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    Hebdo

    Un documentaire sur un crime nazi méconnu primé à Waterloo

    media Le KL Natzweiler, l’un des camps les plus meurtriers du système concentrationnaire, un lieu isolé, terrifiant, sur lequel Hirt a tout pouvoir. Temps noir

    Le Festival international du film historique de Waterloo s’est achevé ce 19 octobre. Parmi les œuvres sélectionnées, le prestigieux jury a remis le Clion du meilleur documentaire 2014 à Au nom de la race et de la science, Strasbourg 1941-1944.

    Un documentaire réalisé par Sonia Rolley, Axel et Trancrède Ramonet, qui, en 55 minutes, emmène le spectateur à la découverte de l’un des pires crimes nazis quasiment absent des livres d’histoire.

    Strasbourg, novembre 1944. Quatre-vingt-six corps sont découverts dans le sous-sol de l’Institut d’anatomie. Des corps affreusement mutilés, rendus méconnaissables. Des cadavres de déportés juifs conservés dans du formol par le 3e Reich.

    Un projet de collection anatomique

    Le 23 novembre 1941, dans l’Alsace fraichement annexée, est inaugurée la Reichuniversität de Strasbourg. Cette toute nouvelle université du Reich est censée démontrer aux Français comme au reste du monde occidental la supériorité de la science allemande qui jusqu’en 1939 se voit attribuée la plupart des prix Nobel. Parmi les professeurs recrutés, August Hirt, un anatomiste de renommée européenne, qui a rejoint la SS, la garde personnelle d’Hitler, dès son accession au pouvoir en 1933. Alors que la solution finale a déjà été décidée en haut lieu, il devient primordial pour August Hirt de conserver une trace de ce peuple que les nazis sont déterminés à exterminer. Pour la beauté de la science et de la connaissance, raconte l’un des intervenants du documentaire Au nom de la race et de la science.

    C’est au cours de l’inauguration de la Reichuniversität qu’August Hirt se voit offert l’opportunité de réaliser son ambition. Le professeur d’anatomie y rencontre des proches d’Heinrich Himmler, bras droit d’Hitler et chef de la SS, qui est lui-même piqué de science et a créé une fondation dont le but avoué est de prouver la supériorité de la race aryenne.

    August Hirt. DR

    August Hirt parvient sans difficulté à convaincre le chef de la SS de l’importance de son plan. Un projet qu’il expose dans une lettre adressée à Heinrich Himmler, intitulé « Conservation des crânes de commissaires judéo-bolcheviques aux fins de recherches scientifiques à la Reichsuniversität Strassburg » : « Il existe d’importantes collections de crânes de presque toutes les races et de presque tous les peuples. Cependant, il n’existe que très peu de spécimen de crânes de la race juive, permettant une étude et des conclusions précises. La guerre à l’Est nous permet de remédier à cette absence et d’obtenir des preuves scientifiques et tangibles en nous procurant les crânes des commissaires juifs bolchéviques qui personnifient une humanité inférieure, repoussante, mais très caractéristique. Après la mort de ces juifs dont on prendra soin de ne pas endommager la tête, on séparera la tête du tronc et on l’enverra à l’université de Strasbourg. Des recherches d’anatomie comparée et des recherches sur la race pourront alors commencer ».

    Tous les moyens sont mis à la disposition d’August Hirt qui très vite décide de ne pas se limiter à une simple collection de crânes mais exige qu’on lui remette des sujets non seulement entiers, mais vivants. Le documentaire Au nom de la race et de la science expose non seulement ce projet qui prouve – s’il en était encore besoin – l’intentionnalité de la Shoah mais aussi les hommes qui ont permis ce crime.

    Un projet « inachevé »

    C’est dans le camp d’Auschwitz que sont sélectionnés par l'anthropologue SS Bruno Beger - mis à la disposition de Hirt par Himmler - ceux qui ignorent encore tout de leur sort atroce : 115 personnes au départ, puis 87. Le professeur d’anatomie n’a confiance qu’en lui-même pour traiter ceux qui ne sont pour lui que de simples objets scientifiques. August Hirt exige que ces hommes et ces femmes soient transportés en Alsace, au KL Natzweiler, l’un des camps les plus meurtriers du système concentrationnaire, un lieu isolé, terrifiant, sur lequel Hirt a tout pouvoir. « On est déjà alors dans l’horreur absolue » car ces gens ne sont plus considérés comme des êtres humains, explique l’historien Yves Ternon.

