GRILLE DES PROGRAMMES
Monde
Afrique
Jeudi 21 Juin
Vendredi 22 Juin
Samedi 23 Juin
Dimanche 24 Juin
Aujourd'hui
Mardi 26 Juin
Mercredi 27 Juin
    Pour profiter pleinement des contenus multimédias, vous devez avoir le plugin Flash installé dans votre navigateur. Pour pouvoir vous connecter, vous devez activer les cookies dans les paramètres de votre navigateur. Pour une navigation optimale, le site de RFI est compatible avec les navigateurs suivants : Internet Explorer 8 et +, Firefox 10 et +, Safari 3 et +, Chrome 17 et + etc.
    Culture

    Christophe Jaffrelot : « Le sécularisme a été un formidable facteur de cohésion sociale »

    Entretien avec Christophe Jaffrelot qui a coordonné avec Aminah Mohammad-Arif le dernier numéro de la revue Purusartha de l’École des hautes études des sciences sociales (EHESS),  consacré à la pratique du sécularisme dans le sous-continent indien.

    RFI : Commençons par une clarification terminologique. Quelle différence y a-t-il entre sécularisme et laïcité ?

    Christophe Jaffrelot : Ce sont deux conceptions différentes du rapport entre le religieux et le politique. Alors que l’Occident s’est employé à séparer les deux sphères, côté sud-asiatique, il n’a jamais vraiment été question de séparation de l’Eglise et de l’Etat. En Inde, où le sécularisme s’est le mieux épanoui, les religions

    Purusartha n° 30, volume coordonné par Jaffrelot et Mohammad-Arif CEIAS

    sont présentes dans la sphère publique. Toutes les religions. En fin de compte, le résultat est le même qu’en Occident dans la mesure où les croyances se valent toutes du point de vue de l’Etat indien.

    RFI: Il s'agit seulement donc d'une différence d’approche ?

    C.J.: Et de nature. La spécificité indienne réside dans le fait qu’il y a du sécularisme en Inde sans la sécularisation qui va avec. Dans nos contrées, la société s’est sécularisée en même temps que la séparation entre l’Eglise et l’Etat a été institutionnalisée. La pratique religieuse est tombée en désuétude, au point qu’aujourd’hui, on est plus chrétien culturellement que religieusement dans de nombreux pays d’Europe. A contrario, en Inde, le religieux continue à imprégner la vie quotidienne.

    RFI: N’est-ce pas justement ce sécularisme sans sécularisation qui explique que le sécularisme soit en déclin en Inde ?

    C.J.: On peut effectivement penser que l’Inde paie aujourd’hui la prégnance des émotions religieuses dans sa vie sociale. Mais je proposerai une autre interprétation : ce n’est pas tant la sécularisation insuffisante que la démocratie qui a favorisé, à mon avis, l’érosion du sécularisme, en incitant les partis politiques à

    Panneau publicitaire pour un magasin de vêtements "islamiques", à Bangalore CEIAS

    instrumentaliser le religieux à des fins électorales. Dans un pays aussi profondément croyant, jouer sur la fibre religieuse est le meilleur moyen de faire le plein des voix aux élections. D’où le dilemme : comment peut-on être démocratique dans le respect de la diversité ?

    RFI: L’attrait exercé par le sécularisme dans un pays aussi religieux que l’Inde surprend les observateurs. Cela s’explique-t-il uniquement par l’influence qu’ont exercé les idées occidentales sur les pères fondateurs de l’Inde moderne ?

    C.J.: Le sécularisme indien s’inscrit dans une longue tradition de multiculturalisme et de tolérance religieuse qui commence avec l’empereur bouddhiste Ashoka, qui a régné au IIIe siècle avant notre ère. Cette tradition permettant aux peuples très divers de cohabiter sans heurts a été perpétuée par les souverains qui ont gouverné l’Inde ensuite, notamment les Moghols et les Britanniques. Cela dit, le passé seul ne suffit pas, car sans les hommes comme Gandhi et Nehru pour traduire ce passé en termes politiques et institutionnels, il n’y aurait pas de sécularisme à l’indienne aujourd’hui. Cette construction n’allait pas de soi car les traditionalistes hindous étaient vivement opposés à un modèle social, basé sur la laïcité et l'égalité entre la majorité et les minorités confessionnelles. Gandhi et Nehru ont dû se battre pour imposer leur vision d’une Inde moderne et multiconfessionnelle. D’ailleurs, le duo n’avait pas, eux non plus, la même conception du sécularisme. Alors que Gandhi se battait pour la reconnaissance du religieux sur un mode collectif dans l’Inde nouvelle, pour Nehru, l’appartenance religieuse devait finir par passer au second plan, sinon s’effacer derrière des identités individuelles.

