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    Hebdo

    Journées du patrimoine : portes ouvertes à la prison de la Santé

    media La prison de la Santé, inaugurée en 1867 (ici le 10 septembre 2014). Joël SAGET / AFP

    Vide de détenus depuis le 20 juillet, la prison de la Santé – la seule encore située dans Paris intra-muros – ouvre exceptionnellement ses portes au public ce week-end, à l’occasion des Journées du patrimoine. D’importants travaux de rénovation vont y démarrer l’an prochain en vue d’une réouverture en 2019.

    « Pour la visite, on était complet en l’espace de deux heures ! », ne s’étonne qu’à moitié Jean-Pascal Lanuit, le directeur adjoint des Affaires culturelles d’Ile de France, organisme qui coordonne la participation de la célèbre maison d’arrêt de la Santé à l’édition 2014 des Journées européennes du patrimoine, programmées ces samedi 20 et dimanche 21 septembre. Avec seulement 1 500 admissions disponibles et uniquement sur réservation - chiffre gardé volontairement bas à la fois pour des questions d’organisation et de sécurité – les places ont été prises d’assaut par un public avide de pénétrer dans un lieu à la fois mythique, car maintes fois vu au cinéma et à la télévision, mais aussi chargé d’histoire(s).

    Une visite unique

    Agnès Robin, directrice de la Santé. Christophe Carmarans / RFI

    Construite entre 1861 et 1867, la Maison d'arrêt Paris-La Santé – ou tout simplement « la Santé » car son entrée principale est située au 42, rue de la Santé, dans le XIVe arrondissement de la capitale – reste le seul établissement pénitentiaire encore en fonction dans Paris intra-muros. Devenue de plus en plus vétuste, on a parlé de la rénover dès le milieu des années 1960 mais, cette fois-ci, c’est la bonne ! D’importants travaux de réhabilitation et de modernisation vont débuter l’année prochaine avec pour objectif une réouverture en 2019. « Cela rend cette visite d’autant plus unique que c’est la première, mais certainement aussi la dernière fois, que l’établissement sera ouvert au public », avertit Agnès Robin, la directrice de la maison d’arrêt.

    Et les détenus ? Les 621 qui y purgeaient encore des peines ont été transférés dans d’autres centres pénitentiaires, ce qui ne veut pas dire que la Santé ne compte plus aucun locataire proprement dit. « Les derniers détenus sont partis le 20 juillet, transférés sur le Centre pénitentiaire d’Orléans, précise Mme Robin. Mais la prison demeure encore en activité avec le centre de semi-liberté qui permet d’accueillir 100 personnes bénéficiant d’une mesure d’aménagement de peine sur décision judiciaire ». Il s’agit, pour une très grande part, de détenus en fin de peine qui ne passent que la nuit à la prison. Dans la journée, il n’y aucun prisonnier.

    Visite sonore de la prison de la Santé 18/09/2014 - par Christine Siebert Écouter

    « Ouvrir la prison pour les Journées du patrimoine cela n’allait pas forcément de soi, car c’est un lieu très particulier », admet Jean-Pascal Lanuit, le représentant de la région Ile-de-France. « C’est, poursuit-il, l’illustration d’un travail de la mémoire de cette prison qui a été réalisé par le Ministère de la Justice et l’Administration pénitentiaire. (...) Ce n’est pas un patrimoine protégé au titre des monuments historiques – il n’est ni inscrit ni classé – mais en revanche, précise-t-il, c’est, à l’évidence, l’un des visages de Paris, l’un des visages des bâtiments qui font la société ».

    Dès leur arrivée, les visiteurs vont effectivement se trouver confrontés à l’Histoire. Au beau milieu de la cour d’honneur, située juste derrière l’imposant portail bleu de France de l’entrée principale, une plaque de métal marque l’endroit exact où était érigée la guillotine, « la veuve » telle qu’on la surnommait autrefois. Si la vision de cette banale plaque de métal n’est pas spectaculaire en elle-même, elle convoque dans notre imaginaire le souvenir d’une époque révolue. Entre 1939 et 1972, c’est exactement là que l’échafaud fût dressé et les sentences appliquées. Et c’est donc à cet endroit précis que Roger Bontems et Claude Buffet – les deux derniers condamnés à mort exécutés dans notre pays – eurent la tête tranchée, respectivement à 5h13 et 5h20 du matin, le 28 novembre 1972.

    Trois évasions en 147 ans

    Derrière ces hauts murs en meulière, dont la surface terne et rugueuse en impose déjà de l’extérieur, des dizaines de milliers de détenus se sont succédé depuis 1867, date de l’ouverture de l’établissement. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, seulement cinq prisonniers sont parvenus à s’en évader. Le premier fut le polémiste d’extrême-droite Léon Daudet en 1927, grâce à un faux en écriture. Les trois suivants, les gangsters Jacques Mesrine, François Besse et Carman Rives, se firent la belle ensemble en 1978, mais Rives fut immédiatement abattu dans la rue par les surveillants. La troisième et dernière évasion demeure la plus spectaculaire, celle du braqueur Michel Vaujour jouant la fille de l’air en 1982 avec l’aide de sa compagne Nadine, venue le libérer en hélicoptère. Depuis lors, les cours de nombreuses maison d’arrêt, dont celle de la Santé évidemment, sont recouvertes de filets anti-hélitreuillage.