    Quinze jours durant, ils sont nourris et « entretenus » afin qu’ils aient une corpulence « normale ». Puis, une nuit d’août 1943, ils sont sortis du bloc 13 puis emmenés dans une charmante maisonnette qui servait encore de salle des fêtes quelques années plus tôt. C’est là, dans une chambre à gaz construite spécialement pour les exterminer, qu’ils sont gazés sous les yeux de l’un des exécutants d’August Hirt, Josef Kramer. Le commandant du camp que les prisonniers surnommés « la Bête » décrira après la guerre dans les moindres détails leur agonie. Une minutie qui fait horreur. L’asphyxie pour conserver des corps intacts, c’était l’une des exigences d’August Hirt. Une femme ayant été abattue pour s’être rebellée, il reste 86 corps. Les cadavres sont immédiatement envoyés à l’Université du Reich à Strasbourg. Et puis, plus rien.

    La maisonnette devenue chambre à gaz, à 800 mètres du camp. Temps noir

    Pourquoi Hirt ne va pas au bout de son funeste projet qui a mobilisé durant deux années les plus hautes sphères du régime nazi, a été minutieusement préparé, a nécessité d’importants moyens financiers ? Une chose est sûre, le professeur d’anatomie abandonne sa « collection » dans les cuves de formol. Aujourd’hui encore, le mystère reste entier. Devant l’avancée des alliés, August Hirt se contentera seulement de tenter de maquiller ce crime en demandant à ses assistants de découper les corps, arrachés les numéros tatoués sur leurs bras et de détruire leurs têtes. L’objectif : rendre impossible l’identification de ses victimes.

    Un projet criminel resté oublié

    A côté des cinq à six millions de juifs exterminés par l’Allemagne nazie durant la Seconde Guerre mondiale, la découverte de ces 86 « spécimens » d’August Hirt peut paraître dérisoire et marginale. L’extermination qui a lieu à Auschwitz, on a tenté de la justifier à Strasbourg, analyse l’historien alsacien Robert Steegmann et le destin que ces victimes ont connu « dépasse le cadre de la raison tant il est significatif de l’absolu idéologique nazi ». « Hirt fait partie des criminels les plus absolus de l’idéologie nationale-socialiste », renchérit l’historien Yves Ternon. « Le projet, lui-même, poursuit le professeur Johann Chapoutot, est un exemple de cet investissement de la politique par la science, ou de la science par la politique qu’est le nazisme ».

    Cet événement macabre de l’Université de Strasbourg est ainsi l’un des pires crimes connus du 3e Reich que des historiens ont tenté, plus de soixante ans après les faits, de mettre au grand jour. Mais ce crime, au nom de race et de la science, a toujours été nié par ses commanditaires et demeure impuni. Hirt se suicide, une balle dans le crâne, en juin 1945.

    Dans le camp de Struthof. DR


    Trois questions à Sonia Rolley

    Comment avez-vous découvert ce sujet ?

    C’est ce que je raconte au début du documentaire, j’étais étudiante à l’école de journalisme de Strasbourg dans les années 2000 et je m’intéressais aux légendes urbaines. Je voulais faire un documentaire radio à l’époque pour expliquer comment ces rumeurs deviennent pour certains des vérités. Et je suis tombée sur tout le contraire. Une rumeur qui masquait une terrible vérité. Jusque dans les années 2000 et peut-être encore aujourd’hui, à la faculté de médecine de Strasbourg, les étudiants disaient qu’il y avait des « bouts de juifs » dans la collection anatomique de Strasbourg. Le crime d’August Hirt sur lequel les Alliés avaient enquêté après guerre, après la découverte de ces corps, avait été oublié. Les responsables de l’Université française savaient ce qui s’était passé dans leurs murs, à l’époque de l’occupation allemande, mais refusaient d’en parler aux étudiants. C’est une mémoire qu’ils n’ont pas à porter, répétait le doyen de l’époque qui s’opposait à l’apposition d’une plaque à la mémoire de ces victimes sur les murs de l’institut d’Anatomie.