    RFI: Laquelle des deux conceptions a-t-elle prévalu ?

    C.J.: Les deux, d’une certaine façon. Surtout, la pratique du sécularisme a été un formidable facteur de cohésion sociale dans l’Inde post-coloniale. Il a permis de transcender les clivages confessionnels. On était indien d’abord, locuteur de telle ou telle langue, et puis éventuellement hindou, musulman, bouddhiste ou chrétien. Le sécularisme a permis sinon de gommer totalement, au moins d’amoindrir les différences liées à l’appartenance religieuse des citoyens. Enfin, il a favorisé l’émergence d’une certaine forme de syncrétisme religieux, avec des hindous rendant un culte dans des lieux spirituels musulmans ou des musulmans participant à des fêtes hindoues.

    RFI: Le fondateur du Pakistan, Ali Jinnah partageait avec Gandhi et Nehru une vision laïque de la société. Pourquoi alors les deux pays ont connu des trajectoires aussi différentes ?

    C.J.: Le projet de société de Jinnah n’avait en effet rien à voir avec l’islamisation à l’œuvre au Pakistan. Pour Jinnah, l’islam n’était intéressant que comme marqueur culturel, pas comme pratique religieuse. Mais il mourut quelques mois après la création du Pakistan. Son Premier ministre, qui était porteur du même projet de société, se fit assassiner en 1951, laissant le champ libre aux groupes de pression

    Exposition des étendars (alam) avant les processions de Moharram CEIAS

    islamistes. Ceux-ci vont désormais pouvoir inscrire leur projet d’islamisation du pays dans la Constitution, allant jusqu’à stipuler que seul un musulman pouvait être président. J’ai tendance à penser que la trajectoire du Pakistan aurait pu être parallèle à celle de l’Inde, mais tel n’a pu être le cas car sur le terrain les rapports de force ont très vite basculé en faveur des islamistes d’une part, et de l’armée d’autre part. Sans être des intégristes, les militaires ont joué la carte islamiste pour disposer de troupes de choc contre l’Inde qui est leur obsession commune. Plus grave encore, cette islamisation de la société pakistanaise a eu pour conséquence l’émergence d’une forme radicale d’anti-sécularisme qui s’appelle le sectarisme et qui se caractérise par l’exclusion de tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans le sunnisme majoritaire. Par exemple, les sunnites réclament que les chiites soient reconnus comme une minorité non-musulmane !

    RFI: Le déclin du sécularisme sud-asiatique que vous analysez à travers les treize essais de ce numéro de Purusharta, vous paraît-il inéluctable ?

    C.J.: Oui, sauf si l’Etat de droit reprend ses prérogatives et pratique par l’intermédiaire de l’administration et des tribunaux un sécularisme vigilant, comme cela se faisait dans l’Inde de Nehru. En Inde où la Constitution est dotée d’un dispositif de droits fondamentaux pour les minorités religieuses et culturelles, il suffirait qu’on applique les lois à la lettre pour éviter les entorses auxquelles on assiste dans de nombreux Etats, notamment dans l’Etat du Gujrat où le sécularisme est pratiquement inexistant.
     



    Politique et religions en Asie du Sud : le sécularisme dans tous ses Etats ?
    Purusartha, n°30, volume coordonné par Christophe Jaffrelot et Amina Mohammad-Arif. Editions de l’EHESS, 2012, 381 pages, 30 euros.

    Chronologie et chiffres clés
    Commentaires

    Republier ce contenu

    X

    Vous êtes libres de republier gratuitement cet article sur votre site internet. Nous vous demandons de suivre ces Règles de base

    Le Partenaire s'engage à ne pas porter atteinte au droit moral des journalistes. A ce titre, le Contenu devra être reproduit et représenté par le Partenaire tel qu'il a été mis à disposition par RFI, sans modifications, coupures, ajouts, incrustations, altérations, réductions ou insertions

    Ajoutez cet article à votre site Web en copiant le code ci-dessous.

    Republier ce contenu

    X

    Vous êtes libres de republier gratuitement cet article sur votre site internet. Nous vous demandons de suivre ces Règles de base

    Le Partenaire s'engage à ne pas porter atteinte au droit moral des journalistes. A ce titre, le Contenu devra être reproduit et représenté par le Partenaire tel qu'il a été mis à disposition par RFI, sans modifications, coupures, ajouts, incrustations, altérations, réductions ou insertions

    Ajoutez cet article à votre site Web en copiant le code ci-dessous.

     
    Désolé mais le délai de connexion imparti à l'opération est dépassé.