    Pour trois réussies, des dizaines d’autres tentatives d’évasion ont été déjouées, certaines de façon plus ou moins cocasses, comme le raconte Véronique Vasseur, ancienne médecin-chef de la prison : « Il y a eu des gars pris en l’air avec un filin. Bon, ils ont été rattrapés bien évidemment. (...) Il y en a d’autres, reprend-elle, qui avaient décousu toutes leurs semelles d’espadrilles et en avaient recommandé. (…) Ils avaient tout détricoté et s’étaient fait des cordes. Mais ils n’ont pas pu passer au-delà du toit ! » . L’ingénieux peut aussi virer au burlesque : « Un jour, il y a un détenu qui a essayé de s’enfuir avec le costume d’une surveillante, pouffe-t-elle. Mais une femme ce n’est pas le même gabarit ! Donc il avait le pantalon qui lui arrivait à mi-mollets. Et il a été repéré vite fait ! »

    Au fil du parcours guidé, qui a duré deux heures en ce qui nous concerne, l’évidence d’un besoin de rénovation saute aux yeux. Murs décrépis, bâtiments délabrés, sols décatis, barreaux rouillés, sanitaires chancelants, le temps semble s’être figé au milieu du XXe siècle et le silence environnant donne presque l’impression d’un endroit déserté à la hâte pour cause de pandémie. Tout au long des mornes couloirs, les portes métalliques s’ouvrent sur des cellules de 8m2 à peine, désormais vides de toute trace de vie antérieure, si ce n’est un calendrier musulman encore accroché à un mur par-ci, ou des photos de bolides scotchées sur un pan de porte par-là.

    Des VIP nommés Carlos, Mesrine, Tapie, Noriega

    Très attendue, la visite du bloc des particuliers, également connu sous le nom de « quartier VIP » n’inspire rien de particulier justement, du moins de prime abord, si ce n’est à l’énoncé des noms de ceux qui ont fréquenté l’une des quatorze cellules de ce secteur à part. Guère plus confortables que les autres, mais un peu plus spacieuses, elles étaient réservées à un détenu unique, soit pour le protéger des autres prisonniers du fait de sa situation professionnelle, soit parce que son affaire était très médiatisée, ou bien parfois pour les deux.

    Ainsi s’y sont succédé, voire croisés, au fil du temps, l’ancien chef des armées du Panama Manuel Noriega, l’ennemi public N°1 Jacques Mesrine, l'ancien préfet de police Maurice Papon, le terroriste Carlos, l’homme d’affaires et politicien Bernard Tapie, le convoyeur de fonds Tony Musulin, l'ex-trader Jérôme Kerviel, l’acteur Sami Naceri, le rappeur Joey Starr ou encore des policiers ripoux dont on se garde bien, en ces lieux, de rappeler les noms. « Du temps des Botton, Tapie, Dédé-la-Sardine, Loïc Le Floch-Prigent, c’était vraiment le salon mondain, c’était extraordinaire, se souvient quand même Véronique Vasseur. C’étaient des gens qui étaient habitués au luxe et je pense que c’était encore plus difficile pour eux de vivre dans la crasse. C’était une descente vertigineuse ».

    Encore moins glamour évidemment, le quartier disciplinaire (QD) où les détenus les plus dangereux ou récalcitrants étaient placés à l’isolement, la peine maximale étant fixée à trente jours. Ces cellules étaient dotées d’un double système de fermeture avec une grille fermée à clef, après la porte. « La cellule disciplinaire c’est encore plus difficile, prévient Rachid Bellatig, surveillant à la Santé depuis 2002 [v. son interview dans l’encadré ci-dessous, ndlr]. C’est la prison dans la prison … donc ça occasionne plus de stress pour la personne détenue. (...) Il y avait parfois des automutilations, se souvient-il, des tentatives de suicide. Tout le mobilier à l’intérieur est scellé, par mesure de sécurité pour qu’ils ne projettent pas des choses à la figure du surveillant. Et pour la prévention du suicide bien sûr. Même les fenêtres ne s’ouvrent pas, précise-t-il. L’eau est gérée de l’extérieur de la cellule et l’électricité aussi ».

    Ballons crevés et camemberts

    Etablissement très ancien, la Santé ne disposait pas d’une salle de sport digne de ce nom, hormis celle, relativement exigüe, situé dans le « quartier VIP » où une table de ping-pong, un espalier et quelques appareils de musculation sont serrés les uns contre les autres. Pour cette raison, les détenus avaient droit à deux promenades par jour. « Le code de procédure pénale prévoit une promenade par jour mais pour compenser ce manque d’espace, il était proposé deux promenades par jour aux détenus de la Santé, d’une heure et demie environ. Une promenade le matin et une promenade l’après-midi », précise Mme Robin, la directrice.