    Pourquoi ce refus ?

    Ca, c’est difficile à dire. C’est aussi l’un des enjeux du film, comprendre le lien entre la science et la politique, en l’occurrence entre la médecine allemande et le nazisme. Le nazisme, une « biologie appliquée », disait Hitler. Et ce qu’on cherche à montrer, paradoxalement, c’est que si les médecins allemands rejoignent en masse le parti nazi, c’est parce que la science occidentale -et pas seulement allemande- était pétrie de ces idées, cette classification d’individus, l’eugénisme, etc. L’extermination par le gaz de parties de la société jugées inutiles était prônée par des gens comme le Français Alexis Carrel, Prix Nobel de médecine en 1912. August Hirt peut paraitre monstrueux. Il l’est. Mais il est le produit d’une époque. C’est l’une des pages sombres de la médecine. Il ne faut pas oublier que la plupart des scientifiques nazis n’ont pas été jugés, ils ont été soit récupérés par les Américains et les Russes, soit ils ont repris leurs activités après guerre, soutenus pour certains par toute la communauté scientifique occidentale. Il y avait un psychiatre alsacien, George Federmann, qui se battait à l’époque pour obtenir cette place commémorative, il passait à moitié pour un fou. Mais ce n’est pas tout ce qu’il demandait, il exigeait que cette histoire soit enseignée à la faculté de médecine. Celle d’un médecin reconnu en son temps qui a commis l’un des pires crimes.

    Vous êtes spécialiste des Grands Lacs, est-ce que vous avez trouvé des points communs entre cette histoire et le travail que vous faites pour RFI ?

    Evidemment, il y a la question du génocide… La Shoah, le génocide au Rwanda. L’idée d’exterminer un peuple parce qu’il est peuple. Le plus absurde des crimes. Mais ce que l’on retrouve toujours, que ça soit en Allemagne, au Rwanda, en RDC ou ailleurs, c’est cette mécanique qui permet à un grand crime d’être commis. La banalité du mal, disait Hannah Arendt. C’est vrai qu’il y a de ça. Les grands criminels sont pour la plupart de simples hommes, ils agissent rarement seuls, leurs motivations sont diverses : l’idéologie parfois, mais le plus souvent, l’ambition, la peur, la bêtise, la jalousie, la vengeance. Les bourreaux sont des humains, c’est trop facile de les qualifier de monstres. C’est presque comme si on évacuait déjà le problème.

    Un crime comme celui commis par Hirt, Himmler, Berger, Kramer n’a pas été puni en tant que tel. Le fait de le nier ou de le refouler au point qu’il soit réduit à l’état de rumeurs dénote qu’il y a un problème sous-jacent. D’abord, on a envie de penser que les médecins, les scientifiques, sont naturellement bons. Ceux qui commettent des crimes sont relégués au rang d’expérimentateurs fous, de monstres. Mais dites-vous d’abord que les Américains à Nuremberg et les Français avec leur tribunal de Metz ont eu beaucoup de mal à se défendre face aux médecins allemands. Ils leur ont rappelé qu’eux aussi menaient des expériences : stérilisation forcée, inoculation de maladies sur des populations qui n’étaient pas en mesure de comprendre ou d’accepter. L’autre chose qu’il ne faut pas oublier à mon avis, c’est que l’Allemagne était le pays le plus nobélisé au monde quand Hitler a pris le pouvoir. L’une des nations les plus éduquées et cultivées. Or l’impunité, l’oubli, c’est ce qui fait qu’un crime est susceptible de se reproduire. On a tous intérêt à en comprendre les mécanismes, à établir la réalité des faits, si on veut l’éviter.

    Pour en savoir plus :

    Au nom de la race et de la science, de Sonia Rolley, Axel et Trancrède Ramonet, 55 mn, France, 2013, production Temps Noir.

    Cérémonie de remise des prix au Festival international du film historique de Waterloo

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