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Information: nouvelles pratiques entre médias traditionnels et cyber médias

Wikileaks s’était entendu avec trois grands quotidiens « papier », l’Américain The New York Times, le Britannique The Guardian et l’Allemand Der spiegel, pour un traitement simultané dimanche des 92 000 documents militaires classifiés. Une méthode originale qui voit collaborer un site d’information Internet et des médias traditionnels. Décryptage avec la spécialiste des nouveaux médias de Reporters sans frontières (RSF), Lucie Morillon, interrogée par Monique Mas.
Lucie Morillon : Il est très difficile de décrypter cette montagne de documents bruts sans connaissances dans le domaine militaire, en matière de sécurité intérieure ou encore en relations internationales. Or Wikileaks a décidé de donner à l’avance accès à ces documents à trois médias internationaux triés sur le volet qui sont plutôt fiables en général. Ca permet d’allier les qualités de ces différents types de médias. Wikileaks a l’avantage de l’immédiateté et des sources alternatives qui font confiance à son fondateur et à son réseau. Et en même temps, on bénéficie de l’expérience des médias traditionnels, de leur capacité à vérifier les informations à partir de plusieurs sources, de remettre dans le contexte toutes ces informations brutes qui peuvent se révéler assez obscures pour le commun des mortels.
RFI : Cela témoigne d’une volonté de transparence mais en même temps la nécessité d’une caution des médias traditionnels qui marquent les limites du genre ?
L.M. : Tout à fait, et effectivement le responsable de Wikileaks, Julian Assange est tout à fait conscient du fait qu’une telle masse de matériel dont le contenu n’est pas forcément évident en première lecture avait besoin d’être décrypté pour le grand public et c’est là où il a fait intervenir les médias traditionnels, des grands quotidiens qui ont permis d’éclairer davantage le grand public, pour apporter une meilleure connaissance et pour une meilleure diffusion de cette information. Il s’agit d’une initiative qui vise à informer des citoyens sur la guerre en Afghanistan. Il y avait déjà une grande couverture et beaucoup d’informations qui circulaient. Mais là, on a accès à un matériel brut qui généralement ne tombe pas aux mains des citoyens ordinaires.
RFI : C’était peut-être aussi une manière de se prémunir contre la censure que de choisir une diffusion simultanée dans plusieurs médias avec des supports qui peuvent plus ou moins facilement être coupés ?
L.M.: Exactement. Déjà Wikileaks est bloqué dans un certain nombre de pays. Donc le fait de passer par des supports qui sont moins susceptibles d’être rendus inaccessibles permet effectivement d’essayer de contourner la censure. C’est sûr aussi que des journaux comme le New York Times, le Guardian ou le Spiegel apportent une crédibilité aux lecteurs qui ne feront pas la même confiance à un site dont ils viennent à peine d’entendre parler.
RFI : Dans sa volonté affichée d'user de la liberté d’expression la plus grande, est-ce que malgré tout Wikileaks se pose des limites ?
L.M. : D’après Wikileaks, tous les documents sont revus avant d’être publiés. Ils font très attention à ne pas compromettre l’anonymat de leurs sources. Ils prétendent même parfois ne pas les connaître. Et ce qui va être intéressant à suivre dans les semaines ou les mois à venir, c’est effectivement les éventuelles poursuites judiciaires de la part des armées concernées, des pays notifiés dans ces documents... Par exemple aux Etats-Unis, c’est vrai qu’il est illégal de voler des documents classés secret-défense ou protégés. En même temps le premier amendement apporte une protection à la publication de documents - même s’ils ont été obtenus illégalement - à partir du moment où la personne qui publie n’a pas été elle-même impliquée dans la manœuvre illégale. C’est ce qui s’était passé dans l’affaire du Watergate. Il y a toujours une sorte d’équilibre à trouver entre le respect de la sécurité nationale mais aussi l’intérêt du public à être informé.
RFI : L’une des probables sources de Wikileaks est actuellement en prison ?
L.M. : Oui, un militaire américain est actuellement en prison. Il n’a visiblement pas été pris en train de donner des documents à Wikileaks et donc il ne semble pas que la chaîne d’envoi d’information à Wikileaks soit compromise. Mais il s’est vanté auprès d’un ancien hacker (pirate informatique) d’avoir en sa possession des documents qui pourraient ressembler à ce qui a été publié. C’est l’un des suspects de ces fuites.
RFI : Le père fondateur de Wikileaks, Julian Assange multiplie les précautions. Et il semble compter beaucoup aussi sur une nouvelle loi islandaise qui pourrait faire de l’île un véritable « paradis de l’information » ?
L.M : Oui, les démêlés de Wikileaks avec la justice dans différents pays ont été suivis de très près en Islande et les parlementaires islandais ont voté une proposition de loi qui demande au gouvernement de présenter un texte le plus protecteur possible en matière d’information. Il s’agirait de réunir les meilleures pratiques et les meilleures législations en matière de liberté d’expression, de liberté de la presse. Donc on créerait une sorte de paradis journalistique et cybernétique en Islande. Le but c’est d’y faire venir des journalistes d’investigation et que des sites internet comme Wikileaks décident de se baser là-bas pour se prémunir d’éventuelles poursuites judiciaires. C’est intéressant dans le contexte du renforcement de la surveillance en ligne et de la censure que l’on constate dans le monde entier, même dans nos démocraties. L’Islande prend un chemin différent en faveur de la protection de la publication d’informations en ligne.

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