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    Croatie : des dizaines de milliers de mines sous le sol européen

    media «Ne pas entrer». En Croatie, près de 64 000 mines attendent toujours leurs victimes. 12 800 sont signalées. Pierre René-Worms / RFI

    Loin de la guerre. L’entrée de la Croatie dans l’Union européenne, il y a tout juste un an, devait ancrer cette idée dans les esprits. Pourtant, le conflit des années 1990 se rappelle parfois tragiquement aux Croates. Des dizaines de milliers d’hectares du territoire national demeurent infestés par des mines de tous types, et pour les acteurs impliqués dans la lutte contre ce fléau, il est plus que temps d’en débarrasser le pays.

    De notre envoyé spécial en Croatie,

    Une détonation survient. Bientôt suivie par deux autres, d’intensité égale. En ce début d’automne, Komarevo vibre au rythme des explosions qui retentissent près de cette petite localité des environs de Sisak, au sud de Zagreb. Zoran Vasiljević est sur le pont, entouré d’une dizaine de gaillards tout juste revenus du lieu des déflagrations. A la tête de la compagnie Istrazivač (« explorateur »), il a déjà participé, en deux semaines, à la neutralisation de 200 mines à seulement quelques dizaines de mètres de la route où stationne son équipe .

    Alors que ses yeux restent rivés sur une carte topographique des lieux, deux mécanos s’affairent à quelques mètres. On s’attendait à une armée de bonshommes verts, détecteurs à bout de bras. On découvre surtout une imposante machine, de type agricole, prête à « labourer » la terre.

    « Une fois le terrain délimité, on envoie le VF001, commente Zoran. La machine brasse la terre, les mines sont prises dans les rotatives. Beaucoup n’explosent pas à cause de leur vitesse. » Mais Zoran redoute les mines anti-chars car, elles, s’activent. « Il faut alors arrêter les moteurs et réparer les dégâts. » Mais de toutes, foi de démineur, c’est bien la mine Prom-1 la plus « mauvaise ». Une énième preuve que l’homme ne manque pas d’inventivité lorsqu’il s’agit de tuer son prochain : il suffit de rompre le fil qui retient cette « mine pop corn » - comme on se plait à la surnommer dans le métier - pour que celle-ci expulse une charge explosive à hauteur d'estomac.

    Dix ans de retard

    Pour lutter de façon globale contre ce fléau qui a fait 581 victimes depuis la fin de la guerre, dont 197 tués, le pays s’est doté, en 1998, d’une agence, la Croatian mine action centre (Cromac). Et tout doit être nettoyé pour 2019 ! Une échéance déjà repoussée de dix ans, tant l’ampleur de la tâche est immense. « En 1996, on comptait 13 000 km2 infestés par les mines [soit 1/4 du territoire, ndlr], aujourd’hui , il n’en reste que 565 km2 », se réjouit tout de même Milijenko Vahtarić, numéro 2 de l’agence et responsable de la coopération internationale. Seulement la concentration de mines sur les parcelles restantes reste très importante : en Croatie, 64 000 mines attendent encore leurs victimes. Or seulement 12 800 d'entre elles sont identifées...

    Les équipes de la compagnie Istrazivač de retour d'une opération de déminage près de Komarevo, au sud-est de Zagreb, le 24 septembre 2014. Marc Etcheverry / RFI

    Dans la salle des cartes, au deuxième étage du bâtiment de la Cromac à Sisak - « ville au coeur du problème, tant la région recèle de mines » - on s’active justement autour de cartes militaires vieilles de vingt ans que l’on scanne minutieusement. Les états-majors impliqués dans le conflit serbo-croate ont coopéré au fil des années et révélé les endroits où ils ont disposé les engins de mort. Deux agents sont chargés de recouper chaque nouvelle information avec celles dont disposent déjà leurs services.

    Un travail essentiel car leur identification et leur destruction sont gourmandes en temps… et en argent. La Croatie a ainsi englouti des sommes considérables pour déminer son sol : près de 570 millions d’euros y sont passés en seize ans. Un montant provenant pour deux tiers du budget de l’Etat mais auquel contribuent aussi les Européens, à hauteur, jusqu’ici, de 31 millions d’euros.