    Ces promenades s’effectuaient dans la grande cour dont les murs donnent sur le boulevard Arago. Les prisonniers avaient la possibilité de jouer au foot mais de nombreux ballons ont échoué dans les concertinas, ces barbelés en bobines disposés en haut des grillages. Pour leurs balades, les détenus des deux quartiers haute sécurité étaient pour leur part confinés dans des cours entièrement grillagées de forme triangulaire, surnommées de ce fait les « camemberts » Il n’en reste plus qu’une douzaine l’heure actuelle, qui font songer à ces cages des refuges de la SPA où l’on enferme les chiens perdus ou abandonnés.

    A la réouverture en 2019, ils ne seront plus qu’un lointain souvenir dans une Santé réaménagée, une remise à neuf dont on ne connaît pas encore les contours exacts, la teneur des travaux ne devant être révélée qu’à la fin de l’année. Ancien pensionnaire de la Santé lui-même et désormais dévoué à l’amélioration de conditions de vie dans les prisons, l’homme d’affaires Pierre Botton, condamné pour abus de biens sociaux dans les années 1990, avait proposé un projet paru dans Le Parisien en février dernier, projet qui conservait la structure des bâtiments et semblait être un honnête compromis entre la conservation d'un monument historique et une restauration devenue réellement indispensable. Cette rénovation s'inscrit dans le plan global de modernisation pénitentiaire lancé par la ministre de la Justice Christiane Taubira. Doté de 800 millions d'euros, il inclut également les prisons de Fleury-Mérogis en région parisienne et celle des Baumettes à Marseille.

    Témoignage : «Pas de familiarités avec les détenus»
    Christophe Carmarans / RFI

    Rachid Bellatig a travaillé en tant que premier surveillant à la Santé durant douze ans. Voici son expérience avec ses mots à lui.

    « Je travaille à la Santé depuis 2002. Ca fait bizarre de voir la prison vide. Auparavant, c’était comme une petite ville, il y avait de la vie, de 5h00 du matin à 19h00, ça allait et venait de partout ! Mais il fallait que ça ferme parce que ça commençait à devenir vraiment inquiétant. La vétusté de la prison commençait à se faire sentir. Il fallait faire ces travaux, on ne pouvait même plus repeindre sur de l’ancien par exemple. Il fallait faire des changements au niveau de toute la structure de la prison.

    C’était beaucoup plus bruyant avec les détenus. J’ai des souvenirs mais il y en a tellement que je préfère ne pas les partager. On n’a pas forcément des bons souvenirs quand on travaille dans une prison car c’est un travail assez difficile. On travaille avec des gens qui sont dans la détresse, dans la misère. On est là pour les aider, on ne peut pas récolter des bons souvenirs à leur détriment. Entre les films que vous voyez au cinéma et la réalité, il y a tout un monde, vous savez... C’est le jour et la nuit.

    On a le temps de parler aux détenus mais on évite d’avoir des liens personnels. On essaie de rester professionnel parce que, parfois, on a des décisions difficiles à prendre. Nous, on est là pour appliquer les décisions de la Justice. Donc on applique les décisions du juge et, parfois, il y a des décisions qui ne sont pas « gentilles » à annoncer. Par exemple leur dire : « mon pote, vous allez rester là encore un an », par exemple. On le leur dit dans un contexte professionnel : « Monsieur, votre aménagement de peine n’a pas été retenu ». C’est pour ça qu’on ne peut pas être trop proche. Le vouvoiement est de rigueur. Pas de familiarités avec les détenus.

    Certains nous menaient la vie un peu dure. Certains tardaient à entrer dans la cellule par exemple, exprès. Il y a eu des moments plus durs mais je n’ai pas envie d'en dire plus. Ce n’est pas évident comme métier, mais on le fait. Je l’ai fait pour la sécurité de l’emploi, je ne le cache pas. Etant donné que j’ai vécu un licenciement économique, je me suis rabattu vers la fonction publique pour avoir l’assurance d’avoir un boulot. Je n'ai pas de regrets. Ça me convient, il y a une bonne entente avec les collègues.

    J’ai travaillé à la prison de Nanterre et à Osny [près de Pontoise, ndlr]. Par rapport à Nanterre, c’est complètement différent ici à la Santé. Nanterre c’est une nouvelle prison [ouverte en 1991 ndlr] avec une conception nouvelle, il y avait moins de promiscuité à Nanterre qu’ici. C’était plus convivial à la Santé. Nanterre, c’est plus sécuritaire. Ici, il y avait la sécurité mais aussi la convivialité, parce que la structure est différente. Elle est plus ou moins ouverte. Là-bas, les étages sont fermés. Il y avait donc plus de contacts à la Santé que dans les autres établissements où j’ai travaillé. Les détenus célèbres qui sont passés par ici, cela a été tellement médiatisé que je n’ai pas besoin de vous en dire plus, tout le monde est au courant. Je ne veux citer personne. Désolé ».

    Propos recueillis par Christine Siebert

     

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