007. (Série : Quartiers nord de Marseille).
© Patrick Zachmann/ Magnum Photos.


Pour d’autres ça aura été plus difficile. Comme pour Aïcha, dont on peut lire le désespoir dans les yeux. Sa sœur, elle, a compris que « le moteur, c’est l’espoir ». Entre les deux, la mère comme le poids de la tradition dont on arrive à se déprendre ou pas…

Il y a aussi la déchéance. Celle de César, originaire de Corse, dit « le Gaulois », car « le seul à ne pas être issu de l’immigration », devenu clochard. Le photographe, une fois qu’il l’aura retrouvé, sera « incapable de l’approcher ». On aperçoit juste sa silhouette prostrée dans le film.  « Les plus fragiles peuvent se désintégrer », dit Cherif dans ce même film des « retrouvailles » marseillaises réalisé par Patrick Zachmann et intitulé Bar Centre des Autocars en mémoire d’Ali, qu’on peut voir dans l’exposition mais dont « les télés ne veulent pas », confie le photographe. Sans doute parce qu’il n’est « ni dans la complaisance, ni dans la dureté », dans le droit fil de la démarche de son auteur :  « Comment rester libre, en respectant les gens mais sans complaisance ».

"Villiers-le-Bel, 1989" (Série : Portraits de famille).© Patrick Zachmann/ Magnum Photos.

"Villiers-le-Bel, 1989" (Série : Portraits de famille).
© Patrick Zachmann/ Magnum Photos.


On l’aura compris, la banlieue, pour Patrick Zachmann, c’est essentiellement ses habitants. Il le dit : « c’est l’immigration qui m’a intéressé, au départ », la banlieue « terre de migrants, de l’étranger ou de France ». D’où ces « portraits de famille » en noir et blanc, réalisés en 1989 à Villiers le Bel (où alors « il n’y avait pas du tout de violence »), Sarcelles, Epinay sur Seine, ou encore la banlieue de Dunkerque.  D’où aussi les jardins ouvriers, en 1994-1995, ou les Maliens d’Ivry, en couleurs, confrontés aux membres de leurs familles restés au pays, en noir et blanc.

Mutations

Mais il y a aussi des paysages, dits « de la banalité », comme ce panoramique réalisé à Fresnes, dans le Val de Marne. « Une image que j’aime bien, qui montre le côté chaotique de paysages qui n’ont pas été pensés ». Ou mal pensés, et qu’on va démolir comme les barres de la Cité des 4 000 à la Courneuve, en 1985 : « tout un symbole qui vole en éclats ». Oui, ces immeubles avaient en leur temps représenté un progrès pour ceux qui habitaient des bidonvilles…

"Fresnes, Val-de-Marne, 1997" (Série : Paysages de la Banalité).© Patrick Zachmann/ Magnum Photos.

"Fresnes, Val-de-Marne, 1997" (Série : Paysages de la Banalité).
© Patrick Zachmann/ Magnum Photos.


Quant aux lieux de prière - une commande publique en 2003 sur le thème des Musulmans et Musulmanes en Ile de France - Patrick Zachmann a référé les photographier vides, histoire de « poser un regard neutre ». Car entre temps, au fil des deux décennies écoulées, la religion « qui relevait jusque là du privé », s’est inscrite « dans le paysage », les banlieues se sont enflammées et ses habitants, de vouloir être vus, ne le veulent plus ou du moins veulent « contrôler leur image ». Une image qui  a « basculé dans l'agressivité ». Sans parler des restrictions de la législation française sur le droit à l'image. 

Bref, un contexte où le travail du photographe est devenu plus difficile,  « un exercice d’équilibristepour ne pas enfermer les gens dans des clichés, sans pour autant offrir une vision édulcorée complaisante et politiquement correcte ». Il ne referait pas le genre de travail qu’il a effectué dans les années 1980 dans les banlieues où, pourtant, « derrière une minorité bruyante et agissante, il y a des gens qui vivent une vie ordinaire et de petits bonheurs »…

Ma proche banlieue, c'est aussi un livre de Patrick Zachmann dans lequel est inséré le DVD du film Bar Centre des Autocars. Un ouvrage publié aux éditions Xavier Barral, en partenariat avec la Cité nationale de l'histoire de l'immigration