    Les dons sont aussi très appréciés, et là toutes les régions ne sont pas logées à la même enseigne. « Un donateur va vouloir qu’on lui trouve en contrepartie une parcelle sur laquelle il puisse communiquer par la suite. C'est une question d'image », explique Milijenko Vahtarić. Mieux vaut donc que des hommes, des activités soient concernés au premier chef. « Les forêts, pourtant régulièrement empruntées, sont ainsi délaissées au profit des exploitations agricoles », semble regretter le responsable.

    Un business en déliquescence

    En tout cas, s’il y en a un dont ce chantier fait les affaires, c’est bien Stefano. Ce Croate d’origine italienne a fondé sa propre compagnie de déminage il y a cinq ans. Il aime ce métier « pour l’adrénaline » que cela procure. Mais aussi pour son porte-monnaie. « Je pourrais vous dire que je fais ça comme on fait de l’humanitaire, pour nettoyer mon pays des mines, sauver nos enfants. C’est ce qu’on entend souvent. Mais la plupart des gens sont là pour l’argent », avoue-t-il en toute décontraction.

    A l’époque, « c’était l’eldorado », confirme Milijenko Vahtarić de la Cromac. Beaucoup de gens s’y engouffraient, alors que le pays peinait à se relever de la guerre. Les salaires promis étaient bien supérieurs à la moyenne croate, et fonder sa compagnie était la promesse d’un avenir clément. « Maintenant, c’est plus compliqué, reconnaît Stefano. Quand j’ai commencé, le prix était déjà de 15 kunas [2 euros] par mètre carré déminé, l’année dernière, nous avons travaillé pour 2,5 kunas. » Conséquence de l’attrait suscité, la concurrence est devenue, au fil des ans, de plus en plus rude. Désormais, 39 compagnies sont en lice à travers le pays. Des petites, comme celle de Stefano, mais aussi des filiales de sociétés internationales, telles que le géant américain UXB.

    La Cromac, elle, se satisfait d’un tel marché. « Si tout était du ressort de l’Etat, on devrait payer des démineurs au mois. Le travail n’avancerait pas. Là, ils sont payés à la tâche, une fois que c’est fait », explique Milijenko Vahtarić. Même la formation du personnel est à la charge des compagnies : celles-ci doivent financer un stage de sept semaines à leurs employés, stage dispensé à l’école de police de Zagreb pour la somme rondelette, pour le pays, de 20 000 kunas [2600 euros] par futur démineur. Si l’on y ajoute la location ou l’entretien des machines, l’hébergement et la restauration des troupes, ainsi que l’obligation de disposer de ses propres services de secours (médecins, infirmiers, ambulances), les coûts peuvent vite s’avérer faramineux pour une compagnie. Le choix de la Cromac, lui, se porte généralement sur celle qui annonce le tarif le plus compétitif.

    Une telle équation interroge sur le respect des règles de sécurité. « Elles sont scrupuleusement suivies », assure-t-on à Sisak. Certaines histoires racontent le contraire. « Un jour, j’étais avec un collègue sur le terrain, se souvient Stefano. Il s’est baissé et a ramassé une mine. C’était une mine Prom… Active. Le fil qui la retenait a rompu… Mais rien ne s’est déclenché ! On aurait pu y laisser nos vies tous les deux… » Tout comme 27 autres démineurs depuis 1998 en Croatie.

    Des anecdotes comme celle-là, le jeune patron en aurait « des milliers à raconter ». Il en sourit même. A Zagreb et à Bruxelles, on s’en amuse moins. On a hâte que le problème soit réglé. En termes d’image, un pays miné au sein de l'Union européenne, même si le risque s’est réduit, ça ne fait pas bon genre.

    Dans chaque compagnie possédant des machines, une équipe de mécaniciens suit les démineurs dans leurs déplacements. Marc Etcheverry / RFI

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